Elle se réveilla en sursaut, laissant échapper une exclamation de surprise. Sa vue était encore trouble et sa respiration lourde et trop rapide témoignait d'un sommeil agité. Son cœur tambourinait dans sa poitrine et son cerveau martelait son crâne, si bien qu'elle vacilla sur le côté. Elle se rallongea en douceur, préférant profiter du confort de ce qu'elle sut immédiatement être son propre lit le temps que son corps et son esprit se calment.
C'était elle. Le fantôme, son hallucination, qu'importe ce qu'elle était ! C'était elle qu'elle avait vu hier soir, avec qui elle avait discuté, avec qui… Pourquoi ne s'en était-elle pas rendu compte plus tôt ? C'était pourtant évident ! Non, elle le savait, mais c'était comme si elle ne l'avait pas réalisé, comme si le fait était acquis mais hors de cause. C'était incompréhensible et impossible. Qui était cette femme ? Qu'est-ce qu'elle lui voulait bon sang ?
Un rictus tordit ses traits, indiquant que cette réflexion était presque aussi pénible que sa migraine. Elle tenta à nouveau de se relever. Elle n'allait pas supporter longtemps le fait que ni son corps ni son esprit ne soient fiables. Un bruit sourd lui apprit que quelque chose était tombé. Elle repoussa la couette qui l'étouffait plus qu'autre chose et parvint à s'asseoir de manière plus ou moins stable, le dos courbé et les jambes en tailleur.
« Yes ! Mon stratagème a marché ! »
C'était la voix de Rikku. Lightning cligna des yeux afin d'éclaircir sa vision et d'appuyer son ouïe, mais elle n'obtint guère d'amélioration dans l'immédiat. Elle les referma avec force. La personne qui venait de s'exprimer se rapprocha à vive allure, ramassa ce qui était tombé et le posa sur la commode à gauche du lit avant de venir s'asseoir à côté d'elle. Lightning jeta un regard à l'objet en question, un sac, et réalisa que l'autre l'avait placé exprès pour qu'elle le fasse tomber à son réveil, en guise d'alerte. L'astuce ou l'expérience, telle était la question. La nouvelle venue plaqua une main sur son front. Comme son avis n'était pas entré en compte, elle grogna et ouvrit les yeux pour lancer un regard noir à l'intruse. Lorsque ses yeux lui révélèrent la présence de la jeune femme aux cheveux d'ébène et à la peau caramel, elle sursauta et la repoussa. Elle s'enfonça dans ses coussins, ses coudes lui servant d'appui et ses genoux repliés en guise de défense. Etant donné qu'elle ne pouvait pas se tenir debout, c'était le mieux qu'elle puisse faire.
« Light.. ? Mais qu'est-ce qui te prends ? … Ça va ? » Demanda-t-elle d'un ton mêlé d'hésitation, d'inquiétude et d'un soupçon de crainte.
Non, il y avait quelque chose qui n'allait pas. Sa voix, ce n'était pas sa voix. A force de cligner frénétiquement son trouble disparut et elle reconnut sans problème la petite journaliste aux cheveux blond vénitien.
« Désolée je…tu m'as surprise. »
Elle prit quelques secondes pour taire la pointe d'adrénaline qui l'avait subjuguée et partiellement étourdie à cause du mal de crâne. Elle parvint également à faire un peu d'ordre dans ses certitudes et ses questions prioritaires. Bien, elle était chez elle et avait visiblement dormi dans son lit, seule. Rikku était là. Elle jeta un coup d'œil à son radioréveil, apprit qu'il était neuf heures onze et qu'il était probable que son amie ait passé la nuit ici pour la veiller. Si c'était correct, son état avait véritablement dû laisser à désirer. Mais vu le sourire qu'elle arborait en ce moment même, Rikku avait peut-être voulu assister à son réveil pour se moquer d'elle. Raison bonus suppléant la première.
Maintenant, le plus important.
« A quel point j'étais… ? »
« Arrête de stresser un peu d'accord ? A vrai dire tu m'as plus inquiétée l'autre jour quand t'es venue bosser avec une tête de revenante qu'hier soir. En tout cas tu as meilleure mine ! »
Rikku l'observait avec affection, tendresse, et peut-être même fierté, comme si Lightning avait enfin accompli quelque chose pour son bien-être et qu'elle était en partie responsable. Tout compte fait cela résumait sa pensée actuelle avec assez de justesse. Pour une fois, la petite puce faisait preuve de patience. Certes elle répondait à sa façon, mais elle parlait moins vite, moins fort, et sans gestes brusques. La blonde n'avait jamais autant souhaité la voir faire cet effort. Néanmoins tant de conciliation indiquait clairement que son état d'hier soir devait bel et bien être pitoyable. Finalement guère convaincue par son témoignage, elle chercha la vérité au creux de ses iris émeraude et y trouva une sincérité nécessaire pour qu'elle n'insiste pas. Bon, après tout, Rikku et le mensonge faisaient mauvais ménage, et puis il y avait d'autres urgences.
« Qu'est-ce qui s'est passé hier soir ? Comment j'ai atterri ici ? Où est passé la femme avec qui j'étais ? »
« Alors en fait, quand je t'ai vue t'étais tellement –attends, quelle femme ? »
Son visage changea d'expression et revêtit ses beaux habits d'étonnement, ceux où les manches étaient brodées d'inquiétude et les boutons dorés à l'excitation. Lightning se figea instinctivement, sa conscience redoutait ce qui allait suivre alors que son esprit n'y songeait même pas.
« Il n'y avait personne avec toi… Enfin je crois pas, du moins pas les fois où je suis venue voir comment tu t'en sortais. Dis donc tu m'as caché quelque chose toi ! Je savais pas que tu… »
« La ferme. »
Ce ton si sec qu'elle employait envers les inconnus lui fit l'effet d'une gifle. Blessée, elle se recula sensiblement. Lightning se mordit la lèvre inférieure et se maudit intérieurement.
« Je suis désolée, je ne voulais pas. Je… C'est un malentendu d'accord ? Je crois qu'il y a plusieurs trucs qui m'échappent. J'essaie juste de recoller les morceaux. »
« Et ça te stresse de ne pas savoir, je sais. » Concéda-t-elle avec une volonté pacifique même si son timbre s'était terni, serrant le cœur de sa camarade.
« Je suis désolée, ce n'est pas une excuse. »
« C'est pas grave. »
Mais elle avait toujours un besoin vital de réponses.
« J'ai beaucoup bu ? »
« Tu avais une boisson différente à chaque fois. Et dire que tu m'avais assuré que tu n'allais pas boire ! Bref ! Je t'ai laissé au bar pour aller danser, j'ai trouvé des gens avec qui discuter, je suis revenue te voir mais t'as dit que tu préférais rester debout là bas. »
« Debout ? Non j'étais sur un tabouret. »
« …non, il n'y avait pas de tabourets. Il y avait des chaises et des tables au fond. »
« … »
Elle racontait avec prudence, comme si elle marchait sur des œufs, mais son sourire ténu et ses yeux rieurs trahissaient l'envie de voir ses réactions.
« Donc je suis venue te voir plusieurs fois, tu m'as gentiment dit que tu n'avais pas besoin de compagnie, que ça allait, et tu enchaînais les verres… »
Ça elle voulait bien le croire, son affreuse migraine en témoignait.
« …toute seule… Jusqu'au moment où tu réagissais plus vraiment à ce que je te disais et tu m'as dit que tu avais besoin d'air. Tu as glissé… »
« Génial. »
« Je t'ai rattrapée. Alors, c'est qui l'éternel soutien en cas de crise hein ? »
« Merci ? »
« Peut mieux faire ! »
Elle n'était pas d'humeur à jouer et se contenta donc d'adopter un air blasé.
« Tu t'es appuyée sur moi et je t'ai amenée jusqu'à la voiture puis ici. J'ai squatté ton canap'. Ton chat m'adore au passage ! Tu titubais tellement que j'ai préféré rester pour voir si tu allais réussir à passer la nuit. »
« Merci. » Lâcha-t-elle non sans réserve.
Ça ne la gênait pas que son amie ait dormi chez elle, mais son manque total de contrôle de la situation était problématique.
« Je vais bien. J'ai juste… »
« Mal au crâne ? Tu m'étonnes ! » Interrompit-elle avec un éclat de rire et en rebondissant sur le lit.
« Doucement. »
« Désolée ! » Fit-elle avec son air de gamine innocente.
