Note : Merci pour vos retours, je suis toute émue. Je vous souhaite une bonne lecture du chapitre 2 :)
Bêta : Maya Holmes, merci, merci,merci.


Erik attrape le verre de scotch qu'il a posé sur la table basse et le boit en se dirigeant vers la petite cuisine au fond de la pièce. Il plonge ses mains dans l'eau chaude qui remplit l'évier, prend l'éponge et frotte l'assiette qu'il a utilisée ce soir. Erik fait toujours sa vaisselle lorsqu'il a fini de manger. Il ne laisse rien pourrir. Jamais. Il repose sur l'égouttoir l'assiette propre, ses couverts, la petite casserole et retire le bouchon. L'eau disparaît dans un bruit sourd et Erik essore l'éponge au-dessus du bac en inox avant de s'essuyer les mains avec un torchon.

Il a donné rendez-vous à Charles Xavier chez lui, à 22 heures, ce qui veut dire que l'étudiant ne devrait pas tarder.

Erik ne sait pas encore s'il peut vraiment expliquer à Charles la vérité. Merde, il ne sait même pas si Charles peut la comprendre. Mais l'Anglais a des pouvoirs qui pourraient faire gagner à Erik un temps précieux alors, pour une fois, il se dit qu'il peut accepter de l'aide. Il peut du moins essayer.

Il va chercher la bouteille de scotch qu'il a laissée sur le passe-plat et s'arrête quand on frappe à la porte. Il va ouvrir et découvre Charles Xavier, habillé d'un pull trop grand, la main gauche fermement accrochée à sa sacoche qu'il porte sur son épaule.

"Bonsoir…" le salue Charles même s'ils se sont déjà vus plus tôt dans l'après-midi.

Erik fait un pas sur le côté pour l'inviter à entrer. Il vérifie dans le couloir qu'un autre professeur habitant à l'étage ne l'a pas vu et referme derrière lui. Charles a l'air légèrement perdu, il regarde tout autour de lui comme si la pièce était prodigieuse, mais Erik se doute que Charles a grandi dans un manoir alors ce n'est pas 50 mètres carrés qui vont vraiment l'impressionner.

"Scotch ?", il propose en sortant un verre de la petite tablette à roulettes.

"J'ai vingt ans," s'excuse Charles.

"... Et ?", il remplit quand même le verre qu'il tend à Charles.

Il suffit de trois secondes pour que l'étudiant se décide à poser son sac et à attraper l'alcool. Il le remercie d'un sourire poli et le porte à ses lèvres en continuant de regarder tout autour de lui. Erik remplit son verre à nouveau et range la bouteille avant de s'asseoir sur le fauteuil. Il croise les jambes, se détend quand tout son corps s'enfonce dans le cuir noir et pose ses bras sur les accoudoirs en bois avant d'inviter Charles à prendre place en lui indiquant le canapé. Charles s'approche et s'assoit avec une politesse tout à fait anglaise qu'Erik ne loupe pas. Il fait lentement tourner l'alcool dans son verre et le colle pour sentir la fraîcheur sur sa propre mâchoire avant de demander :

"Explique moi tes pouvoirs. En détail."

Charles cligne un peu des yeux et regarde son propre verre. Il hoche la tête pour se donner manifestement du courage et inspire avant de relever son visage.

"J'ai le ressenti continuel des pensées immédiates des gens autour de moi : s'ils ont froid, faim, s'ils sont en colère ou s'ils sont en train de penser à quelque chose en particulier, par exemple. Je peux accéder à leurs souvenirs si je me concentre. Si je touche leur peau, je peux lire la mémoire inconsciente. Je peux aussi changer, modifier, les pensées et les souvenirs. Je peux communiquer par télépathie et je peux, dans des cas extrêmes, contrôler les faits et gestes."

"Dans des cas extrêmes ?"

"Si quelqu'un est en danger," confirme Charles avant de porter le verre à ses lèvres sans quitter des yeux le professeur. "Je n'interfère dans les pensées et actions des autres que s'il n'y a vraiment pas d'autres choix possibles."

