Note : Mercimercimerci pour votre soutien, vos reviews, vos bonnes ondes. Je ne suis plus qu'un gros chamallow de tendresse. Bonne lecture :)
Charles ouvre un œil avec le sentiment de ne pas être chez lui. Les rideaux ouverts, le plafond bas et la moquette bleue le lui confirment. Il se redresse sur une main et - oh, oui, bien sûr.
Il tourne lentement la tête pour regarder le lit vide, mais qui appartient à Erik. Erik chez qui il est arrivé hier, saoul. Erik devant qui il s'est déshabillé. Erik qu'il a embrassé. Erik qu'il a fait jouir et qui l'a fait jouir en retour. Son coeur frissonne et il sourit en repensant aux doigts de Lehnsherr sur lui et aux mots en allemand qui ont glissés hors de ses lèvres. Il laisse sa main effleurer la place encore un peu tiède.
L'esprit d'Erik, du moins celui que Charles ressent sans avoir à percer à travers les barrières plus ou moins conscientes qui le forment, est d'une stabilité assez fascinante. Si Charles devait le dessiner, il tracerait une ligne droite sans oser la finir. Parce qu'il y a chez Erik, quelque chose qui le guide à travers les jours, les nuits et les doutes. Et Charles fera tout pour que son propre esprit, qu'il a toujours simplifié en le considérant comme un rond, puisse aider Erik à trouver la paix qu'il mérite.
Il laisse tomber ses jambes hors du lit et grimace en sentant le froid pincer sa peau. Il enroule un drap autour de son corps et va vérifier le chauffage - éteint. Il le met au maximum et continue son chemin vers le fond de la pièce pour regarder les papiers qui couvrent le mur. Ses yeux sont directement attirés par le dessin de Schmidt que lui a montré Erik. Il n'avait pas remarqué mais la feuille est légèrement déchirée entre les deux yeux. Il approche ses doigts de la déchirure mais se retient de la toucher. Il se recule d'un pas et regarde le mur dans son ensemble. Il y a une immense carte de l'Europe avec des punaises qui indiquent la Suisse, une ville au Sud de la France et plusieurs points en Allemagne. La majorité des photos épinglées sont un peu floues, prises à la va-vite, derrière un arbre ou une voiture. Les hommes ciblés ont une cinquantaine d'années et des yeux durs. Il y a sept portraits officiels d'homme en costume militaire allemand et Charles les observe, un à un.
"Déjà debout ?"
Il se tourne et sourit à Erik qui vient de rentrer dans la chambre avec un petit plateau. Il a préparé deux tasses de café qui embaument la pièce et deux biscottes déjà beurrées. Il pose le plateau sur la commode et s'approche de Charles pour faire face au mur lui aussi.
"Depuis combien de temps est-ce que tu cherches Schmidt… ?"
"Presque dix ans."
Charles hoche inconsciemment la tête. Il ne comprend toujours pas comment, sur leur photo officielle, les Nazis peuvent sourire.
"Qui sont-ils ?"
"Des anciens amis de Schmidt."
Erik se tourne pour lui faire face. Lui s'est déjà habillé, il porte un pull noir à col roulé qui colle à son corps bien trop fin et grand et un pantalon en tweed gris qui semble plus chaud que le drap dans lequel Charles frissonne légèrement - mais pas de froid - et il se recule jusqu'à s'asseoir sur le lit. Erik reprend le plateau et l'amène à côté de lui. Il lui tend une des deux petites biscottes et lui dit :
"Mange."
Ça fait sourire Charles qui n'a pas besoin d'être convaincu puisqu'il meurt de faim mais qui ne peut s'empêcher de se demander s'ils sont vraiment censés se partager ces deux tartines minuscules. Ça ne semble pas être le cas parce qu'à peine a-t-il fini la sienne qu'Erik lui tend l'autre.
"Le chauffage n'était pas allumé," dit-il sans quitter des yeux Erik.
"Ah, oui, je n'ai pas le réflexe de le mettre en marche."
"Tout comme tu n'as pas le réflexe de manger… ?"
La couleur des yeux d'Erik varie à peine, le gris se densifie tout autour de ses pupilles un peu rétrécies. Il presse le dos de la main de Charles pour l'inciter à finir la dernière tartine avant de lui tendre une des deux tasses de café. L'étudiant se laisse faire et change de position en pliant une jambe sous lui, l'autre pendant hors du lit, pour mieux tourner son corps vers Erik.