Elle lui lança alors un regard curieux, hautement prévisible quant à la suite des évènements. Il fallait qu'elle insiste.
« Donc…cette fille, à quoi elle ressemblait ? »
« Un malentendu. »
« Si tu le dis… »
Elle semblait abandonner pour aujourd'hui, songeant que la blonde serait de meilleure humeur quand elle serait en meilleur état, et qu'elle en profiterait alors pour retenter le coup.
Maintenant venait l'étape la plus difficile du réveil accompagné : virer l'accompagnement en question sans paraître grossière. D'ordinaire, dans ce genre de réveil, il lui arrivait de jeter la politesse par la fenêtre. Or cet instant était loin de l'ordinaire car il ne lui était jamais arrivé d'être saoule au point qu'on doive la raccompagner chez elle et ensuite la "baby-sitter" ou du moins pas depuis des lustres. Mais Rikku, aussi curieuse et parfois collante qu'elle était, restait avant tout une très bonne amie, le genre qui comprenait le message implicite aussi bien qu'un énorme panneau avec de grosses lettres. Certes, la voix de sa raison prenait parfois des chemins détournés et elle choisissait d'ignorer les signaux. Heureusement ce ne fut pas le cas cette fois-ci. Elle se leva, récupéra son sac-alarme et se tourna vers l'alitée en balançant ses bras.
« Bon ! Je te laisse récupérer, tu confirmes que t'es bien en vie quand tu seras en état ça marche ? »
Lightning acquiesça avec un petit sourire et détendit ses traits pour afficher un air rassurant. Rikku s'éclipsa avec une pointe de regret. Elle l'entendit s'enthousiasmer alors qu'elle passait la porte d'entrée :
« Dîner aux chandelles entre Tifa et Cloud et la cuite du siècle pour Light…ce week-end était juste GE-NIAL ! »
Elle secoua gentiment la tête quand la porte claqua et soupira. Le chat en profita pour faire son entrée et récupérer toute l'attention qui lui était due grâce à un miaulement plaintif et un ronronnement chaleureux.
« Arrête ça ou tu vas subir le même sort que l'autre pot-de-colle. » Avertit-elle avec amusement.
Elle répondit pourtant à sa demande et caressa son pelage soyeux, grattant l'arrière de ses petites oreilles avec plus d'attention. Donc voilà, elle avait tellement bu qu'elle avait halluciné. Cela devenait une fâcheuse tendance. Elle se rallongea et soupira franchement. Le félin qui faisait plus de bruit qu'un aspirateur s'installa contre son côté gauche. Qu'est-ce qu'il lui avait pris ? Elle avait encore vu cette femme à travers une hallucination. Elle s'engagea sur la voie de l'analyse psychologique mais rebroussa chemin passé le premier mètre, c'était à s'y casser les dents et ça n'allait faire que l'angoisser. Rikku serait d'ailleurs la première à confirmer la théorie du fantasme refoulé. Mais bien sûr. Elle, Lightning Farron, avait des hallucinations renfermant une femme qu'elle n'avait jamais vue tout bonnement parce qu'elle fantasmait en secret sur le genre féminin et plus particulièrement les bombes latines exotiques. Sacré fait divers dont la pensée lui tira un rictus indécis. La scène du baiser, ou plutôt l'illusion, lui revint en tête avec la même force qu'une gifle. Ses joues s'empourprèrent en songeant au désir qu'elle avait approuvé, qui lui semblait terriblement réel, et elle se renvoya cette gifle afin d'oublier cette même scène. Bon sang et si elle était vraiment en train de changer de bord ?
« Au moins ce serait une réponse. »
Elle soupira de nouveau, blasée. Puis elle se leva, sans pitié pour l'éclair beige qui lui barrait la route et qui retomba sur ses pattes en râlant. Elle attrapa des vêtements propres et sortit de la chambre. Souhaitant réclamer justice, l'animal poursuivit la fautive jusque dans la salle de bain avant qu'elle ne l'en vire en le menaçant d'un coup de pied. Vexé, il s'en alla fièrement tête haute manger quelques croquettes avant de s'installer sur le dossier du canapé. Tant pis, il obtiendrait des caresses de quelqu'un d'autre.
Elle avala un cachet pour maux de tête pris dans la pharmacie, se dévêtit et se glissa sous la douche. L'eau fraîche l'éclaboussa avec trop de surprise pour la satisfaire. C'était la deuxième fois que le froid la trahissait alors qu'elle plaçait toute confiance en ses soins. Son crâne hurlait à la mort. Il lui faisait payer l'horreur chimique de toutes ces mixtures indigestes qu'elle avait avalées la veille. Elle dut s'appuyer contre les carreaux afin de ne pas chanceler. Son estomac s'était mis à faire le compte, et elle songea à se faire vomir pour éviter le supplice, puis se souvint que c'était dimanche matin, un peu tard, mais qu'elle n'avait rien de prévu et donc le temps de récupérer plus en douceur. Très bien, elle ferait avec, c'était elle la responsable de toute façon.
L'eau ruisselait sur sa peau de lune, la ressourçant et chassant les impuretés qu'elle avait accumulées la veille et qu'elle avait déjà assez traînées dans son appartement. Il allait d'ailleurs falloir qu'elle change les draps. Attirée par les femmes… Est-ce que c'était ça au moins ? C'était étrange. Elle avait du mal à comprendre. Ça ne la gênait pas vraiment mais ça ne l'emballait pas non plus. Elle ne s'était jamais posé la question. Elle ne savait même pas comment y songer.
Ou c'était Cid. Est-ce qu'elle était frustrée ? Ses hallucinations étaient-elles un moyen de projeter sa frustration ? Encore des hypothèses psychanalytiques à une livre la paire. Ses cheveux mouillés se collèrent amoureusement à sa nuque. Les pointes étaient mêlées, elle dut batailler pour défaire les quelques nœuds. Maintenant elle était frustrée. Mais enfin qu'est-ce qui lui avait pris de boire autant ? La raison lui échappait complètement.
Et si elle était véritablement hantée par un esprit malin qui prenait un plaisir sadique à la torturer ainsi ? Elle retint un éclat de rire. Ça devenait n'importe quoi.
Peut-être qu'elle avait besoin de repos tout simplement. Elle fit mousser le shampooing en massant son cuir chevelu. Elle était fatiguée. L'hiver, le travail, le départ d'Ashe, ça l'avait épuisée. Ils n'étaient plus que d'anciens alliés. Elle frotta son corps à l'aide d'une fleur de bain imprégnée de gel douche parfum cerise. La crasse allait enfin partir et une sensation de pureté savoureuse embaumerait son être pour la journée. Peut-être qu'elle y était davantage sensible au fond. Ça la chamboulait plus qu'elle ne voulait se l'avouer ou quelque chose du genre. Elle devrait sérieusement songer à prendre une semaine de vacances. Peut-être un retour aux sources, là où elle avait grandi, un moment avec les siens. Ou peut-être une expédition en terres étrangères.
Elle sortit de la douche, enroula une serviette autour de sa chevelure et chassa les petites gouttes fuyantes qui perlaient le long de ses membres. Elle enfila ses vêtements propres : un ensemble noir de facture simple, un large pull crème avec une nuance rose en poil d'angora et un slim d'un gris souris délavé, puis sortit de la salle de bain. Elle se dirigea vers la machine à laver, située entre son bureau et la porte d'entrée, puisqu'elle n'avait pas de place ailleurs, puis y enfouit son linge sale. Elle se redressa et repartit vers sa chambre tout en s'essuyant les cheveux, tête penchée sur le côté.
« Hey. »
Lightning se figea instantanément. Non, c'était impossible…
Elle se retourna brusquement en se redressant et écarquilla les yeux de stupeur. Son cœur se serra et son souffle s'éteint. La serviette lui tomba des mains. Un sentiment inconnu paralysa l'ensemble de son organisme, inondant ses vaisseaux d'une eau glaciale qui faisait trembler son corps vulnérable. Elle ne dit mot. Elle en était incapable. Sa bouche était close, sa langue pétrifiée. Seul son cœur poursuivait sa course assourdissante, résonnant au sein de son être comme une alerte face au danger.