Erik le regarde et assimile ces nouvelles informations. Charles est le deuxième télépathe qu'il rencontre mais ses pouvoirs à lui ne semblent pas avoir de limites. Erik devrait trouver ça terrifiant mais c'est tout le contraire.

"Est-ce que tu parles par télépathie avec ta soeur ?"

"Moi oui mais elle me répond par la voix. Quand nous étions petits, nous avions essayé de l'habituer, mais c'est un peu trop intense et elle n'aime pas ça."

Erik hoche la tête. Charles et lui devront s'entraîner pour pouvoir communiquer sans que personne ne les entende.

"Pendant la réunion, tu as lu dans mes pensées ?"

Charles pince discrètement ses lèvres avant d'avouer :

"Oui."

Les mains d'Erik se referment autour de son verre qui se réchauffe. Il se force à sourire et demande, la voix plus basse :

"Et qu'est-ce que tu as vu ?"

Parce que c'est ça la vraie question et Erik se demande ce que Charles peut répondre. Il n'a pas pu tout voir, c'est impossible, Erik le sent, mais il veut entendre les mots que l'étudiant osera poser pour définir ce dont il a été le témoin.

"... Vous cherchez quelqu'un. Vous êtes à Oxford pour le retrouver. Quelqu'un qui vous a fait du mal. A vous et à beaucoup d'autre."

"Tu as parlé à McClare ?" l'interrompt Erik.

Ses traits sont tendus, son regard dur. Il fixe Charles qui ne bouge pas sur l'immense canapé où il prend si peu de place.

"Oui. Je le connais depuis que je suis né, c'est un ami de mes parents. Il m'a parlé des camps… d'extermination," le mot a du mal à sortir. "C'est vrai alors ? C'est là où vous étiez…?"

Erik ne bouge pas. Il a appris à encaisser bien pire, alors il laisse son regard percer celui du plus jeune et finit par se lever. Il va dans sa chambre, se met face au mur qu'il couvre depuis septembre et récupère le dessin qu'il donne à Charles.

"Klaus Schmidt."

Charles attrape délicatement le papier. Ses yeux glissent sur le portrait en noir et blanc, ses sourcils se froncent à peine en regardant le visage de cet homme avec des petites lunettes qui ne semble pas vraiment impressionnant.

"Vous pensez qu'il est en vie. Qu'il se cache à Oxford."

"Je pense qu'il est en vie mais il n'est pas ici. Il y a six mois, j'ai découvert un échange de lettres qui mentionnent qu'Hans Stein se trouve à l'université d'Oxford. Stein était le meilleur ami de Schmidt. C'est lui qui l'a aidé à quitter l'Allemagne en 1945, il sait où il est. Si je trouve Stein, je trouve Schmidt."

Charles regarde encore le dessin et le pose sur la table basse en verre.

"Est-ce que vous avez des pistes ?"

Les yeux d'Erik n'arrivent pas à quitter le visage de Schmidt qu'il a dessiné et reprend place sur son fauteuil.

"Je n'ai vu Stein qu'une fois, quand il a visité le camp. Je ne me souviens pas précisément de lui… quand bien même, beaucoup de nazis ont fait de la chirurgie esthétique pour effacer toutes traces de leur passé. Je sais juste qu'aujourd'hui, il doit avoir entre 50 et 60 ans."

"Ce qui doit correspondre à la très grande majorité des professeurs. En retirant les femmes, il reste…"

"Cent soixante-quatorze," l'interrompt Erik en hochant la tête. "Il y a cent soixante-quatorze professeurs masculins de plus de cinquante ans qui sont arrivés à Oxford après 1945."

Charles inspire profondément et pose son verre à côté du portrait de Schmidt qu'il fixe en massant ses tempes et Erik le laisse faire près d'une minute avant de demander :

"Est-ce que tu peux m'aider à le trouver ?"

"Est-ce que McClare sait pourquoi vous êtes là ?"

"Non," grince Erik en secouant la tête. "Et il ne doit pas savoir. Suis-je clair ?"

