Note : Hello à toutes et à tous ! On approche de la fin de Se Souvenir, plus que deux chapitres et un épilogue. Encore une fois, je ne peux que vous remercier pour vos reviews, et je fais un grand coucou de la main aux nouvelles personnes qui suivent, ou ont mis en favoris cette histoire, même à celles et ceux qui ne font que lire :) Comme d'habitude, sachez que la petite case que vous trouvez en fin de texte, où vous pouvez écrire une review, est bien évidemment optionnelle mais est la meilleure récompense que vous pouvez offrir aux auteur(e)s qui publient sur ce site. Nous passons beaucoup de temps à écrire, travailler, corriger, publier nos textes (gratuitement, youplaboum, c'est quand même cool), aussi, les retours du lectorat sont une source de motivation absolument magnifique (même, importante) donc je ne peux que vous conseiller de laisser ne serait-ce qu'un petit mot, à la fin de votre lecture ! Ainsi, vous remplissez de bonheur les auteur(e)s et souvent ça les pousse à écrire/publier encore plus :)

Bêta : géniale Maya Holmes que je remercie de tout mon cœur !


Charles masse son front et tourne une autre page du dossier de Michael Brunel mais il est tard et l'alcool a été de trop pour que ses yeux s'accrochent encore aux mots. Il repousse les feuilles dans des gestes groggys et attrape la couverture, que sa grand-mère lui a tricotée, pour la remonter sur lui avant de s'allonger sur son canapé, face contre le dossier, dos contre le reste du monde.

Ça fait six jours qu'il n'a vu ni Erik ni Raven, six jours que tout ce que son corps sait faire c'est se lever, l'emmener à des cours où les professeurs, sûrement pressés par William, ne le lâchent pas une seconde (et enfin il comprend qu'effectivement, il est le chouchou du corps enseignant, comme il l'a souvent entendu dans des pensées à peine discrètes) puis rentrer à sa chambre où il analyse les derniers dossiers parmi lesquels se cache Stein. Parfois, quand il marche dans un couloir, il ressent l'esprit de Raven, tiède comme une nuit d'été dont son automne de corps a terriblement besoin. Il l'effleure d'une pensée qui a la forme d'une excuse, mais il n'a pas encore la force de lui faire face.

Il ne s'approche pas non plus de Mansfield College pour ne pas être tenté de ressentir - et de s'accrocher - à l'esprit d'Erik. Il est passé une fois, aussi tard que possible après le couvre-feu, en bas de l'immeuble où sont ses appartements. Il s'est caché contre le mur en pierre, recroquevillé pour ne pas être vu par la lumière jaune des lampadaires et a collé ses doigts contre sa tempe. Il a senti l'esprit endormi d'Erik, souriant malgré lui en ressentant la chaleur unique que son inconscient lui procure à chaque fois qu'il caresse sa propre conscience et est resté près de vingt minutes avant de se décider à rentrer. C'est en marchant le long de Longwall Street que Charles a réalisé qu'il était devant la maison où vit Jeffrey Lawrence, professeur de Géographie, un nom qui est écrit au feutre noir sur un des dossiers. Charles a regardé la façade blanche et les trois étages et, après avoir vérifié autour de lui que la rue était vide, il escalada le portail noir pas assez haut pour dissuader son éducation aristocratique.

Il avança dans la petite cour, trouva la porte arrière et l'ouvrit avec un souffle rauque. La porte n'était pas fermée à clé. Et Charles entra. Il grimpa au deuxième étage, où il ressentit l'esprit endormi de Lawrence et d'une femme qui devait être son épouse. Il garda sa main droite fixée à sa tempe, n'utilisant que la gauche pour fouiller le salon, les tiroirs, les sacs. Il finit le tour des affaires du couple en une heure avant de se résoudre à laisser ses pas l'amener face à la porte de la chambre, la seule pièce qu'il n'avait pas visitée. Il pressa ses doigts un peu plus fort contre sa tempe, sans avoir la moindre idée de s'il pouvait vraiment y arriver et, se laissant guider par les mots qu'Erik avait prononcés il y a quelques mois de ça, il pressa la clenche et entra.

("Tu es si fort, Charles.")

La porte grinça tel le rire d'un diablotin et Charles regarda longtemps l'ombre que son corps découpait dans le faisceau de lumière dévoilé par la porte ouverte. Mais Lawrence et sa femme dormaient profondément et Charles su qu'il avait réussi à tromper leurs esprits pour les empêcher de se réveiller. Il avança, pas après pas, et regarda le couple endormi ; ils étaient tous les deux allongés sur le dos, leurs bras dépassant de la couverture fine, comme deux corps partageant un même cercueil et Charles se demanda si les parents d'Erik avaient été enterrés. Est-ce que Schmidt le savait ? Est-ce que Stein le savait ? Est-ce que Lawrence était Stein ?