"C'était comment, là-bas ?"
Erik attrape sa tasse et la porte automatiquement à ses lèvres. Il grimace un peu (peut-être à cause de la chaleur ou de l'amertume, peut-être à cause des deux) et a un sourire aussi poli que chimérique :
"Est-ce que tu veux vraiment savoir, Charles ?"
"Bien sûr," il souffle car c'est évident. Il n'est plus assez naïf pour croire que la guerre a cantonné sa violence sur les champs de bataille et dans les villes les plus stratégiques. Maintenant qu'il sait qu'il y a eu plus que des camps de travail et que c'est de ce fait l'Humanité même qui a été défigurée, il ne peut pas fermer les yeux. Parce que Charles fait partie de l'Humanité, il doit savoir.
"Il n'y avait pas beaucoup de bruit, finalement. Schmidt ne travaillait que du lundi au vendredi. Le weekend, je restais…" Erik penche la tête vers sa tasse encore pleine. Il ne finit pas sa phrase et Charles n'insiste pas. "Nous étions six mutants. Nous avions une chambre pour nous. En deux ans, nos draps n'ont jamais été changés. Nous mangions le soir, vers dix-sept heures, si Schmidt l'autorisait - si on avait bien travaillé. Le plus vieux d'entre nous devait avoir… dix-huit ans, je pense. La plus jeune…" il s'arrête à nouveau. Il frotte sa tasse sur un point précis, encore et encore, et finit par redresser son visage, un sourire qui ressemble à une cicatrice à peine refermée aux lèvres. "Ça fait… quinze ans que j'attends de pouvoir en parler avec quelqu'un. Quinze ans que je me dis que personne, personne ne peut comprendre. Et aujourd'hui tu es là et tu me le demandes et… Et je ne veux pas que tu saches."
Charles inspire profondément et repose la tasse qu'il n'a pas entamée au sol avant de venir à califourchon sur les genoux d'Erik. Il veut le prendre dans ses bras mais le professeur ne le laisse pas faire et il tient son visage entre ses mains avant de coller leurs fronts ensemble.
"Je ne veux pas que tu aies à vivre avec ça, toi aussi, Charles. Est-ce que tu comprends ?"
Ses doigts maintiennent sa tête, ils s'enfoncent dans ses joues, dans ses cheveux. Charles regarde Erik par-dessous ses longs cils et métamorphose son sourire en quelque chose de plus doux. Il faut quelques secondes à Erik pour que ses muscles se détendent et qu'il finisse par caresser la lèvre inférieure de son étudiant avec son pouce.
"Est-ce que tu as bien dormi ?"
"Oui," gémit presque Charles, lui qui a encore du mal à réaliser que ces douze dernières heures ont belles et bien existé.
"Est-ce que tu vas passer ton week-end à étudier pour tes partiels ou est-ce que tu comptes encore sortir et boire bien plus que ton petit corps ne peut le supporter ?"
"Ceci est un coup bas, professeur Lehnsherr, je n'étais pas plus saoul que vous hier soir."
"Ça reste à prouver…"
"Et oui, je dois travailler mais j'ai promis à Raven de passer du temps avec elle," poursuit-il en ignorant la remarque acerbe.
Les mains d'Erik glissent sur son cou puis sur son torse nu jusqu'à ses hanches.
"Tu parles souvent d'elle…"
"C'est ma soeur, c'est normal."
"Non. J'entends les autres étudiants de ta promotion parler de leur fratrie mais il n'y a pas la même… dévotion."
Charles hausse une épaule et frissonne quand les doigts d'Erik caressent ses cuisses ouvertes.
"Je ne sais pas… C'est peut-être parce que mes parents l'ont adoptée que je sens le besoin de la protéger… Un peu plus que nécessaire."
Erik fronce les sourcils.
"Raven a été abandonnée quand elle était toute petite. Depuis elle fait partie de la famille."
"D'accord. Je comprends mieux."
"Qu'est-ce que tu comprends mieux ?" demande Charles en souriant légèrement.
Erik ne répond rien. Il caresse encore un peu son corps qu'il observe avec, bien sûr, moins de précision que la veille mais avec une légère adoration que l'ego de Charles ne loupe pas. Ils se séparent au bout de cinq minutes et Charles enfile ses vêtements d'hier. Erik le raccompagne, ses mains trouvant toujours un prétexte pour se glisser dans le creux de ses reins.