"... Alors vous n'êtes vraiment pas ici pour être professeur."

"Vraiment pas."

"Est-ce que ça vous plaît, au moins ?"

"Pas le moins du monde."

Charles le regarde avant qu'une petite ride ne se crée entre ses sourcils et qu'il ne rit avec une légèreté véritablement unique. Il remarque l'air surpris du professeur et s'explique :

"Désolé, c'est juste qu'il y a tellement de personnes qui rêvent de faire partie d'une école aussi prestigieuse qu'Oxford qui forme l'élite…"

Erik ne réagit pas à ce mot détestable dont il a subi les pires débordements jusque dans son sang. Il se penche en avant, presse ses coudes sur ses genoux et masse ses mains en demandant, sans quitter du regard celui bleu azur du plus jeune.

"Alors ?"

Charles observe encore le portrait de Schmidt. Il ne dit rien et tend sa main vers Erik qui la serre. Charles sourit. Erik tourne son poignet et regarde l'heure. Il est pile minuit et il se lève alors Charles comprend qu'il le raccompagne à la porte. Il récupère son sac et sort de l'appartement avant de se retourner. Il demande :

"Au fait, quels sont vos pouvoirs… ?"

Ses yeux brillent, manifestement heureux de ne plus être le seul, avec sa soeur, à être mutant à Oxford. Erik regarde la clenche et se focalise à peine dessus avant de la secouer dans tous les sens. Les yeux bleus de Charles s'ouvrent en grand sous la surprise.

"Je peux contrôler le métal," il précise tout de même.

"Impressionnant… Et c'est pratique ?"

Erik veut répondre Oui mais il a juste à se concentrer pour que la porte se ferme d'elle-même entre eux deux. Il va nettoyer les deux verres qu'ils ont utilisés et se couche.


Ils se retrouvent deux fois par semaine. Charles a proposé plus mais le professeur Lehnsherr a refusé sans donner d'explications. C'est la seule règle, avec celle qui fait que Charles doit quitter les appartement de Lehnsherr avant minuit, à chaque fois. Ils changent régulièrement de jours pour ne pas qu'un autre professeur voit Charles dans le bâtiment strictement interdit aux élèves, puisque ce ne serait pas très bien vu qu'un jeune homme rentre dans les appartements d'un membre du corps enseignant tard le soir.

Charles n'est pas vraiment inquiet puisqu'il utilise systématiquement ses pouvoirs pour vérifier qu'il n'y a pas une autre personne dans les couloirs avant de les emprunter. Ça fait maintenant trois semaines que ça dure mais il y a tellement de profils qui pourraient correspondre à Stein qu'ils sont loin d'aboutir à quelque chose.

Charles se prépare à quitter son appartement avec les dossiers des nouveaux suspects mais on frappe à la porte. Il se concentre et ressent l'esprit si agréable de Raven.

"C'est ouvert," dit-il en se mordant la lèvre, espérant qu'elle ne voudra pas rester trop longtemps.

"Mon Dieu, quelle chance j'ai…" sourit-elle en refermant la porte derrière elle.

Il pousse du pied son sac qu'il allait amener chez Lehnsherr et s'approche pour embrasser sa joue, les sourcils froncés puisqu'il ne comprend pas sa remarque.

"Je suis venue hier soir mais tu n'étais pas là."

"Ah, j'étais à la bibliothèque," ment Charles sans en être vraiment fier.

"A vingt-deux heures ?", elle demande en faisant une moue bien peu convaincue.

"... Je voulais finir quelque chose. Et pourquoi est-ce que tu es venue me voir à vingt-deux heures ?"

Elle s'avance un peu plus dans le salon et Charles grimace malgré lui. Il va être en retard chez Lehnsherr…

"Je n'arrivais pas à dormir. Je voulais dormir avec toi."

"Raven, tu n'as plus huit ans…"

Elle se retourne et penche la tête sur le côté. Ce n'est vraiment pas le genre de remarque de Charles et il s'en veut automatiquement. Il ouvre ses bras pour se faire pardonner et elle vient tout contre lui. Il la serre fort et la berce par réflexe.