Il s'approcha du côté gauche du lit jusqu'à encercler le poignet de Lawrence de sa main gelée. Et Charles le réalisa à l'instant, c'était la peur qui glaçait son sang - la peur d'être découvert, la peur de découvrir Stein - mais il garda ses yeux ouverts sur ceux clos avant d'écarter les limbes d'un esprit qui lui était totalement étranger.

Jamais Charles n'oubliera la sensation - déchirante - de découvrir en un battement de cœur toute la vie qui a rythmé celui d'un autre. L'enfance à Bibury, les années de formation à Oxford, la rencontre avec Stacey, leur mariage, la mort de son frère, la naissance de leur enfant, la première fois qu'il est tombé de bicyclette et la première fois où Jeffrey réalisa combien il pouvait crever s'il arrivait quelque chose de grave à son fils, tout était là, , vivant et vrai dans un écho dont Charles ressentit chaque répercussion. Mais pas d'Allemagne. Pas de secrets. Pas de libération pour Erik. Charles décolla leur peau et se recula, épuisé, mais bien moins qu'après la fois où il avait modifié les souvenirs des cinq dernières minutes de Laurin en décembre. Il rentra, sans courir, sans réaliser. Une fois chez lui, il se servit un verre de whisky et s'endormit sur le canapé, une habitude qui ne l'a toujours pas quitté depuis.

C'est trop triste, un lit vide. Ça lui rappelle qu'il y a, à côté de lui, une place qui n'est pas prise. Et parfois, quand il se réveille au milieu de la nuit et que la couverture de Granny n'a pas été suffisante pour le tenir loin de la fraîcheur tenace de son appartement, il trempe ses lèvres dans le verre qu'il n'a pas fini. Ça lui tient chaud, au moins jusqu'à ce qu'il se rendorme.


"Raven !"

Raven s'arrête et met deux secondes avant de se retourner. Elle serre son sac plus fort contre elle, comme un bouclier, puis elle se colle contre le mur du couloir où ils se sont croisés pour demander à Charles qui court vers elle :

"Qu'est-ce que tu veux ?"

"Te parler, s'il te plait, Raven…"

"Je n'ai rien à te dire," elle ment, il le ressent, alors il l'attrape par le bras pour la retenir quand elle essaye de partir.

"S'il te plait," il répète en la regardant droit dans les yeux et c'est à la fois grisant et terrible de se retrouver enfin si près d'elle après une semaine et demie.

Elle finit par hocher la tête puis ils sortent côte à côte jusqu'à une étendue d'herbe où ils s'installent assez loin pour ne pas être entendus. Elle s'assoit la première et il se met face à elle, ses yeux cherchant toujours le contact de ceux de sa sœur qui l'ignore avec une froideur qu'il sent bien fébrile.

"Tu sens l'alcool," elle murmure, légèrement confuse puisqu'il n'est même pas midi.

Il ignore la remarque, car il n'a juste pas changé de vêtements depuis hier soir, ce n'est pas comme s'il buvait dès le matin, mais elle ajoute :

"Ne fais pas comme maman, Charles."

Il secoue la tête à la négative, absolument pas désireux d'avoir une énième conversation sur le prétendu alcoolisme de leur mère, que Raven et Kurt ont souvent critiqué mais que ni Sharon ni Charles n'ont réellement compris. Sharon était une femme pleine de vie et organisait souvent des dîners où, bien sûr, l'alcool coulait à flot. Elle n'a jamais été violente ou malade, alors si l'alcool la rendait heureuse, Charles n'avait pas d'autres choix que de la défendre de ce que les gens ont pu dire d'elle - surtout vu sa propre consommation, il serait ironique de se permettre de dire quelque chose.

"Tu m'as manqué," il souffle, en changeant de sujet.

"Je ne t'ai certainement pas manqué ces cinq derniers mois."

"Je suis désolé, Raven, et je t'expliquerai tout après la cérémonie des diplômes, mais ne me rejette pas, j'ai besoin de toi," et c'est étrange la façon dont il sent le goût du whisky dans sa bouche en disant ces derniers mots.

"Moi aussi j'avais besoin de toi, tellement de fois, mais tu n'étais jamais dans ta chambre, tu oubliais nos rendez-vous et tu as juste arrêté d'être … Je me suis sentie seule pendant des mois," elle crache en le regardant enfin et il la laisse lui avouer tout ce qu'il a ignoré trop de fois. "J'ai loupé tellement de jours parce que je n'arrivais pas à m'endormir avant quatre heures du matin et quand j'émergeais enfin, j'étais transformée et il me fallait des heures pour revenir à une apparence humaine. Et il n'y avait qu'Anthony qui venait me voir, qui s'intéressait à moi... Si tu avais été là Charles, je n'aurais jamais couché avec lui."