"Tu souris trop, Charles. Raven va se douter de quelque chose."
"Oh, Erik…" il rit avant de passer son pouce sur la fossette qui creuse la joue de son aîné. "Que je souris n'est pas un fait nouveau. Par contre, toi…"
Erik secoue à peine la tête et se penche en avant pour l'embrasser. Il tient sa nuque fermement et envahit sa bouche de sa langue avec une possessivité qui retourne le coeur et l'esprit de Charles. Il gémit dans le baiser et y répond avec la même ardeur avant qu'ils ne se reculent, le souffle court et profond.
"Bonne journée, monsieur Xavier."
"Bonne journée, professeur Lehnsherr," répète Charles en remettant sa chemise en place avant d'ouvrir lui-même la porte. Il ne la referme pas en partant et colle à peine ses doigts sur sa tempe pour vérifier qu'Erik est bien en train d'observer ses fesses quand il marche.
'Tu triches,' lui projette Erik.
Le rire de Charles, vibrant et chaud, résonne dans le couloir.
Depuis sa douche, Charles ne sent plus l'alcool et le sexe, ce qui est quand même plus décent quand on a rendez-vous avec un membre de sa famille.
Il attend dans le restaurant choisi par Raven. Il pleut dehors et si les températures continuent de baisser, il va bientôt neiger. Plus que deux semaines avant les examens du premier trimestre et plus que trois semaines avant Noël. Raven et lui iront le fêter chez Mary, la cousine de leur mère, avec leur famille éloignée qu'ils n'ont pas vue depuis un an. Le château familial, situé dans le nord du Hampshire, sera décoré du plus des beaux sapins et de guirlandes rouge et or que les plus petits auront déjà installées avant que Charles et sa soeur n'arrivent. Ils passeront la semaine, jusqu'au nouvel an que les voisins viendront fêter avec eux et si Charles sait déjà qu'ils mangeront des plats divins et se couvriront de cadeaux choisis avec goût, il sait aussi qu'il ne cessera de penser à Erik Lehnsherr.
Raven arrive, elle plie son parapluie trempé qu'elle laisse à l'entrée avec son trench et traverse la salle. Elle porte une robe beige, assez courte, et des bottes montantes qui s'arrêtent juste en dessous de ses genoux. Elle se penche vers lui pour embrasser sa joue.
"Désolée du retard, j'ai loupé le bus."
"Ta robe est courte."
"Merci."
"Trop courte."
Elle lève les yeux au ciel et prend place. Le serveur arrive automatiquement pour leur proposer un apéritif et Charles sent l'intérêt du jeune homme pour sa soeur avec la même force qu'il sent son after-shave.
"De l'eau," ils commandent d'une même voix et ils rient en comprenant qu'ils subissent tous les deux une certaine gueule de bois.
"À quelle heure es-tu rentrée ?"
"Trois heures… je crois. Et toi ?"
"À minuit."
"Ah ? Pourtant tu n'étais pas dans ta chambre puisque je suis venue après et que tu ne m'as pas ouvert."
Il attrape la serviette en tissu blanc et la pose sur ses cuisses pour avoir quelque chose à faire.
"Je devais dormir profondément…"
"Mh. Et sinon, mensonge à part, qui est-ce ?"
Il relève son visage qu'il ne veut surtout pas être coloré de rouge à ce moment précis et ose affronter son regard. Elle poursuit avant qu'il n'ait pu détourner la conversation :
"Celui avec qui tu as passé la nuit, c'est Denis Patmore ? Je sais que tu le trouvais mignon en début d'année. Tu couches avec lui, c'est ça ?"
"Oh mon Dieu, Raven, je ne vais pas parler de ça avec toi…" il grogne en se redressant sur la banquette molle.
"Pourquoi pas ? Si c'est lui que tu te tapes, j'aimerai bien le savoir."
"Tu es ma soeur, je ne vais pas te parler de…"
"Tes plans culs ?"
"Raven," il lâche avec une certaine froideur pour lui faire comprendre que ça ne l'amuse pas du tout.
Elle inspire par le nez et se redresse elle aussi, les deux bras posés parallèlement à ses couverts sur la table.