"Est-ce que ça va ?"

"Oui, c'est passé… Mais je ne t'ai pas vu aujourd'hui alors je me suis inquiétée."

"Ne t'en donne pas cette peine," il lui sourit en lui adressant un clin d'oeil.

"Je ne te vois pas beaucoup en ce moment. Est-ce que tu me caches quelque chose ?"

"Ne t'en fais pas, Raven…", il répond de manière sibylline.

Elle lui sourit à nouveau et se serre encore contre lui avant de se reculer. Elle lui dit qu'elle peut dormir seule ce soir et embrasse longuement sa joue avant de disparaître dans le couloir. Charles attend encore près de dix minutes, le temps que l'esprit de Raven soit totalement hors d'atteinte pour récupérer son sac et courir. Il arrive devant la porte de Lehnsherr avec les joues rouges et le souffle court et elle s'ouvre toute seule. Il sourit malgré lui et entre, Erik est assis dans le fauteuil dans lequel il s'installe à chaque fois. Sur la table basse, il y a des centaines de feuilles qui donnent déjà le tournis à Charles. Il s'approche, retire sa veste qu'il lance sur le canapé et ses chaussures qu'il laisse sur le chemin avant de venir à genoux près de la table basse.

"Ce sont les dossiers que vous avez pu récupérer cet après-midi… ?"

Il relève la tête et s'aperçoit qu'Erik fixe les vêtements qu'il a éparpillés comme s'il était dans son propre appartement. Charles se redresse tout aussi vite en s'excusant platement et va accrocher sa veste à la patère avant de se demander quoi faire avec ses chaussures. Il jette un coup d'oeil à Erik qui lui fait un signe de la tête pour lui signifier qu'il peut rester en chaussette. Charles les repose près du mur et s'approche à nouveau pour s'asseoir en tailleur.

"Pourquoi est-ce que tu es en retard ?"

"Raven sait que je n'étais pas chez moi hier."

"Tu lui as dit ?", demande le professeur en tournant sa tête vers lui mais Charles le rassure aussitôt :

"Bien sûr que non…"

Ils se regardent encore quelques secondes avant qu'Erik ne se penche à nouveau vers la table basse pour lire les dossiers.

"Vous ne me faites toujours pas confiance, n'est-ce pas ?" demande Charles même si ça lui fait mal de le comprendre.

Erik ne répond pas et Charles n'insiste pas. Il sort de son sac trois pochettes qu'il pose sur la table basse. Erik fronce des sourcils.

"Qu'est-ce que c'est que ça… ?"

"Les dossiers personnels des bibliothécaires."

Les yeux d'un gris chaud d'Erik s'ouvrent en grand avant qu'il ne se laisse retomber dans le fond de son fauteuil, ses mains pressant fermement ses paupières fermées.

"J'ai oublié les bibliothécaires…"

"Et les agents d'entretiens et le personnel de la cantine..."

Erik souffle bruyamment derrière ses mains et se penche à nouveau en avant. Il passe énergiquement ses doigts dans ses cheveux courts.

"C'est trop long…"

"Mais non, ça va le faire, il faut juste qu'on se voit plus souvent. Je peux venir tous les soirs de la semaine, ça ne me dérange pas."

"C'est trop long, Charles !", manque de crier Erik en se levant pour faire les cent pas dans le salon rempli de papiers et feuilles volés depuis deux mois maintenant. Il fulmine, les gestes secs avant qu'il ne se retourne vers l'étudiant pour demander, "Tu n'as qu'à aller les voir et fouiller dans leur esprit. Voir lequel a des souvenirs de l'Allemagne, de Schmidt."

"J'y ai pensé, mais ce n'est pas aussi simple que ça," soupire Charles qui tente de ne pas se laisser affecter par la rage qui provient de l'esprit torturé d'Erik. "Il faut qu'ils soient en train de penser à Schmidt à l'instant où je les croise. Si j'essaye de fouiller dans leur mémoire, ils vont le sentir. Je ne sais pas… Je ne sais pas encore faire ça sans que ça ne laisse de traces."