A peine couverte par son sari bleu roi, la jeune femme aux cheveux d'ébène se tenait dans sa cuisine, visiblement en chair et en os. Pas d'aura lumineuse, pas un soupçon de transparence. Elle avait les pieds sur terre. Son regard félin où brillaient deux sublimes perles de jade la dévorait avec une intensité extrêmement douloureuse, à tel point qu'elle sentit ses muscles se tordre sous la persistance de cette observation. La journaliste avait l'impression d'être comprimée par un étau d'acier étrangement à double tranchant, comme si son utilisatrice subissait exactement la même sensation. Elle suffoquait.
La brune remarqua son malaise et relâcha sa prise, accrochant son regard à la baie vitrée, là où elle lui était apparue pour la première fois. Elle serra les poings et tout son être se tendit, fébrile. Elle avait l'air de contenir tellement de choses que ses épaules en étaient littéralement affaissées. Mais le silence ne jouait pas en sa faveur, elle devait dire quelque chose, il le fallait. Il fallait une explication à Lightning, ne serait-ce qu'un mot pour l'aider à comprendre ce qui lui arrivait.
« Je… »
« Qui êtes-vous !? Qu'est-ce que vous me voulez !? »
La brune baissa les yeux, comme si elle ne pouvait supporter la puissance brute de la colère qui faisait vibrer sa voix avec une virulence rare. Et ce regard furieux qu'elle lui crachait au visage, un regard où grondait une incompréhension sauvage prête à la déchirer en morceaux à la moindre fausse note, à effacer cette erreur qui avait envahi sa vie. Son agressivité n'avait rien à voir avec celle qu'elle pouvait montrer au quotidien. Ici, elle était motivée par une once de peur farouchement tapie sous sa peau de lune, par ces autres sensations incompréhensibles qui l'agitaient, comme cette vague de chaleur qu'elle n'osait associer au désir. Et ce vouvoiement, comme si elle était une parfaite étrangère à ses yeux et son cœur… Quelle réponse pouvait-elle sincèrement apporter à tout cela ? Quelle réponse la rédactrice souhaitait-elle véritablement entendre ?
La surface de l'eau avait rompu sa calme linéarité, elle était agitée par des vagues rugissantes qui réclamaient un apaisement urgent, ou le cas échéant un défouloir conséquent. La rage la gagnait de ses caresses voraces, attisée par son sentiment d'impuissance. Cette chose qui avait fait irruption dans sa vie, si elle ne pouvait pas la contrôler, elle allait l'engloutir. Lightning fit un pas en avant, un mouvement raide et menaçant qui se retrouvait sur son expression aux traits crispés par une telle tension intérieure.
Fang serra les poings mais resta droite. Elle était toujours incapable de regarder son vis-à-vis, mais son trouble parfaitement tangible effleurait sa conscience et son corps comme les vagues venant lécher les parois du roc qu'elles s'apprêtaient à assaillir. Elle tint sa main droite devant elle, paume ouverte, puis la ramena contre son cœur en la serrant.
« Alors c'est vrai, tu ne te souviens vraiment pas… »
La surprise coupa Lightning dans son élan.
« Quoi ?... »
Son murmure s'évanouit et elle recula d'un pas, sur la défensive, l'avant de son corps basculé en arrière. Il y avait une telle souffrance dans la voix de cette étrangère que l'émotion la déstabilisa purement et simplement. C'était une percée fulgurante dans son armure qui s'accrochait à sa peau en une démangeaison désagréable. Pourquoi ses remparts ne la protégeaient-ils pas ? Elle était immunisée contre ce genre d'attaques, elle réservait sa rare compassion à ses amis. Alors pourquoi ? Il lui semblait l'entendre pour la première fois, et pourtant ses paroles vides de sens paraissaient trouver un écho dans une partie d'elle.
« De quoi est-ce que tu… »
« Ce n'est pas grave. J'attendrais. J'attendrais que tu te souviennes de moi. »
Elle leva enfin son regard sur elle et le soupir qu'elle relâcha acheva d'affirmer sa détermination. Lightning cligna des yeux pour tenter de chasser sa confusion.
« Qui… qui es-tu ? Qu'est-ce que…» Répéta-t-elle avec incertitude, comme si elle n'était même plus sûre d'être apte à formuler quoique ce soit.
Cette aura de confiance que venait de revêtir la brune l'avait complètement étourdie. Ce charisme tourmenté l'écrasait. Sa colère était en panique et ne savait plus à quoi se rattacher, elle courait comme un gamin apeuré ne sachant où se réfugier.
« Lightning. »
Le rappel à l'ordre était strict mais non dépourvu de chaleur, et il fit son effet. Maintenant que la rage l'avait dépossédée, son illusion de contrôle s'était envolée. Il ne lui restait rien hormis l'impuissance. Elle devait reprendre la situation en main si elle voulait faire face à cette femme, elle devait se reprendre en main.
« Il faut que tu m'écoutes. »
Elle secoua la tête, évitant à tout prix de poser ses yeux céruléens sur la jeune femme qui avait fait un pas dans sa direction. Ses nerfs étaient on ne peut plus sensibles et son corps en subissait les répercussions.
« Je ne sais même pas si tu es réelle. »
« Je le suis. Tout autant que toi. »
Oui, la rassurer.
« S'il te plaît, écou… »
« Alors comment es-tu entrée ici ? Dis-moi ! »
« Tu m'as laissée entrer. »
Les doigts de la blonde se crispèrent machinalement, cherchant un objet pouvant servir sa défense. Elle se mit à reculer. N'importe quoi. Elle s'en serait souvenue. Si cette femme avait pénétré chez elle, ce n'était certainement pas pour lui demander un gentil service. Les gens normaux n'agissaient pas de la sorte, les gens normaux n'entraient pas par effraction, et certainement pas plusieurs fois ! Même elle qui avait un sens de la diplomatie, parfois bien dissimulé, en était consciente. Mais alors la baie vitrée, comment avait-elle pu… ? Non. Et elle l'avait vue hier soir ? Non. Peut-être. Tout s'embrouillait.
« Light je t'en prie calme-toi. »
« Comment est-ce que tu connais mon nom !? » Rugit-elle sans pour autant s'avancer dans une posture assurée.
Oui, plus de rage, que cette dernière prenne le contrôle, ainsi elle n'aurait pas à réfléchir. Sa main se referma sur la poignée. La brune continuait d'avancer vers elle avec une extrême prudence.
« Laisse-moi t'expliquer. Je vais t'expliquer d'accord ? Mais tu dois m'en laisser l'occasion. D'accord ? »
Elle appuya et la porte s'ouvrit légèrement sous une pression innocente. Le remède se trouvait peut-être derrière ce mur. Non, elle se trompait, ce n'était qu'un abri. Elle ne faillirait pas, il en était hors de question. Elle ne devait pas se laisser déborder par ses stupides sentiments, la colère comme la stupeur. Seule la raison l'aiderait.
« Je ne sais pas qui tu es. Va-t'en ou j'appelle les flics. »
Fang fixa la main de son interlocutrice et dissimula sa crainte montante au souvenir de la dernière fois. Elle n'était pas tout à fait sûre cette fois, si Lightning décidait de s'enfermer dans sa chambre, que le résultat serait le même. Elle n'avait jamais été aussi tendue, mais un nouvel élan de confiance la motiva, ça marchait. Elle se calmait. Elle le sentait. Elle leva ses mains en signe d'apaisement, mais également pour prouver qu'elle n'était pas une menace.
« Light. Je ne disparaîtrais pas cette fois. Tu peux y aller, mais ça ne me fera pas partir. »
La journaliste se redressa quelque peu, accusant ces propos et tentant de se convaincre qu'ils étaient faux. Non, quelque part elle savait qu'ils étaient vrais. Elle ferma la porte, ce n'était pas une solution. Elle ne fuirait pas. Elle n'avait pas peur. L'inconnue à la peau hâlée acquiesça lentement. Les minutes suivantes renfermèrent un silence lourd et particulièrement oppressant. Fang profita de cette pause vitale pour essayer de se détendre et Lightning pour essayer de réguler son rythme cardiaque. La jeune femme aux cheveux d'un blond rosi se recomposait avec maladresse. La jeune femme aux cheveux d'ébène retint un soupir. C'est bon, elle avait son attention. Elle allait l'écouter.
La journaliste se rapprocha doucement.
« Ça n'est pas réel. Tu es dans ma tête. »
Fang fit de même.
« Non. Enfin si, mais… ça n'a pas d'importance, écoute moi. »
Lightning suivait les moindres gestes qu'elle décrivait comme s'ils pouvaient renfermer plus de sens que ses paroles. Ce n'était pas le cas. Elle ne comprenait pas.