"Je ne suis pas vraiment ta soeur alors je pense que nous pouvons parler de ces choses là, comme je peux te dire que moi je n'ai pas couché avec Anthony Buckley, même si j'en avais envie et que je suis toujours vierge parce que… j'avais un peu peur… de le faire..."
"Pour l'amour du ciel…" ça le fait gémir longuement. Il presse ses oreilles qu'il devrait pouvoir détacher de son corps et brûler pour avoir entendu sa soeur évoquer sa virginité.
Le serveur bien trop collant revient et leur demande s'ils ont choisi. Ils regardent pour la première fois le menu et commandent le premier plat sur lequel leurs yeux tombent et il repart aussi sec. Charles inspire profondément, masse son front qui le cogne à cause de l'alcool bu la veille et à cause de l'ambiance pesante entre Raven et lui, avant qu'il ne se redresse et se risque à la regarder. Ses épaules sont légèrement voûtées et elle joue avec le pied de son verre à vin pour aplatir un petit pli sur la nappe blanche. Il rassemble tout le peu de courage que son corps en manque d'eau contient encore et demande, la voix plus basse :
"Tu as vraiment peur… ?"
Elle acquiesce.
"Raven…" il tend sa main pour attraper celle qui martyrise le verre vide qui ne lui a rien fait. "C'est normal. Tu as dix-sept ans, tu es encore jeune…"
"Les filles de ma classe l'ont fait, elles."
Charles ne peut s'empêcher de rire avant de cacher sa bouche derrière sa main. "Crois-moi, Elisabeth Gommery, les cousines Hoknay et autres filles de duc et duchesse ne l'ont pas fait. Tu sais l'importance pour ces familles que la fille soit vierge pour le mariage…"
Elle hausse une épaule.
"Peut-être que je devrais moi aussi me préserver pour le mariage."
"Je pense surtout que tu dois faire ce que tu veux, quand tu veux et que ce n'est pas une quelconque loi divine, les autres filles de ta promo ou un garçon qui te forcera à quoi que ce soit."
Elle inspire longuement et finit par hocher la tête. Le serveur leur apporte leurs assiettes et ils grimacent tous les deux en se rendant compte qu'ils auraient vraiment dû lire les plats avant de passer leur commande. Ils se les échangent après un regard entendu et commencent à manger. Ils parlent des examens de Charles, Raven n'en ayant pas en première année et de l'organisation des vacances de Noël. Charles commande un dessert en prenant cette fois son temps afin de pouvoir manger quelque chose qui lui fait envie et lorsque le serveur est parti, Raven vient s'asseoir sur la banquette à côté de lui, jusqu'à poser sa tête dans le creux de son épaule pour qu'il l'encercle d'un bras. Il la laisse faire et regarde par la fenêtre la pluie qui est presque silencieuse maintenant.
"En fait, si je n'ai pas voulu le faire avec Anthony, ce n'est pas parce que je ne le connais pas… Mais c'est parce qu'il ne me connaît pas, moi," elle murmure.
"Tu parles de ta mutation ?"
"Pas seulement," elle soupire. "Je veux faire ça avec quelqu'un qui me connaît vraiment. Quelqu'un que j'aime."
Elle relève ses yeux vers lui et Charles se tend malgré lui. Il y a un sentiment étrange qui traverse l'arrière de sa tête qu'il tente de comprendre mais le serveur est de retour et pose le flan sur la table.
"Est-ce que vous voulez une deuxième cuillère pour partager le dessert, les amoureux ?"
Le coin de la bouche de Raven se lève alors qu'elle continue de regarder Charles. Il est soudain très lent à trouver quelque chose à dire - au serveur, à Raven - mais elle se dégage de l'étreinte et retourne s'asseoir.
"Les amoureux ? C'est mon frère, voyons..." elle répond en exagérant ses traits comme si elle était hautement choquée.
Le serveur s'excuse et repart chercher la deuxième cuillère qu'elle a accepté néanmoins. Elle sourit à Charles qui étire ses lèvres comme il peut.
Il neige à petit flocons à Oxford. Les décorations de Noël dans les rues sont assez pour remplir le coeur de Charles d'une joie enfantine. Erik et lui rentrent à pied de la faculté de philosophie où ils sont allés interroger discrètement deux potentiels Stein - qui se sont avérés être de vrais Anglais dont l'un a même fait le débarquement.