Il inspire profondément et baisse son regard sans fixer quelque chose de précis.

"Il m'a dit qu'il m'aimait et je lui ai demandé s'il m'aimerait encore si je lui avouais un secret. Il me l'a juré et je me suis transformée pour lui. Il était… il n'a pas compris au début, je pense, puis il a ri, et il a hésité à partir, puis on s'est embrassés puis il est vraiment parti, avant de revenir dix minutes après… et on l'a fait. Il a mis trois semaines avant d'en parler à Clemence et Adrian et on ne sait pas lequel des deux l'a répété et… enfin, tu connais la suite."

Charles profite encore un peu du silence avant de relever son visage pour regarder les bâtiments un peu plus loin.

"Tu regrettes."

"Pardon ?"

"Tu regrettes," il répète, en lui adressant un coup d'œil mais elle grimace et secoue légèrement la tête.

"Non. Est-ce que je regrette de m'être transformée devant tout le monde ? Non, absolument non. Merde, Charles, c'est facile pour toi, ta mutation est invisible, tu dois même être heureux de pouvoir prétendre que tu es humain, mais pour moi c'est… Tant pis si je suis malheureuse maintenant que les gens savent. Au moins, je suis moi. Lehnsherr a raison, il n'est pas question que l'on se cache, que l'on soit marqués…"

Il secoue la tête, confus et se penche vers elle pour lui demander, "Pourquoi est-ce que c'est si important pour toi que tout le monde le sache ?"

"Parce que si nous nous cachons comme de la vermine, Charles, alors les gens nous traiteront comme de la vermine. Il suffit de leur montrer qui nous sommes, pour qu'ils nous acceptent. Peut-être que ça prendra du temps, des années sans doute, mais j'ai vécue cachée toute ma vie et je ne veux pas que d'autres mutants vivent la même chose que moi. Je veux… que ce ne soit pas un secret. Qu'il y ait des écoles pour les mutants, où on leur apprend à contrôler leurs pouvoirs, pourquoi pas. Je veux ce que je n'ai pas eu."

Charles fronce à peine les sourcils et les commissures de ses lèvres se redressent avant qu'il n'en ait conscience.

"Quoi ?" elle demande en essayant de cacher son propre sourire.

"Depuis quand es-tu plus mature que moi ?"

"Depuis toujours, Charles. Les femmes sont bien plus vite matures que les hommes, tu le sais bien."

"C'est vrai. J'aimerais bien être une femme, parfois," il retient mal son sourire qui n'est pas si ironique que ça.

"Toujours," elle corrige en lui adressant un clin d'œil.

Il la regarde et se penche vers elle pour la prendre dans ses bras, en réalisant que ça fait bien trop longtemps qu'il n'a pas initié ce geste si simple.

"Je suis désolée pour ce que j'ai dit concernant Lehnsherr et toi. Est-ce que… est-ce que lui et toi vous…" elle murmure et Charles secoue automatiquement la tête pour lui faire comprendre qu'il ne répondra pas. "Est-ce qu'il était dans un de ces camps ? J'ai lu un numéro spécial du Times avec des interviews de personnes qui ont été emprisonnées en Allemagne, dans des camps. Au niveau des dates, ça collerait et j'ai repensé à ce que tu avais lu dans son esprit le premier jour qu'on l'avait vu, à la réunion, tu te rappelles ? Tu disais qu'il y avait la mort partout autour de lui, " elle demande encore plus bas et cette fois Charles se recule légèrement pour la regarder dans les yeux. Il se sent minable de l'avoir éloignée pendant si longtemps, alors qu'ils se comprennent si bien, mais le pire c'est avec quelle simplicité ça s'est fait.

"Je te raconterai tout après la cérémonie, Raven, je te le jure," il acquiesce et la conversation est close.

Ils loupent une heure de cours, allongés sur l'herbe à regarder les nuages en essayant d'y trouver des formes, comme des enfants. Ce soir-là, Charles ne boit pas.


Erik rassemble ses affaires en salle des professeurs pour aller à son cours de quinze heures. Il faut que Mrs. Hopper tapote son avant-bras pour qu'il comprenne qu'elle l'appelle depuis quelques secondes.

"Et bien, Professeur Lehnsherr, vous semblez tellement fatigué depuis quelques temps !"