« Rien de tout ceci n'est réel. » Déclara Fang en englobant la pièce d'un mouvement circulaire avant de revenir rapidement sur la journaliste. Elle ne la quitterait pas des yeux. Elle ne pouvait pas. Elle ne voulait pas. Plus jamais.
« Qu'est-ce que tu racontes ? »
La voix de Lightning s'était affaiblie et mourut sur un souffle pénible. Elle regarda autour d'elle, y cherchant l'explication en question. La colère se muait peu à peu en fatigue.
« Tu n'es pas d'ici Lightning. Tout ça n'existe pas réellement. Ça, c'est dans ta tête. »
C'était complètement stupide. Elle remua la tête comme pour chasser ces inepties, mais lorsque son regard croisa celui de la brune, elle y trouva une sincérité déconcertante. Sa mâchoire se crispa. Elle se tourna vers la baie vitrée et s'avança, se retrouvant face au dossier du canapé. Elle observa les milliers de toits qui peuplaient les environs, songea à toutes les étincelles de vie qu'ils protégeaient précieusement. Elle imagina l'air frais caresser son visage de porcelaine, l'effleurer avec une tendresse maternelle. Elle se représenta ses amis parmi les étoiles, l'incroyable vitalité dont Rikku faisait preuve, l'infinie gentillesse de Cloud, la force cachée de Tifa et la sage dignité d'Ashe.
« C'est absurde. »
Fang expira avec détermination. Elle voulut saisir le poignet de son vis-à-vis pour la forcer à se détacher de ses illusions, mais elle se récria au dernier moment et saisit sa propre main en se mordant la lèvre inférieure. Un regard au ciel et une once de rage déchira son beau visage elle la fit taire.
« Tu dois me croire. »
Lightning lui fit à nouveau face, sans comprendre. Bien sûr qu'elle ne la croyait pas, elle était en train d'halluciner. Ou alors cette femme était en plein délire. Elle était peut-être une aliénée fraîchement échappée de son asile. Ou c'était elle la folle dont l'esprit n'était plus ni sain ni seul.
Elle sursauta, ne s'attendant pas à ce qu'une boule de poils familière se frotte contre ses jambes. Elle l'avait presque oublié celui-là. Et il venait lui offrir son soutien en miaulant, comme si son inquiétude croissante l'avait attirée, à moins que ce ne soit la faim. Lightning contempla la jeune femme en fronçant les sourcils. C'était dans sa tête, la brune l'avait confirmé. Peut-être que si elle l'ignorait, elle finirait par partir. Elle avait besoin de s'en convaincre, de croire qu'elle était capable d'agir et non vainement. Elle dut faire un immense effort pour la dépasser et rejoindre la cuisine. Elle maintint son regard fixé devant elle et un frisson parcourut son échine à l'instant où l'autre femme quitta son champ de vision. Sa méfiance lui faisait dresser les poils et pour peu elle aurait montré les crocs.
« Non attends. Light ! »
Le chat la suivit et décrivit un cercle autour de sa maîtresse lorsqu'elle attrapa dans un placard son sac de croquettes au saumon. Elle parvint à composer une insensibilité totale. Elle s'accroupit pour remplir la gamelle.
« Tu devrais t'en aller. » Dit-elle sans se retourner à l'adresse du fantôme qui hantait son esprit.
Fang leva les bras au ciel et les laissa retomber, inertes, inutiles. Non, il devait y avoir un moyen. Elle s'appuya contre le rebord de la table en verre.
« Très bien. Teste moi. »
La blonde se releva, déposa le paquet sur le coin de l'évier et se retourna, ne saisissant pas où son interlocutrice venait en venir.
« Je te dis que tout ça n'est pas réel. Ce n'est pas ta vie. Ce n'est pas ton monde. Moi je te connais. Je te connais mieux que tous ceux que tu penses être réels. Et je peux te le prouver. Demande-moi ce que tu veux. »
Lightning demeura sceptique. C'était une technique absolument stupide. Si elle était dans sa tête, il était évident qu'elles aient strictement les mêmes connaissances.
« Regarde, t'as un chat. Il est beige, enfin, plus ou moins. Je parie que tu l'as appelé Odin. » Tenta-t-elle en désignant l'animal de sa main tendue.
Puis elle croisa les bras sur sa poitrine, attendant que la blonde reconnaisse sa justesse. Cette dernière haussa un sourcil et croisa également les bras. Voilà qui était plus qu'étrange.
« Non. »
Un éclat de rire nerveux s'échappa de ses lèvres :
« Haha voilà c'est bien ce que- attends, quoi !? »
« Il ne s'appelle pas Odin. »
« Quoi ? Mais alors comment… »
Sa question s'éteint avant d'avoir pris fin. Elle ne comprenait pas, c'était pourtant évident non ? Son regard défila à toute vitesse, cherchant un objet qu'elle aurait pu reconnaître ou du moins apparenter à quelque chose de familier pour s'en servir de bouclier.
« Il s'appelle Bahamut. »
Fang se figea. Ses yeux de fauve se déposèrent lentement sur la blonde. Une émotion sourde enserra son cœur au risque de le broyer. Enfin. Enfin quelque chose qui allait dans son sens, enfin un indice qui lui montrait qu'elle était au bon endroit. Sentant une chaleur particulière envahir sa poitrine et remonter jusqu'à ses yeux elle se reprit. Mais le soulagement et la joie la secouèrent plus que de coutume, résultant en un sourire fébrile et une agitation intérieure qui la quittèrent difficilement. Elle savait qu'il ne fallait pas perdre espoir. Elle le savait. Elle dut redoubler d'intensité dans sa lutte pour ne pas serrer la jeune femme contre elle. Elle s'assit et engagea Lightning à en faire de même d'un signe de tête, ce qu'elle fit assez docilement. Désormais plus sereine, elle voulut reprendre son combat mais la journaliste ne lui en laissa pas le temps.
« Pourquoi est-ce que tu étais là hier soir ? »
« Hein ? »
Elle n'était pas sûre de comprendre.
« La boîte de nuit. Les tabourets, le bar avec les shooters. Le… »
Elle s'interrompit et rougit.
« Le baiser ? » Compléta son interlocutrice.
Elle détourna la tête. La brune décela son trouble mais n'en comprenait pas l'origine, quand soudain, son visage s'éclaira d'une douce et chaleureuse lueur.
« Un souvenir… »
Lightning releva la tête. Donc la jeune femme n'était pas au bar, pour de vrai, mais elle n'avait pas halluciné alors comment était-ce possible ?
« Lightning, c'était un souvenir. Je me souviens parfaitement de cette soirée. »
Elle sourit.
« Tu étais assise, toute seule, sur ton petit tabouret, accoudée au bar de Lebreau. Et tu avais promis de faire des efforts avant de venir, ce que tu n'as pas fait, sans surprise. C'était il y a…c'était avant.»
Sa voix était douce et berçante, elle voulait l'entraîner dans son monde de son étreinte réconfortante. Cette intimité qu'elle lui offrait la mettait horriblement mal à l'aise.
Face à la teinte pourpre que prenaient ses joues, Fang préféra ne pas insister. Son sourire ne faiblit pas, elle venait de recevoir un autre encouragement. Lightning s'était souvenue de cette soirée. C'était d'ailleurs assez surprenant, à l'époque elle avait cru la jeune femme trop saoule pour pouvoir se rappeler de quoi que ce soit. Ou alors c'était un sursaut de son subconscient, protégé car trop enfoui pour avoir été effacé.
« Lightning, il faut que tu me croies. »
L'intéressée demeura silencieuse. La tête tournée vers la baie vitrée, elle semblait perdue dans ses pensées, du moins elle ne manifestait ni intérêt ni acquiescement envers ses propos.
« D'accord, on va essayer autre chose. Si je te parle de Snow, ça ne te rappelle rien ? »
Elle tourna lentement la tête et retint un soupir las. Elle en avait marre de ce petit jeu. Elle était fatiguée. Elle cherchait un sens caché à tout ceci, qu'est-ce que son hallucination essayait-elle de lui faire entendre ? Qu'elle était folle ? Parce que ça elle commençait déjà à s'en douter.
« C'est censé être quelqu'un ? » Demanda-t-elle, songeant que si elle se prêtait à l'échange, elle parviendrait à le raccourcir.
Fang soupira.
« Hope ? »
Lightning haussa les sourcils. Son air interrogateur indiqua qu'elle se posait toujours la même question.