"Comment ça ?" peste le professeur en s'arrêtant pour le regarder.

Charles le fixe encore un peu avant de porter ses doigts à sa tempe.

"Je vous montre… d'accord ?"

Erik hoche la tête et Charles se concentre.

Il doit s'accrocher à la table basse en verre quand la sensation de pénétrer l'esprit d'Erik le reprend. Abyssal.

Il y a des cris qui appellent Charles et il veut ouvrir la porte et savoir mais ça l'effraie et il n'est pas là pour ça. Il se retient, se retient, il reste en Angleterre, à Oxford. Il voit Erik acheter un livre. Il paye avec un billet qu'il sort de sa poche. Il pleut dehors.

"Arrête," ordonne Erik, le visage rouge, le souffle court.

Charles inspire et relâche à la fois la table et les tensions qui se sont créées dans ses épaules.

"Quand est-ce que vous avez acheté ce livre… ?"

"... Jeudi dernier."

"Si vous m'avez senti fouiller votre mémoire pour un souvenir qui date d'il y a une semaine, est-ce que vous pouvez imaginer ce que ça ferait si je cherchais un souvenir vieux de quinze ans ?"

Erik le regarde encore, la mâchoire serrée et finit par hocher la tête. Il ne se rend pas compte de la hargne qu'il projette et Charles n'arrive pas à la tenir éloignée de son propre esprit. Il la sent ramper sous la peau de ses avant-bras alors il se lève avant qu'il ne puisse plus rien faire pour la contrôler :

"Et si nous faisions une pause ? Nous allons en avoir pour des semaines de toute façon…"

Il ne reçoit pas de réponse alors il se tourne sur lui-même et fait quelques pas pour détendre ses jambes. Il s'arrête près d'un livre posé sur le canapé mais il ne le connaît pas alors il ne sait pas quoi dire et va un peu plus loin pour découvrir, derrière une bibliothèque, une petite mallette en bois.

"C'est un jeu d'échecs ?"

Erik, toujours debout près de la fenêtre, se retourne et acquiesce. Charles passe sa main sur le bois nervuré et va l'installer sur la petite table près de la grande lampe, puisque la table basse est déjà occupée. Il tire le fauteuil en cuir noir qu'Erik prend à chaque fois, puis un autre ocre avant de s'y installer. Il prépare le plateau en y posant les pions.

"Une partie ?" propose-t-il en souriant à Erik qui s'approche sans grande hâte et prend place face à lui.

"Tu sais y jouer ?"

"Bien sûr," rit Charles parce que c'est évident pour lui qu'un homme doit apprend à jouer aux échecs dans sa jeunesse.

"Tout comme tu sais parler français et monter à cheval," rajoute Erik, moqueur.

Cette fois, Charles ne lui répond pas mais lui adresse un rictus mauvais. Il finit d'installer les pions et laisse Erik commencer car il lui a confié les blancs. Ils jouent sans hâte, puisque c'est une façon de ne pas penser aux recherches qu'ils devront reprendre tôt ou tard. C'est Erik qui brise le silence au bout d'une vingtaine de minutes :

"C'est un télépathe qui m'a appris à jouer aux Échecs."

"Vous connaissez un autre télépathe ?" demande Charles, absolument émerveillé d'apprendre qu'il n'est pas le seul.

"J'ai connu," corrige Erik. "Je l'ai rencontré au camp. Ruben. Il était tzigane, il avait seize ans, j'en avais treize. Il était… joyeux. Tout le temps. Je ne sais pas comment il faisait. Mais ça ne semblait pas vrai. J'ai fini par me dire qu'il devait tromper son propre esprit en le focalisant sur des anciens souvenirs."

Il avance son cavalier mais Charles n'a pas vu son mouvement, trop absorbé par son histoire.