Charles leur fait faire quelques détours par la rue commerçante pour acheter les derniers cadeaux qu'il veut pour Raven et ses petits cousins et cousines. Il cherche un livre de Peter Rabbit pour Lily dans la librairie Last Bookshop et s'arrête devant un rayon récemment installé. Il retrouve Erik devant le rayon Sports mécaniques et lui tend le livre qu'il a pris. Erik sourit et lui demande :
"Tu veux cuisiner des farfels ?"
"Non, je me demandais si tu parlais hébreux."
"Oui. Tu as trouvé le livre que tu voulais pour ta cousine ?"
"Il y a une partie de la boutique avec des livres et des objets juifs, regarde," répond Charles en ignorant sa question, avant de l'entraîner par le bras jusqu'au rayon aménagé pour l'occasion.
Charles observe la réaction d'Erik, qui fronce à peine les sourcils avant de feuilleter quelques livres. Il laisse ses doigts glisser sur une espèce de toupie et une joie très tendre émane de lui quand ses yeux se posent sur un chandelier. Charles demande :
"Qu'est-ce que c'est ?"
"Une ménorah. Un objet que l'on utilise à Hanouka. On en avait une très belle qui appartenait à ma grand-mère maternelle..." Erik regarde Charles et lui sourit. "Tu ne sais pas ce que c'est, n'est-ce pas ?"
Charles secoue timidement la tête. Erik sourit un peu plus - et l'affection qu'il ressent pour Charles est si forte que les joues de l'étudiant rougissent un peu - et lui dit :
"Viens."
Il prend un des chandeliers et passe le premier à la caisse. Ils se partagent le même sac où se balancent l'édition spécial Noël de Peter Rabbit et la ménorah, et rentrent jusqu'aux appartements d'Erik. Charles retire ses chaussures trempées et va chercher un pull chaud dans les affaires du professeur qui installe dans le salon les bougies qu'il a achetées sur le chemin. Il attend que Charles ait pris place pour lui expliquer :
"Selon la tradition, il y a vingt siècles, la Terre Sainte était sous la domination des Séleucides qui auraient voulu helléniser de force le peuple d'Israël. Un petit groupe de Juifs auraient réussi à défier les Grecs et auraient repris le Saint Temple à Jérusalem. Mais après la bataille, il ne leur restait qu'une seule petite fiole d'huile que les Grecs n'avaient pas souillée. La provision fut assez pour faire brûler la ménorah pendant huit jours… un 'miracle'. Depuis, à Hanouka, on allume le premier soir une flamme, puis deux flammes le second soir et ainsi de suite jusqu'au huitième soir, où les huit lumières sont allumées. Mon père racontait cette histoire chaque année, parce que nous invitions toujours des amis ou des voisins chrétiens qui venaient le fêter avec nous."
Erik sort d'un tiroir une petite boîte d'allumettes et en fait craquer une pour allumer la première bougie. Ils regardent tous les deux la flamme, fascinés par la façon dont elle danse, avant que les lèvres de l'Allemand ne s'étirent.
"C'est la première fois que je l'allume."
Charles n'arrive à quitter des yeux la robe jaune et orange de la flamme que parce que ceux d'Erik sont bien plus importants que tout le reste.
"Et pour toi, Charles, comment c'est Noël ?"
Il réfléchit à peine avant de lui raconter à son tour ses traditions familiales :
"Nous commençons le 24 décembre au soir et nous ne retrouvons tous ensemble - et quand je dis tous, c'est tous, mes oncles, tantes, cousins, cousines et leurs enfants - et nous partageons un immense dîner, avec de la dinde et des mincies pies. À minuit, nous allons à la messe et en rentrant nous ouvrons les cadeaux. Avec Raven, nous les échangeons le 25 au matin, dans notre chambre. Nous avons besoin de le faire entre nous," il précise en haussant une épaule.
"Sans tes parents ?"
Charles entrouvre les lèvres et les referme. Son regard se perd quelques instant sur la bougie qui se consume alors qu'il réalise seulement qu'ils n'en ont pas encore parlé. Il colle un sourire à sa face et répond :
"Nos parents sont morts. Mon père - enfin, mon beau-père, parce que je n'ai jamais connu mon vrai père - a eu un accident de voiture quand j'avais quinze ans. Et ma mère est… tombée malade quand j'en avais dix-sept."
"Je suis désolé."