« Vanille ? Sazh ? »
Elle ne tiqua pas le moins du monde. Fang se retira de la table en soupirant et cala son dos contre la chaise en croisant les bras, tandis que sa camarade avait les jambes croisées et le dos bien droit. Elle jeta un nouveau coup d'œil alentour. Elle ne savait pas comment s'y prendre, elle n'avait même pas eu le temps d'y réfléchir. Elle ne s'était pas attendue à cela, comment aurait-elle pu ? Elle pensait qu'une fois qu'elle aurait retrouvé Lightning ce serait terminé, pas une seconde elle n'avait songé à cette situation. Elle gesticula sur son siège, observant l'ensemble du salon, puis se retourna complètement afin d'examiner la cuisine, l'espace dans le coin supérieur gauche, ouvert sur son salon et engouffré entre ce dernier et sa salle de bain.
Quelque chose clochait ici. Elle avait eu cette sensation dès la première fois et depuis elle n'avait fait que s'intensifier. En apparence c'était un lieu de vie convaincant, elle y retrouvait les caractères de sa compagne, simplicité et modernité dans le design, droiture et rigidité dans le choix de ses meubles en bois sombre, efficacité dans l'équipement ménager. Mais il y avait plusieurs touches qui lui semblaient non pas étrangères mais presque inattendues, qui la perturbaient, comme si elle avait espéré ne pas les voir. Par exemple le sentiment de confort et de bien-être que dégageait son salon, cette vue libératrice et rafraîchissante qu'offrait sa baie vitrée, ou encore la fluidité du bordeaux qui tapissait les murs de sa chambre. Le sentiment de profonde volupté et d'assurance séduisante qu'il dégageait lui pinçait le cœur.
Elle se leva, soudainement attirée par une photo qui trônait sur le haut du réfrigérateur. Le regard acéré du prédateur, Lightning ne perdit pas une miette de ses mouvements, la méfiance au premier plan, griffes et crocs rétractés mais prêts à sévir. Cette photographie était l'objet qu'elle avait de plus précieux, et la brune le tenait désormais entre ses mains.
Fang tenta d'abord de comprendre ce qu'elle représentait. Puis elle reconnut Lightning au milieu, une dizaine d'années en moins, entourée de deux adultes.
« Ce sont…tes parents ? »
Elle prit son silence pour un oui.
« Wahou. Ta mère était vraiment une belle femme. Je suis désolée. … C'est comme ça tu t'imagines ton père ? » Demanda-t-elle avec amusement.
La blonde fronça les sourcils.
« Sérieusement, on dirait ce vieux Rosch mélangé avec le père de Hope. » Dit-elle en lui jetant un coup d'œil.
Comme elle ne lui rendit qu'un air plutôt hostile où se dissimulait un processus de réflexion bien familier, Fang la laissa tranquille et reporta son attention sur la photo. Quelque chose clochait.
« Attends, si c'est une photo de famille… où est Serah ? »
Lightning la contempla avec étonnement et incompréhension. Fang se figea.
« Pas possible… »
Avec agitation elle observa à nouveau la pièce, cherchant la présence d'une autre photographie. Elle songea à aller voir dans la chambre, mais lorsque ses perles de jade tombèrent sur la jeune femme qui, le visage fermé, les bras croisés, lui offrait les yeux d'un océan au trouble calme et sincère, elle sut qu'il n'y en aurait pas.
« Qui est Serah ? » Se décida-t-elle finalement à demander, intriguée.
Il y avait définitivement quelque chose qui n'allait pas avec cette femme issue de sa propre imagination. Comment pouvait-elle inventer pareilles choses ?
« C'est ta sœur… Bon sang Light ! Tu ne peux pas l'avoir oublié ! Elle ne peut pas NE PAS exister ! »
Encore cet étonnement, cette incompréhension pure et dure.
« Oh allez ! Tu as passé ta vie à la protéger ! Et fut un temps tu ne vivais que pour ça ! Tu n'imagines pas à quel point je… »
N'obtenant aucune réaction elle baissa les bras. Comment était-ce possible ? Déjà qu'elle ne se souvienne pas d'elle était une chose, mais de sa sœur… Elle reposa le cadre. Elle avait passé sa vie à la protéger. Pour Serah, elle s'était lancée à la poursuite d'un Fal'Cie, avait été transformée en L'Cie, elle… la liste était incroyablement longue. Et dire que pour elle, la blonde avait sans doute fait pire. Autrement dit, sans Serah…
« Tu es proche de tes parents ? »
La journaliste se barricada en son for intérieur.
« Ce ne sont pas tes affaires. »
Fang esquissa un sourire. Là elle retrouvait sa Lightning d'antan. Cette dernière n'était pas en mauvais termes avec eux, au contraire même, mais si elle ne souhaitait pas l'en informer c'est qu'au fond elle craignait que cette mystérieuse brune rentrât aussi loin dans sa vie privée et démente encore des éléments qui lui étaient chers.
« Je suis dans ta tête, souviens-toi. Ça ne sert à rien de me cacher quoique ce soit, j'irai le chercher s'il le faut. »
Fang crut entendre un grognement rageur. La blonde décroisa les jambes et se redressa.
« Oui, je suis très proche d'eux. »
« Donc tu n'as pas de sœur mais tu as deux parents aimants… »
Tout commençait à prendre sens. Elle sourit. Maintenant, il fallait qu'elle essaye autre chose. Elle se rassit et allait tenter une autre approche quand Lightning l'interrompit. Cette femme lui envoyait ses mots à la figure comme s'ils étaient une évidence, comme s'ils étaient une vérité, comment osait-elle ? La journaliste connaissait parfaitement l'importance des mots et leur pouvoir. Elle n'y avait jamais été insensible malgré les apparences.
« Est-ce que ça veut dire que, dans ta soi-disant réalité, mes parents sont morts…? »
L'hésitation dans sa voix la surprit elle-même et lui fit un drôle d'effet, elle n'y était pas habituée. Fang resta silencieuse une minute, détaillant le visage de sa camarade afin de savoir quelle réponse apporter. Malgré le soupçon de crainte qu'elle devinait poindre derrière le froncement de ses sourcils, il y avait cette lueur curieuse aux reflets azur qui tourbillonnait au sein de cet océan de quiétude et de sécurité. Ce n'était pas du doute, bien que Fang s'évertuât à prier pour que ce le soit, mais c'était suffisant pour qu'elle ose lui dire sa vérité.
« Ton père est mort quand tu étais jeune, tu m'as dit que tu n'avais quasiment aucun souvenir de lui. Et tu avais quinze ans quand ta mère est morte d'une maladie. »
Lightning blêmit. Il ne fallait pas que ça l'atteigne, c'était dérisoire, ce n'étaient que des mots. Il ne fallait pas qu'elle s'inquiète, c'était dans sa tête.
Cette réaction fit hésiter la jeune femme en face d'elle, sans qu'elle ne s'en aperçoive. Lightning était tellement sincère, elle ne pouvait véritablement pas s'imaginer une telle chose. Dans sa tête, ses parents étaient en vie. Dans sa tête, elle, Fang, n'existait pas. Elle n'existait pas avant qu'elle décide de s'y imposer. Et si… ? Non, elle devait essayer, il y avait encore des chances, elle devait faire appel à ses souvenirs, ils étaient forcément là quelque part.
Elle décida de tout lui raconter depuis le début, de retracer les grandes lignes de ce qu'ils avaient vécu. Appuyant ses coudes sur la table et se penchant en avant, elle exposa tout d'abord la légende de Bhunivelze. Ensuite elle lui expliqua ce qu'était sa vie avant tous ces bouleversements, la stabilité de son quotidien, l'importance de son unique famille, Serah. Elle lui fit comprendre la menace qu'avait représenté Snow pour elle et qui l'avait amenée à des réactions excessives considérées comme des erreurs qu'elle ne s'était jamais totalement pardonné. Elle décrit sa rencontre avec Sazh et la situation désespérée de ce dernier. D'un autre côté elle relata les évènements que subirent Hope et Vanille. Puis elle lui parla du Vestige et de qui elles étaient véritablement, elle et sa cadette. Elle crut la perdre quand elle aborda la machination des Fal'Cies de Cocoon mais elle persista à lui faire revivre les éléments majeurs de leur histoire.