"On attendait souvent ensemble, alors il a commencé à m'apprendre les échecs. Il me projetait l'image du plateau, des pions. Nous n'avons jamais joué, à proprement parler. Je le voyais repenser à des anciennes parties et il m'expliquait les coups spéciaux, ses techniques."

Erik relève ses yeux et regarde Charles. Il a un sourire triste et Charles pense tout haut :

"Peut-être que, lorsqu'il a été libéré, il a continué à jouer aux échecs lui aussi. Peut-être même qu'il est devenu professeur."

Cette fois, le sourire d'Erik creuse une fossette sur sa joue que Charles ne loupe pas, tout comme il ne loupe pas à quel point Erik Lehnsherr est beau à ce moment précis. Ça a toujours été sous-jacent, comme une vérité connue de tous qui ne mérite pas qu'on s'y attarde réellement, mais cette fois, Charles comprend que le constater creuse un vide entre ses poumons.

"Peut-être," murmure Erik.

Il ne quitte toujours pas de son regard magnétique Charles qui, lui, se sent obligé de baisser les yeux. Il avance sa tour sans réfléchir et comprend trop tard que ça n'empêche plus celle d'Erik de la prendre. Il lève les yeux au ciel de façon exagérée pour se blâmer de ne pas avoir réfléchi avant mais il sait très bien au fond de lui qu'il n'est plus aussi concentré sur la partie.

"Il est tard…" décrète finalement Erik qui se lève en prenant appui sur les accoudoirs.

Charles regarde l'horloge de la cuisine : 23h58. Ils sont d'une précision redoutable, comme à chaque fois. Il soupire malgré lui et se lève pour aller mettre ses chaussures, sa veste. Il reprend son sac vide et se dirige vers la porte qu'Erik tient déjà ouverte. Il s'arrête juste avant de passer l'embrasure et se retourne pour demander, la voix basse :

"Pourquoi est-ce que vous me demandez toujours de partir à minuit ?"

"Parce qu'il faut que tu rentres à ta chambre pour dormir, Charles," explique Erik en prenant appui contre la porte

"Et si j'ai envie de rester ?" les mots sortent de la bouche de Charles avant même qu'il ne s'en rende compte.

Ça fait sourire Erik et cette satanée fossette revient. Charles veut vraiment rester.

"Tu peux réellement venir tous les soirs de la semaine ?"

"Oui," répond Charles sans attendre.

Erik le détaille encore quelques secondes et hoche la tête.

"À demain alors et ne sois pas en retard cette fois. Bonne nuit, Charles."

La porte se referme et Charles sourit. Il marche lentement dans le couloir, étend ses bras pour toucher le papier peint et se demande quelle serait la sensation de la fossette d'Erik Lehnsherr sous ses doigts.


Charles regarde par la fenêtre la pluie qui tombe en de fines gouttes. Il n'entend plus la voix de Mrs. Hopper, son esprit perdu dans une atmosphère qui a la couleur des yeux d'Erik Lehnsherr. Et il ne fait rien pour s'en défaire.

Le mois de novembre commence et si le dynamisme de la classe se ramollit à la vue des examens qui auront lieu dans un mois, l'énergie de Charles est rythmée d'une fièvre qu'il n'avait jamais connue avant. Il dort peu, mais quand le réveil le tire de son sommeil, il se lève d'un bond et pour rien au monde sa tête ne se reposerait sur son oreiller avant minuit. Il passe désormais toutes ses soirées dans les appartements d'Erik Lehnsherr - sauf le weekend, où le couvre-feu est moins strict et trop de personnes pourraient le voir entrer ou sortir du bâtiment des appartements privés des professeurs. Charles en profite pour passer du temps avec Raven. Ils sortent en ville, louent une voiture pour aller dans la campagne parfois. Il l'invite au restaurant à chaque occasion. Ils rient, se tiennent la main dans la rue et les gens les prennent pour un couple. Ça fait sourire Raven.

Mais que ce soit au Pitt Rivers Museum, à bord d'une Ford sur l'A420, devant un filet mignon ou avec le bras autour des épaules de Raven pour la réchauffer quand ils rentrent tard, Charles ne pense qu'à une seule et unique personne.