Charles hausse une nouvelle fois l'épaule et fait lentement glisser le chandelier un peu plus loin sur le comptoir, avant de se pencher par-dessus pour embrasser Erik.
"Est-ce que je pourrai allumer avec toi les autres bougies ?"
Contre ses lèvres, il sent Erik qui sourit.
Erik ressort de sa classe avec un mal de tête qui ne le quittera sûrement qu'après une longue sieste. Il est surveillant pour les examens du jeudi et du vendredi et ses collègues ont eu la merveilleuse idée d'accrocher les feuilles des énoncés avec des putains de trombones. Sauf qu'un étudiant stressé a la sale manie de triturer ce qui lui tombe sous la main alors Erik vient de passer deux heures à ressentir une quarantaine de trombones se faire retourner dans tous les sens, ce qui est aussi agréable à son âme que le son d'un ongle qui raye un tableau.
Il fait un léger détour par le couloir du deuxième étage pour passer devant la salle où Charles a son examen de Chimie. Il attend cinq minutes avant que la porte ne s'ouvre sur la seule tête brune intéressante. Il sourit quand les yeux malicieux de Charles se posent sur lui et s'approche. Il maîtrise assez bien son envie de pousser l'étudiant contre le mur le plus proche, pour l'embrasser jusqu'à ce que Charles soit haletant et suppliant d'en avoir plus, et lui demande :
"Ça va ? Tu n'es pas trop fatigué ?"
"Plus qu'un jour à tenir de toute façon… et puis Raven me prépare à manger quand je n'ai pas le temps de cuisiner."
Erik ne commente pas le fait que Charles se sente toujours obligé de parler de sa soeur. Ils sortent du bâtiment et ferment leur manteau en se dirigeant vers la cantine où ils ne mangeront pas à la même table, mais ils profitent encore de la présence de l'autre. Ils ralentissent en passant près d'un groupe d'étudiants en train de poser des questions à un homme d'une soixantaine d'année qui rit bruyamment. Charles parle mais Erik ne l'entend plus, trop concentré sur les yeux gris, petits et légèrement exorbités, et sur le visage bien trop gonflé pour que ce soit naturel. Il retient Charles par le coude.
"Qui est-ce ?"
Charles observe l'homme et se concentre quelques secondes avant de murmurer.
"Professeur Laurin. Il est anthropologue, il travaille au Pitt Rivers Museum."
"Il fait partie des dossiers qu'on a écartés ?"
Charles le regarde, son visage est un peu plus blanc que d'habitude.
"Non."
Erik avance avant même que Charles n'ait reprit son souffle. Il le tire avec lui jusqu'au groupe d'étudiants et écoute. L'homme a un accent assez dur, une voix qui roule comme une avalanche. Peut-être est-ce l'alcool qui a déformé son visage ou peut-être est-ce la chirurgie esthétique. Il faut qu'il l'entraîne loin de là et qu'il le fasse parler.
'Calme ton esprit, Erik,' demande la voix de Charles.
'C'est lui,' il grince intérieurement.
'Nous ne le savons pas encore. Laisse-moi faire.'
Charles presse ses doigts contre sa tempe et se concentre. Erik le lâche avant que l'étudiant n'habille son visage d'un sourire radieux qu'Erik sait être factice.
"Professeur Laurin !"
L'homme se retourne à l'appel de son nom et plisse les yeux. Il regarde Charles, ne semble absolument pas le reconnaître avant que ses pupilles ne se fassent plus petites et qu'il ne lève les bras au ciel.
"Charles !"
Erik a un rictus mauvais. Charles a réussi.
"Où étiez-vous, je ne vous ai pas vu depuis le début de l'année ?"
"J'ai fait un mauvaise chute en août, dans ma maison de vacances, j'ai eu trois mois d'arrêt... Les hanches sont des choses fragiles finalement, même pour un gaillard costaud comme moi. C'est la vieillesse de toute façon..."
Charles tapote amicalement son dos et les voilà qui commencent à marcher loin du groupe déjà oublié. Erik les suit.
"Je suis content de vous voir sur pied. Et où est votre maison de vacances ?"
"Près de Calais, en France."
"J'adore la France. Je n'y suis passé que quand nous sommes allés en Suisse avec mes parents et ma soeur. Est-ce que vous connaissez la Suisse, professeur ?"
"Bien sûr ! Je suis suisse-allemand !" l'homme lâche avec une telle facilité qu'Erik pourrait l'abattre là, sur le champ. C'est Stein.