Lightning l'écouta sans un mot, bras croisés, respectant son souhait de ne pas l'interrompre avant qu'elle ait achevé son récit. Une fois ceci fait, un long silence les enveloppa de son étreinte pesante. Finalement, la jeune femme aux cheveux d'un blond rosi prit calmement la parole. Le professionnalisme glacial qu'elle se forçait à lui adresser lui faisait de la peine, la chasseresse était habituée à des réactions plus familières et elle devina le long soupir que contenait la blonde.
« Nous étions des abominations magiques mais nous avons sauvé le monde. J'ai retrouvé celle que tu affirmes être ma sœur mais toi et cette Vanille vous êtes sacrifiées. Pourtant vous êtes peu après sorties de ce pilier de cristal qui supporte ma planète. Et nous avons continué nos vies en s'efforçant de reconstruire ce Cocoon et de repeupler l'endroit d'où tu viens, jusqu'au jour où je disparais mystérieusement. »
« En très gros, oui. »
« Si tu es réelle, alors tu as besoin d'être internée. Si tu ne l'es pas, c'est moi qui ai besoin de faire un tour à l'hôpital psychiatrique. »
« Où ça ? »
Elle l'ignora en levant les yeux au ciel.
« C'est complètement insensé. Comment veux-tu que je te croie ? Comment peux-tu seulement l'espérer ? »
« Parce que tu me tutoies depuis le début, tu me laisses m'expliquer, évoluer dans ton espace, et je sais qu'avec toi, c'est d'ordinaire pas gagné. »
« Tu ne me connais pas, et ça ne prouve rien. »
« Ça prouve que tu me connais bien. Ton esprit te bride Lightning, mais ton instinct le sait parfaitement. »
« Tch. Et à quel point, hein ? »
Cette cruelle pique lui coupa le sifflet et elle resta interdite quelques secondes. Qu'entendait-elle par là ? Elle ne savait sur quel pied danser avec cette réplique mais doutait pourtant de son innocence. Son sous-entendu la mettait à mal, il bafouait avec une négligence méprisante toute leur relation. De la propre bouche de Lightning, c'était particulièrement douloureux.
« C'est bien ce que je pensais. » Reprit-elle avec une pointe de sarcasme motivée par son sentiment croissant d'incompréhension.
Derrière le professionnalisme et l'insensibilité qu'elle avait embrassés, elle avait observé. Il ne fallait pas être dupe pour saisir la nature de la relation qui les unissait dans son prétendu univers. Rien qu'à voir le comportement qu'elle adoptait à son encontre, les regards et simples gestes qu'elle lui adressait, sans parler du soi-disant souvenir de cette soirée, il était évident qu'elles formaient un couple.
Il y avait tout aussi évidemment un problème dans l'équation. Elle ne la connaissait pas. Pire, cette femme n'existait pas. Encore une source d'incompréhension. Et plus encore, elle était complètement désemparée face au récit fantaisiste de la "pulsienne". C'était tellement délirant qu'elle n'avait même pas ri quand la brune avait évoqué Cid, visiblement son Cid, en leader désabusé, et Jihl, oui sa supérieure, en tyrannique dirigeante d'une force militaire aveuglée par les manipulations de Galenth Disley, son grand patron. C'était certes un vieillard réputé retors, mais de là à ce qu'il veuille détruire le monde, le tableau l'avait définitivement perdue. Sans oublier la chevalerie de l'incomparable Rygdea qui même dans un tel récit passait pour un héros vertueux défenseur de la veuve et l'orphelin.
Elle n'osa s'interroger sur les profondeurs de la folie dans lesquelles elle avait dû sombrer pour pouvoir inventer un truc pareil. Les cachets qu'on lui avait prescrits devaient être rudement puissants, ou bien elle y avait très mal réagi. Et pourtant elle n'en avait guère consommé, c'était étrange. Peut-être était-elle en train de rêver ? Oui, peut-être bien… Mais alors à quand remontait le début de ce songe ? Il lui était impossible de discerner à quel moment elle avait basculé. Elle se surprit à espérer avec joie que le départ d'Ashe soit lui aussi imaginaire. Son émerveillement ne dura qu'un temps lorsqu'elle repensa à son escapade sur les toits et son entrevue avec Cid dont elle ne pouvait se défaire au gré de la rêverie. Donc il devait dater d'hier soir. Elle avait plus ou moins flirté avec une inconnue et voilà qu'elle se prenait à rêver d'elle et d'une histoire parallèle. La théorie du fantasme féminin se confirmait et pire, laissait place à une imagination débordante et la projection dans un monde surnaturel.
Néanmoins plusieurs zones d'ombre persistaient toujours. Si elle tardait à les éclairer, elles allaient se répandre telle une tache d'encre sur sa vue d'ensemble de la situation. Peut-être qu'en éliminant celles qui se trouvaient dans le récit de la "pulsienne", elle parviendrait à nettoyer les siennes. C'était peut-être ça le but de cette espèce de lubie illusoire.
« Si j'ai disparu, comment est-ce que tu m'as trouvé ? »
Le visage de Fang s'illumina. Lightning cherchait à en savoir plus, peut-être qu'elle pouvait la convaincre après tout ! Cependant sa joie se ternit face aux évènements qu'elle s'apprêtait à raconter.
« Personne n'a jamais su pourquoi nous étions sorties de notre stase cristalline. Normalement nous n'aurions pas dû, pas si tôt… »
.
Quand Lightning disparut sans laisser de trace, elle s'était lancée immédiatement à sa recherche. Elle avait repoussé l'échéance de le la réalité à laquelle tous essayaient de la confronter. Son amante était partie, et elle ne reviendrait pas. C'était inacceptable, impossible. Elle ne serait pas partie comme ça. Elle lui aurait laissé une lettre, un mot, un adieu, quelque chose ! Mais il n'y avait rien, elle n'en découvrit aucun. Elle avait remué ciel et mer, se tuant véritablement à la tache pour retourner le moindre caillou de cette terre maudite qui lui avait enlevé la seule chose qu'elle avait gagné dans le chaos de sa vie. En vain.
Après tout ce temps elle s'effondra. Un escadron de chasseurs la trouva à la Faille des élus, à peine en vie. Ils la ramenèrent à temps et Serah aida Vanille à s'en occuper. Durant sa convalescence elle ne prononça guère plus de quelques mots. Et même après, elle s'enferma dans un mutisme qui l'isolait de la fatale réalité. Vanille, terriblement impuissante, n'était pas dans un meilleur état. L'aide de ses amis et de Hope fut quasiment la seule accroche.
Fang s'était perdue dans ses souvenirs, animée d'un bonheur passé dont les vestiges la dévoraient lentement. L'image de la jeune femme aux cheveux d'un blond rosi rayonnait dans son esprit, étouffant ses pensées et empoisonnant son cœur. Elle revivait chaque jour en sa compagnie avec une lente agonie dont elle n'était pas consciente tant la présence illusoire de son amante voilait ses yeux fatigués et embrumait ses sens crédules.
Puis, inévitablement, elle était arrivée au matin fatidique où elle s'était réveillée définitivement seule. La torpeur s'était défaite d'elle avec une cruauté inouïe, la laissant de nouveau suffoquer face à ce vide écrasant. Les évènements suivant ce matin s'étaient enchaînés en accéléré, si vite et pourtant avec plus de conscience que jamais. Elle avait heurté quelque chose d'inexplicable, un véritable mur de glace. Serah. Serah qui l'avait pleuré sans doute autant qu'elle et pourtant…pourquoi ne s'était-elle jamais lancée à la poursuite de sa sœur…? L'évidence l'avait frappé de plein fouet. Prise d'une rage folle, elle s'était ruée chez la cadette Farron. Elle lui demanda où elle était, d'un calme insensible qui abritait une fureur vorace.
Serah ne put d'abord prononcer un mot. Des larmes amères avaient rouvert les sillons tracées le long de ses joues creuses. L'adrénaline de Fang s'était évanouie et ses forces avec. Fixant le sol, elle avait imploré la demoiselle qui s'était mordu la lèvre, les yeux humides et l'estomac tordu devant ce spectacle et le poids qui pesait sur ses épaules chétives.
La jeune fille avait avoué garder une promesse, mais l'autre l'avait supplié une nouvelle fois. Alors Serah l'avait fait asseoir sur une chaise. Elle lui avait apporté un verre d'eau que la brune avait refusé, quémandant quelque chose de plus fort. La liqueur alcoolisée qu'elle avait ingérée avait écorché sa gorge sèche de sa morsure brûlante, mais elle l'avait remis en possession de quelques moyens.
.