Erik Lehnsherr.

Charles retire ses lunettes et pose ses paumes contre ses yeux fermés. Ce n'était pas censé se passer comme ça et Charles ne l'a pas vu venir et maintenant toutes ses pensées tournent autour d'Erik. Il est télépathe, pour l'amour du ciel, il devrait pouvoir les contenir, les calmer, mais ça n'est pas possible.

Ils avancent dans leur enquête. Ils ont définitivement mis hors de cause quarante personnes après avoir fouillé leurs dossiers personnels. Ça ne calme pas à proprement parlé le professeur Lehnsherr mais au moins, les soirées sont moins tendues. Ils se permettent même de plus en plus des parties d'échecs lors desquelles Charles ne ressent plus la noirceur humide de l'esprit d'Erik qui émane de lui à chaque fois qu'ils lisent les dossiers qu'ils empruntent. Erik utilise le mot volent. Mais Charles les ramène à chaque fois qu'ils ont fini.

La vérité est que Charles ne sait toujours pas bien ce qu'il s'est passé entre 1943 et 1945 au camp d'Auschwitz. Erik n'en parle pas et Charles ne peut - et ne veut - littéralement pas fouiller ses souvenirs. Ce que Charles sait, c'est que Stein les mènera à Schmidt, l'homme qui a torturé Erik - et peut-être d'autres enfants aussi.

Les yeux de Charles se plissent à nouveau et restent fermés. Erik avait quatorze ans. Charles ne sait pas comment on peut faire du mal à un enfant. Au même âge, lui était en Écosse à bord d'un yacht. Il y avait sa mère, son père, Raven, mais aussi les Montgomery, leur fils Stanislas et sa future femme Isabella, ainsi que sept membres du personnel. Est-ce que la vie peut réellement être aussi déséquilibrée ?

"Charles ?"

Il relève la tête et sourit automatiquement à Mrs. Hopper.

"Est-ce que ça va ?"

"Oui bien sûr, excusez-moi, j'étais perdu dans mes pensées."

Elle plisse du nez derrière ses lunettes à double foyer et l'observe encore un peu avant de lui tendre un livre.

"J'ai trouvé les recherches de Walther Flemming, dont nous parlions la dernière fois. Je suis désolée, je n'ai que ça…"

"Merci beaucoup ! Mais ne soyez pas désolée, ça sera parfait."

"Je n'ai que l'édition originale allemande de ses travaux sur la mitose. Mais peut-être que tu peux demander de l'aide au professeur Lehnsherr pour la traduction."

Entre ses doigts, le papier frotte doucement la peau de Charles. Il sourit et hoche la tête. Ça ne devrait pas être possible d'être aussi heureux à la simple idée de voir Erik Lehnsherr.


Erik pousse la porte et s'installe à son bureau. Il sort de la chemise en carton les feuilles données par Martha avec le nom des élèves qui viendront aujourd'hui. Ce sont les mêmes que d'habitude, les lettres font sens à ses yeux avant même que son cerveau ne le réalise, mais tout en bas, un nom est écrit à la main.

Charles Xavier.

La porte s'ouvre et les premiers élèves entrent déjà. Il coche la petite case à côté de leur nom à chaque fois qu'ils passent devant lui et serre la mâchoire quand Charles Xavier débarque dans sa salle. L'étudiant lui sourit et se permet un petit signe de la main auquel Erik ne répond pas. Il va fermer la porte une fois qu'ils sont tous rentrés et va s'appuyer contre son bureau. Il explique le déroulement des trois heures, puisque John Peas a besoin d'aide pour la traduction d'un article sur la musique de Bach et qu'il veut voir en priorité les étudiants qu'il n'a pas eu le temps de voir la semaine dernière. Il contourne son bureau pour y prendre place et fait signe à Peas de le rejoindre. Peas a cette particularité assez agaçante de poser des questions et d'y répondre lui-même, Erik ne comprend pas l'intérêt, mais pour une fois, il ne lui demande pas de se taire, tout comme il ne regarde pas Charles puisqu'il sent déjà que le jeune homme l'observe avec insistance et c'est assez pour occuper ses pensées.