'Je t'en supplie, Erik, calme toi, j'ai besoin de toute ma concentration pour le faire parler.'
'Laisse le moi et je le ferai parler.'
Charles ignore sa dernière réplique et continue d'entraîner Laurin jusque derrière le bâtiment de Physiologie. Il ne s'arrête que lorsqu'ils sont loin des regards et poursuit son interrogatoire.
"Pourtant votre nom ne paraît pas vraiment allemand... "
"C'est parce que j'ai le nom de mon père qui était français."
"Ou peut-être que vous avez changé de nom, à un moment de votre vie ?"
Laurin cligne plusieurs fois des yeux. Il semble buter sur des mots et grogne :
"Non, jamais."
Charles inspire. Il se force à sourire avec plus de mal, "Mais si, rappellez-vous, après 1945, il a bien fallu effacer quelques… traces."
"Quelles traces ? Je n'ai jamais changé de nom."
Ses yeux mauvais se cachent de plus en plus derrière ses paupières. Charles presse ses doigts contre sa tempe sans plus attendre.
"Qui êtes-vous ?" finit par demander Laurin qui a repris ses esprits. Charles ne répond pas et Laurin prend soudainement sa grosse tête couverte de cheveux gris entre ses mains et ses yeux se révulsent alors qu'il grimace de douleur. "Qu'est-ce que vous faites ?"
"Charles," appelle Erik en l'attrapant par l'épaule.
Charles ne répond pas, trop concentré, presque en transe. Laurin se tend de tous ses muscles comme si sa tête allait exploser et il se recroqueville petit à petit en gémissant.
"Charles !" crie cette fois Erik en secouant plus fort l'étudiant.
Il arrête, à bout de souffle, il regarde le corps de Laurin par terre qui se secoue étrangement puis il relève la tête vers Erik, confus :
"Ce n'est pas lui… Il n'a jamais mis un pied en Allemagne… Il n'a jamais changé de nom…"
Les yeux d'Erik s'écarquillent un peu plus alors que Laurin les regarde et comprend :
"Vous êtes… un mutant ? Qu'est-ce que vous m'avez fait ? Qu'est-ce que vous m'avez fait ?" il hurle et ça ne peut pas se finir comme ça, ils ne doivent pas être découverts maintenant alors que Stein est toujours quelque part ici.
Charles presse à nouveau ses mains contre sa tempe et murmure, à peine perceptible, "Vous êtes le professeur Laurin et vous avez oublié de prendre vos médicaments contre la douleur ce matin. Vous avez trop marché sans votre canne et la fatigue a eu raison de vous. Vous avez fait un malaise derrière le bâtiment de la Physiologie et personne d'autre n'était présent."
Cette fois, les yeux de Laurin sont vitreux et son corps se ramollit comme une glace qui fond au soleil. Il y a un groupe un peu plus loin qui se dirige vers eux alors Erik attrape Charles par le bras.
'Cours.'
Ils accélèrent et contournent le bâtiment pour ne pas être vus.
'Ma chambre. Plus près,' projette Charles.
Erik le suit. Ils entrent dans un bâtiment dans lequel il n'était jamais allé et ils grimpent les étages sans s'arrêter. Erik sent quelle clenche la main de Charles tourne plusieurs fois par jour alors il déverrouille la porte et la fait s'ouvrir avant même qu'ils ne soient devant. Charles la referme derrière eux et avec le souffle erratique il halète :
"Je suis désolé, je suis…"
Mais Erik ne le laisse pas finir. Il l'attrape par le visage et se plaque contre lui en l'embrassant. Le baiser fait mal à leurs lèvres séchées par le froid. Charles gémit, ses mains s'accrochent au manteau d'Erik qui le soulève du sol en passant un bras autour de son dos pour que sa nuque le tire moins. Il le repousse contre le mur, l'encercle de ses bras et quand il colle leur bassin ensemble, il réalise combien il est excité d'avoir vu Charles utiliser ses pouvoirs. Comme ça. Pour lui. Il sent contre sa bouche le souffle de l'étudiant qui se coupe. Charles pleure.