« Est-ce que tu sais pourquoi nous sommes sortis de la stase, m'a demandé ta sœur. Je n'en avais aucune idée. Etro, elle a dit. Elle a eu pitié de nous et nous a accordé la délivrance. Ça prenait sens, mais Vanille et moi nous ne nous sommes réveillées qu'après. Alors c'était toi. Lightning. Durant ta stase, Etro t'a expliqué. Tu ne me l'as jamais dit, parce que tu ne voulais pas que je le sache. Tu ne voulais pas que je sache que tu lui avais demandé de nous délivrer. J'étais…choquée, tout d'abord, mais je me suis sentie…laissée derrière. Je suppose que c'était à mon tour. Et puis Serah m'a dit que quand vous vous étiez réveillées et que nous n'étions pas là, Snow et toi avaient juré d'y remédier. Le soir même, quand elle est venue te voir dans ta tente, tu n'étais pas là. Elle m'a dit ne pas savoir exactement comment tu as fait, que tu ne lui avais pas dit, mais le lendemain matin tu es revenue…et Vanille et moi nous sommes éveillées. »
La pulsienne s'enfonça dans sa chaise.
« Lightning…qu'as-tu fait ? »
Son murmure mourut dans un soupir douloureux. Elle leva son regard sur la jeune femme qui lui faisait face, y cherchant à nouveau un soutien qu'elle n'obtint pas.
.
Ce qu'elle avait vu en levant son regard sur la jeune Farron lui avait glacé le sang et étreint son cœur d'effroi. Ce n'était pas possible, elle n'avait pas dû voir Serah depuis des lunes pour ne pas avoir remarqué son état. Et pourtant, elle la voyait presque tous les jours… Elle semblait plus petite qu'avant, encore plus amaigrie qu'elle. C'était une fillette pâle et frêle, plus fragile qu'un bout de bois. Ses traits étaient marqués, étirés, elle avait en parallèle drôlement vieilli.
Mais ses yeux ne s'étaient pas éteints, il y avait un désir de survie, une rage de vivre qu'elle reconnaissait bien pour l'avoir embrassé longtemps, mais qui était aussi étrangère à ses propres iris en cet instant. Qui s'était préoccupé de la cadette Farron qui survivait comme elle pouvait face à cette réalité ? Snow sans doute, peut-être Vanille, Sazh certainement, et tous les autres. Mais pas elle. Elle s'était murée dans son égoïsme et sa perte sans songer un seul instant que sa peine n'était pas exclusive. Et oui personne ne pouvait savoir ce qu'elle ressentait car personne ne connaissait Lightning comme elle, personne ne l'aimait comme elle. Quelle idiote.
Elle était là, entre l'espérance et la fin de toute illusion, dégoûtée de sa personne autant que de la vie. Mais son esprit s'était remis en marche.
« Tu as dû passer une sorte de pacte avec Etro. Cela m'avait redonné une étincelle de vie, mais également tous les sentiments qui allaient avec. J'avais tellement de choses à demander à ta sœur, mais elle a pris les devants, m'a dit qu'elle ne savait pas où tu étais, ni même si tu étais… »
« Morte. »
« Oui. Elle m'a dit que je ne devais pas te blâmer. Mais je le savais déjà, parce que j'aurais fait la même chose. C'est à peu près ce que j'ai fait en m'enfermant dans ce pilier de toute façon. J'ai été tellement stupide, je ne pensais pas que… »
« Et ? »
Elle retint un soupir rageur face à cette interruption rude.
« Elle m'a dit que je ne pouvais pas non plus tourner mon ressentiment envers Etro. Mais c'était tout ce qu'il me restait. Ça m'a empli de rage. Je voulais partir mais Serah m'a dit une dernière chose avant que je passe la porte : " Il y a une chose qu'Etro lui a dit cette nuit là. Elle a dit qu'on méritait de connaître le bonheur." Je crois que j'ai hurlé… "Alors pourquoi a-t-elle pris Lightning !?" Je l'ai regretté, je me suis mordue les lèvres, j'ai maudit mon comportement envers cette pauvre gamine qui avait porté le poids d'un tel fardeau durant tout ce temps. Mais elle aurait dû me dire, qu'importe les stupides promesses qu'elle t'avait faites, elle aurait dû me dire. »
« Donc quoi ? Tu as sommé une déesse de t'accorder audience et de te mener jusqu'à moi ? »
Elle n'en avait décidément rien à faire de sa pénitence.
« Et bien… j'ai dû briser quelques stèles pour attirer son attention mais oui. »
« Des stèles ? »
« Il n'y avait plus aucun esprit dedans, t'inquiète pas ! »
Ça ne l'aidait pas vraiment, mais bon.
« Et elle s'est exécuté, comme ça ? »
« Non, j'ai dû la convaincre. »
« Comment as-tu fait ? »
« Quand j'ai dit que je voulais te voir, elle m'a demandé si je voulais que tu sois heureuse. Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire. Puis elle m'a dit que tu avais enfin trouvé la paix hors de ce monde et que c'était le seul moyen pour que tu puisses être heureuse. »
« Je suis morte !? »
« C'est aussi ce que j'avais compris. Je…je me suis un peu emportée. »
Elle se tut un certain temps avant de reprendre.
« J'ai dit, entre autres, qu'elle n'avait pas le droit de t'enlever à ta famille. C'est là qu'elle m'a dit que tu en avais une nouvelle. Je n'ai d'abord pas percuté et j'ai continué à laisser ma rage s'exprimer. Elle s'est contentée de m'observer et puis… »
« A quoi est-ce qu'elle ressemble ? »
L'interruption les surprit toutes deux, même si Lightning fit son possible pour masquer son étonnement. Fang contempla ses mains jointes pendant une seconde, sourire et soupir aux lèvres.
« Je ne l'ai pas vue. »
« Mais tu as dit… »
« Elle devait bien m'observer de quelque part. C'est l'impression que j'avais. Je ne sais pas, je suppose qu'elle est telle qu'on la représente, une divinité d'apparence féminine à la beauté transcendante, drapée d'un immense voile de cristal, bla bla bla… »
« … »
Fang sourit face à l'évidente mais curieuse déception qui s'était emparée de sa camarade.
« Quand j'ai enfin fait attention à son silence, j'ai laissé l'espoir s'y insuffler. Je lui ai finalement posé la question. Elle a dit que tu n'étais pas morte. Je l'ai sentie partir. Je lui ai demandé une preuve. Elle n'a pas répondu et je la sentais s'éloigner de plus en plus, j'ai eu si peur… Je ne savais pas quoi faire alors je… »
Elle baissa les yeux.
« J'ai dit que je ne voulais pas que tu sois heureuse. J'ai dit que tu ne pouvais pas être heureuse sans moi, qu'elle se trompait, que… tu n'avais pas le droit. »
Lightning observa son silence avec une certaine insensibilité. Son comportement ne la touchait pas. La brune avait proféré ces propos égoïstes sous le joug de la colère, c'était compréhensible, et elle comprenait. Ce qu'elle n'arrivait pas à saisir, c'est l'importance qu'y mettait la jeune femme. Devait-elle y voir un autre message, une clé lui permettant de délier son inconscient ?
Voyant qu'elle l'écoutait toujours aussi attentivement, Fang soupira et abattit ses bras sur la table avant de les traîner misérablement vers elle.
« Quoi ? » Demanda Lightning, perplexe.
« On dirait que t'en as rien à foutre. »
« Ce n'est pas ça. C'est juste que tu as l'air de prendre ça à légère et l'instant d'après y accorder une importance capitale. Comment veux-tu que je te prenne au sérieux ? »
« C'est parce que tout ça n'a plus d'importance maintenant que je t'ai retrouvée. »
Silence.