Charles est… Charles ne ressemble à personne. Ou bien peut-être que personne ne ressemble à Charles Xavier. Toujours est-il que voilà presque deux mois qu'il l'aide à trouver sous quelle identité Stein se cache ici. Mais ils ne font pas qu'enquêter. Et c'est précisément le problème.

Depuis ce soir d'octobre où Charles a trouvé son jeu d'Echecs, ils y jouent de plus en plus souvent. Parfois, c'est même Erik qui propose une partie et c'est sans cesse Charles qui remplit les silences. Il parle de Raven, d'Oxford. Sa voix est bénie par une adoration qu'Erik a longtemps prise pour une langue étrangère. Il a fallu habituer ses oreilles à comprendre le chant de ses mots, leur sincérité aussi. Et peut-être qu'Erik se laisse bercer, parfois, par ce que Charles a à lui dire.

Il relève les yeux et regarde Peas qui n'a pas arrêté son monologue. Il a décroché de la conversation et en a mal au ventre ; Schmidt lui a appris à se concentrer, tellement de fois.

Konzentration, Erik.

Il ravale sa bile et ne se déconcentre plus de toute la séance. Il va voir chacun des élèves pour corriger leur travail. Il reste une heure de cours et ses pieds l'amènent au prochain bureau, celui où Charles est installé. Il tire une chaise pour lui faire face et pose ses avant-bras sur la table en bois. Charles lui sourit et le ventre d'Erik se serre encore, mais la sensation est différente.

"Qu'est-ce que vous faites ici, Xavier ?"

"Mrs. Hopper m'a trouvé une édition de Flemming… un biologiste Allemand…" Charles ralentit et c'est ce qu'il faut pour qu'Erik comprenne qu'il fixait ses lèvres.

"Et donc ? " il demande en fronçant les sourcils pour se donner contenance.

"... Et donc il y a une partie sur la mitose, la duplication d'une cellule mère en cellule filles, qui m'intéresse mais je ne suis pas sûr d'avoir bien tout traduit."

Erik étend sa main pour attraper le livre et le tourne pour pouvoir le lire. Il se concentre, laisse ses yeux grignoter quelques lignes.

"La division."

"Je vous demande pardon ?"

"La mitose est la division d'une cellule mère en cellule filles."

'Je pense tout le temps à vous.'

Erik redresse la tête et fixe Charles dont la voix a résonné en lui même si ses lèvres n'ont pas bougées.

"Ah, oui, division, merci. Et pour l'étape de séparation des chromosomes, il appelle bien ça un 'cycle cellulaire' ?"

"... Oui."

"Mh, je n'étais pas sûr car à la page 122 je pensais qu'il qualifiait ça de 'phase'. Regardez," il se penche par-dessus la table et tourne un peu la tête, pour lire dans le bon sens, le livre qu'Erik tient toujours face à lui. Ils sont si proches qu'Erik voit chaque long cil de Charles qui cachent à peine ses yeux d'un bleu terriblement clair.

Ceux d'Erik se baissent quand Charles demande son attention sur une ligne et voit, avant même que son cerveau ne lui fasse ressentir, le doigt de Charles qui frôle sa main… avant de la toucher.

'Qu'est-ce que tu fais… ?', c'est un peu bancal, il le pense aussi fort que possible sans savoir si Charles peut réellement l'entendre. Mais Charles relève ses yeux et le regarde.

'Tout le temps,' répète-t-il et cette fois, Erik croit percevoir une douleur dans cette voix qui n'en est pas une. À moins que ce ne soit la partie de son esprit qui reçoit l'information qui est trop abîmée pour l'interpréter d'une autre façon.

Erik recule sa main et repousse le livre vers Charles qui suit le mouvement en se rasseyant dans le fond de son siège. Erik le regarde à peine et se lève pour passer à un autre étudiant. C'est sa propre voix qui résonne dans sa tête cette fois : Konzentration, Erik.