"J'ai cru que c'était lui, j'ai cru qu'on avait réussi…"
Erik embrasse ses joues, lèche ses larmes. Il sait ce que c'est d'avoir le sentiment d'être arrivé au bout de quelque chose avant de se rendre compte que ce n'était qu'un mirage. Lui aussi pleurait, avant. Il y a longtemps. Il laisse Charles glisser le long du mur alors qu'il paraît exténué et Erik continue de le serrer dans ses bras, pour le protéger, pour le garder tout contre lui.
"Je suis désolé…" il répète, la voix lourde de sanglots et Erik embrasse à nouveau ses lèvres rouges qui n'ont pas le droit de dire un tel mot dans un tel moment.
"Tu es incroyable, Charles." .
Les yeux bleu azur, qui ne cesseront jamais de faire chavirer son coeur dans une eau glacée s'ouvrent et se posent sur lui, légèrement confus.
"Tes pouvoirs… Ta force… Tu ne réalises pas à quel point tu es fort, Charles."
"Dis-tu pendant que je pleure comme un gamin accroupi par terre…" rit doucement Charles en reniflant.
Erik sourit et pince tendrement son menton pour le forcer à garder son visage face au sien. Il ressent tellement de choses à ce moment précis, des choses si belles alors qu'il devrait être anéanti parce que lui aussi a cru que Laurin était Stein, lui aussi a cru qu'ils y étaient enfin. Mais Charles est si beau et tout ce qu'il lui offre est si beau alors ils tiendront et continueront. Erik prend la main de Charles et embrasse ses doigts. Il comprend qu'il est épuisé d'avoir utilisé si intensément ses pouvoirs et Erik connaît ça
"Tu as un examen de quoi cette après-midi… ?"
"Génétique. Quotient le plus élevé."
"Alors tu vas dormir, pendant ce temps je te ferai à manger et tu y iras pour avoir la meilleure note de ta promotion."
"D'accord, faisons tout ça. Sauf pour la meilleure note."
"Je n'attends de toi pas moins qu'un A."
Charles rit à peine et laisse retomber sa tête contre le mur. Erik vient à côté de lui et le prend dans ses bras. Il le berce avec toute sa tendresse et embrasse son front, ses cheveux, encore, encore.
Charles s'endort au bout d'une minute et Erik continue de caresser son dos. Peut-être qu'il y a quelque chose en lui qui est en train de naître, quelque chose qui vaut la peine de vivre mais qui ne ressemble en rien à de la vengeance.
Erik est prêt pour ça.
Passer Noël à Oxford est d'un calme béni. Erik ne le fête pas mais ça ne l'empêche pas d'admirer le sapin immense dans le hall de Rhodes House. William lui a proposé de venir le fêter avec sa femme et ses enfants mais Erik a poliment refusé. Il a besoin d'être seul et ces deux semaines de vacances sont le moment parfait pour faire une pause dans son enquête. Depuis l'épisode avec Laurin, il veut ralentir. Charles a failli se faire démasquer et si McClare le protégerait d'un professeur mal intentionné qui aurait découvert ses pouvoirs, il ne veut pas prendre de risques. Charles est bien trop utile. Non, précieux.
Il regarde face à lui le plateau d'échecs qui n'a pas bougé depuis leur dernière partie il y a une semaine de ça puis il reporte son attention sur la lettre reçue ce matin.
Professeur Lehnsherr,
Je passe de bonnes vacances avec ma famille. Je lis les livres que
vous m'avez recommandés. Flemming est assez compliqué à comprendre néanmoins. Raven
attend le début des véneries pour monter à cheval. Quand ça commencera je serai le
premier à rester bien au chaud avec une tasse de thé sur un canapé. J'espère que le mois de
janvier ne sera pas trop froid. J'ai entendu qu'il y aura une conférence à
Bournemouth sur la génétique animale en mars. J'essayerai d'y aller. Si vous avez un
hôtel à me recommander, je suis preneur. La conférencière, Mrs. Jeanne, est le sosie de Lillie
Langtry à ce que j'ai entendu. Je vous dirai si c'est vrai.
Bien à vous,
-Charles Xavier-
Erik ne se formalise pas de la lettre insipide parce qu'il sait que Charles est malin. Il relit cette fois verticalement les premiers mots de chaque phrase et sourit. Le lendemain, il achète un billet pour Bournemouth pour le premier janvier.
Note : pour celles et ceux qui lisent sur téléphone et pour qui l'affichage rend impossible le message codé, le voici "Je vous attends premier janvier Bournemouth hôtel Langtry".