« Peu importe. Elle a dit qu'elle allait me montrer, puis elle est partie. Mais rien ne s'est passé. Il n'y avait rien. J'étais de nouveau au point de départ, avec de stupides réponses qui n'amenaient qu'à d'autres questions. Je ne faisais que tourner en rond. Je me suis dit que ça ne servait à rien, que ça n'avait pas servi une seule seconde, que j'aurais préféré ne rien savoir. J'étais sûre que c'était la déesse et pourtant je me suis demandé si je ne l'avais pas imaginé. J'étais si fatiguée. Je me suis assise au bord du gouffre, réfléchi à plusieurs trucs… J'ai fermé les yeux quelques secondes. Un bruit que je n'avais jamais entendu me les a fait rouvrir. Je me suis retournée et il y avait cette sorte de portail orange. Je l'ai touché et l'instant d'après je me suis retrouvée dans ce tunnel bizarre… j'avais l'impression d'être à l'intérieur d'une machine. C'était comme si un courant invisible me portait. J'ai dérivé un moment, j'ai croisé de nombreux portails, et puis il y a eu un flash blanc. L'instant d'après je me suis retrouvée sur une plage, j'ai levé les yeux et j'ai vu ce qui ressemblait aux ruines d'une cité. J'y suis allée. Je ne savais pas ce que j'étais censée chercher, mais j'étais là pour une bonne raison. Etro m'y avait emmené. J'ai pas mal déambulé et j'ai fini par déboucher sur une salle où se dressait un trône de cristal au milieu. Je n'avais pas vu… Je me suis rapprochée et…j'ai réalisé que tu étais assise sur ce trône, cristallisée. »
Elle s'interrompit encore une fois.
« Et ? »
Elle était juste là à attendre la fin de son récit, les bras croisés.
« C'est seulement quand je t'ai touchée que je me suis retrouvée ici. Au début tu ne me voyais même pas. »
« Quand es-tu arrivée ? »
« Je ne sais pas. Je n'ai pas la notion du temps. Des fois tout devient noir et je perds conscience, ou alors je ferme les yeux en songeant à cette salle du trône. Et quand je rouvre les yeux je me réveille là bas, devant toi, une statue de cristal, et puis je te touche, et je suis de nouveau ici. Voilà. »
Le mot de la fin fut si sec que la journaliste s'interrogea sur ce qu'elle avait bien pu faire pour le mériter. Tout ce petit récit était source d'une grande réflexion.
« Tu n'as jamais pensé que peut-être… Je veux dire… »
Elle ne savait comment formuler son explication mais visiblement la chasseresse saisit où elle voulait en venir. Elle lui jeta un étrange regard acéré qu'elle ne put déchiffrer.
« Que je me suis jetée du haut de cette falaise et que ça c'est mon petit paradis ? Crois-moi, c'est pas du tout ce que je me serais imaginé si c'était le cas. »
« Ça sonne encore plus stupide à voix haute. »
Vrai, c'était absurde car tout bonnement impossible. La brune ne pouvait pas être morte, parce que tout ceci n'était qu'une chimère de son esprit, et elle ne pouvait techniquement pas converser avec une femme morte d'un autre monde, à moins qu'elle soit devenue une sorte de chaman inter-dimensionnel ces derniers temps. Ça restait presque plausible.
« Depuis combien de temps ai-je disparu selon ton histoire ? »
« Ce n'est pas mon histoire, c'est la vérité. Ça fait plus d'un an. »
« Et puisque tu n'as aucune notion du temps ici, tu ne sais pas depuis combien de temps tu es là. »
« Non. »
« Tu réalises quand même que tout ceci n'a aucun sens. » Lâcha-t-elle en soupirant.
Elle était dépassée par toute cette histoire incongrue. La pulsienne s'anima.
« Non, ça en a. Tu sais, je commence à voir ce qu'elle essaye de te faire croire… Lightning il faut que tu comprennes que ce n'est pas ton bonheur tout ça, c'est ce qu'Etro s'imagine à ta place ! Elle pense que c'est ça la façon dont tu peux être heureuse. Pas de sœur donc personne à t'occuper à part toi-même, pas de monde à sauver, pas de relations compliquées, aucune difficulté… c'est pas une vie, c'est une illusion ! »
« Donc je n'ai vraiment pas le droit d'être heureuse c'est bien ça ? »
« Non ! Ce n'est pas ce que je suis en train de dire. Ce n'est pas toi ça, ce… »
« Tu as raison… » Souffla-t-elle presque pour elle seule.
« Hein ? »
Le déclic lui vint brusquement. Elle resta muette mais son expression montrait qu'elle venait de trouver une pépite d'or, une pépite parfaitement invisible aux yeux de la brune qui l'observait avec étonnement et incompréhension.
« Tu as raison. Je ne suis pas ta Lightning. » Reprit-elle finalement.
« Quoi… ? »
« Ce n'est pas moi. Je ne suis pas la femme dont tu parles d'accord ? »
« Mais…bien sûr que si ! Ne dis pas n'importe quoi, ce n'est pas parce que tu n'en es plus consciente que… »
« Il doit y avoir une autre Lightning, quelque part, ailleurs. On a visiblement affaire à plusieurs univers. Tu as dit que tu avais vu d'autres portails n'est-ce pas ? Et si tu t'étais trompée ? Si tu avais choisi le mauvais ? »
« Non ! Etro m'a amené ici ! Et c'est parce que tu y étais ! »
« Depuis quand est-ce que tu te fies à une soi-disant déesse ? »
« Quoi !? »
« Je ne suis pas ta Lightning, je ne suis pas la bonne, tu t'es trompée. »
« Si tu l'es ! Je le sais ! »
« Et comment hein ? Qu'est-ce que tu as comme preuve ? »
« Je… je le sais, c'est tout. »
« Voilà qui est convaincant. »
« Pourquoi est-ce que tu ne me croies pas !? »
« Oh bon sang ! Parce que je suis soit en train de délirer, soit en train de voir le fantôme d'un autre univers ! »
« Bordel Lightning ! »
L'interpellée se leva mais Fang saisit sa main, du moins elle essaya, mais comme les autres fois, elle passa au travers. Néanmoins la blonde s'interrompit dans son mouvement, traversée par cette étrange et familière sensation. Elle se garda bien d'en faire part à sa camarade. Après tout, cette sensation devenait explicable si un fantôme tentait de la toucher. Elles restèrent silencieuses un curieux instant avant que la journaliste reprenne la parole.
« Tu vois ? On ne peut pas se toucher. Nous ne sommes pas du même univers. Tu perds ton temps ici. Tu devrais retourner dans ton royaume et, je ne sais pas, chercher une autre statue. J'en ai assez de jouer le jeu. »
Mais qui était cette femme ? Qui était cette Lightning qui ignorait ses sentiments de la sorte, qui ne semblait même pas les connaître, qui les balayait d'un revers de main à chaque mot ? Quelle était cette indifférence à son égard ? Cette insensibilité pure et dure qu'elle lui témoignait ? Pourquoi son trouble ne l'effleurait-il pas ? C'était incompréhensible, impossible.
Personne ne pouvait effacer tout ce qu'elles avaient vécu. Elle aussi avait perdu la mémoire fut un temps, mais ses souvenirs n'avaient jamais disparu, ils lui étaient peu à peu revenus à travers le comportement suspect de Vanille. Alors pourquoi !? Pourquoi est-ce qu'il ne se passait rien ? Pourquoi est-ce qu'elle restait hermétique à tout ceci, à elle ? Elle se leva brutalement, renversant sa chaise.
« Tu sais quoi ? Peut-être que tu as raison. Peut-être que tu n'es pas celle que je recherche. Elle n'aurait pas réagi comme ça, elle ne m'aurait pas oublié. Il y aurait eu quelque chose. Tu n'es pas celle que je recherche. »
« C'est ce que j'essaye de te… »
« Et je ne sais même pas si tu es Lightning car tu n'as rien en commun avec elle ! Tu ne lui arrives pas à la cheville. Tu ne pourras jamais être elle. Tu n'es qu'un pâle reflet. Tu n'as même pas de conscience propre. Tu es enchaînée à la volonté d'une déesse, et cette fois tu n'es qu'un pantin sans but. Elle est ici, quelque part, et je la trouverais ! Tu m'entends Etro !? Tu peux m'envoyer toutes tes stupides illusions, ça ne m'empêchera pas de la trouver ! »
Ce crachat venimeux atteint le visage de la blonde avec plus de force qu'une claque et alluma un incendie qui ravagea l'intérieur de son être. Il déclencha sur son passage une décharge d'adrénaline et elle se jeta sur la brune qui lui tournait le dos et repartait vers sa cuisine. Mais elle s'effaça au moment où elle effleura sa main.
Et tout disparut. L'incendie, l'adrénaline, ses émotions, ses pensées… ils cessèrent d'exister. Se sentant flancher, elle se rattrapa à la table de sa main droite. Elle avait l'impression qu'une tornade venait de ravager son appartement et son cerveau, et de disparaître en un éclat, laissant derrière elle un vide glacial et profondément désagréable. Mais cet étrange sentiment voulait aussi dire une chose.
Cette femme était partie.
Cette histoire était finie.
Enfin.
...