"La fin de l'année, sûrement," il ment dans un sourire qui dévoile toutes ses dents. Il ne faudrait pas que Mrs. Hopper lui prenne trop de temps car son parfum étouffe les poumons d'Erik qui ne se gênerait pas de couvrir sa bouche pour être sûr en plus de ne plus entendre sa voix nasillarde.

"Je disais que j'ai inscrit Charles à votre cours de cet après-midi. Charles, l'héritier Xavier," elle précise comme s'il pouvait y avoir un autre Charles qui importe ici.

"Oui, je vois qui c'est," il grince sans encore tout à fait réaliser ce que ça signifie.

"Je pense qu'il doit vraiment progresser sur son travail sur les mitoses s'il veut espérer être le major de promotion cette année. J'en ai parlé avec le doyen McClare, quand nous avons déjeuné ensemble mardi dernier. D'ailleurs, nous sommes allés dans ce nouveau petit restaurant français qui a ouvert sur George Street, c'est assez bon, mais je trouve les serveurs français assez désagréables. Bref, je lui ai dit que j'allais inscrire Charles à une ou deux sessions de vos cours et il a commencé à ronchonner, en disant que Charles ne devait pas oublié d'étudier sa Physique aussi… Le doyen le surprotège un peu trop, vous ne trouvez pas ?"

"Sans doute," Erik va le voir. Erik va voir Charles. Il n'entend plus le reste et se lève, sa serviette sous le bras. Cela fait deux semaines qu'il ne lui a pas parlé, n'a pas senti son esprit et ne l'a même pas vu. Il a bien essayé une fois d'aller le rejoindre de nuit à sa chambre mais il a croisé un des gardiens dont les rondes ont été augmentées depuis que William a compris pour Charles et lui. Alors, pendant ces deux semaines où Erik n'a fait qu'attendre, il s'est refusé de penser à Stein et a travaillé quotidiennement pour que sa colère et le manque de Charles ne s'agglutinent pas en lui jusqu'à le rendre bestial avec une envie de vengeance qu'il n'aurait jamais pu contenir sans aller tuer les huit derniers potentiels Stein.

Mais il va voir Charles maintenant et ces deux semaines passées à lire, à marcher le longs des canaux autour de l'université et à travailler sur les examens, n'importent plus. Il est le premier dans la pièce et, appuyé contre son bureau, il regarde les étudiants arriver un à un, jusqu'à ce que Charles entre. Il hoche la tête pour le saluer et le sourire de Charles - radieux et abîmé à la fois - lui répond. Charles ne le quitte pas des yeux en prenant place au fond de la classe et Erik bafouille quand il commence à faire l'appel. Il expédie chaque entretien avec les étudiants et ne remarque même pas leurs fautes de traduction aberrantes, avant de se diriger vers le fond de la salle. Peas est penché vers Charles pour l'aider sur une page de son livre de Flemming et Erik serre les dents en passant à côté du corps qu'il a chéri si souvent mais pourtant pas assez. Il les laisse parler et va prendre appui contre le mur du fond, ses yeux ne quittant pas une seconde le dos de Charles. Il n'avait jamais remarqué la façon dont il gigote, parfois jusqu'à glisser son pied sous ses fesses, avant de ramener ses deux jambes qu'il balance sous sa chaise. Peas retourne à sa place et le regard discret de Charles le fixe une seconde par-dessus son épaule avant de revenir à son livre.

Il faut qu'ils soient prudents, si le moindre élève a l'idiote idée de se retourner, il verra la façon dont Erik dévore de toute sa frustration Charles de ses yeux gris et il est hors de question que ça arrive, pas alors que William semble enfin les lâcher. Il se concentre sur le crayon dans la trousse en cuir beige de Charles et le tire par la bague en métal pour le redresser, jusqu'à frotter la pointe contre une page. Charles redresse rapidement la tête et regarde autour de lui puis porte son attention sur les mots qu'Erik écrit.

Tu m'as manqué.

Il voit les épaules de Charles s'abaisser et enfin - enfin - sa voix résonne en lui.

'Toi aussi.'

Erik inspire et pose sa tête en arrière contre le mur. Il sent ses bras qu'il a croisés contre son torse frissonner quand les mots que Charles lui envoie l'englobent tendrement. Il mord sa lèvre inférieure et ne se retient plus. Il n'est pas professeur et il se fiche éperdument des dix ans qui les séparent. Il se décolle du mur et avance jusqu'à se tenir derrière Charles. Il tend sa main et effleure à peine sa nuque avant de caresser ses cheveux de tous ses doigts et de sa paume. Charles ne bouge pas, il ne redresse pas sa tête et ne le repousse pas. Il tremble légèrement à moins que ça ne soit Erik, alors qu'il réalise qu'il touche Charles à quelques mètres du reste de la classe remplie.

'Reste après le cours. Même pour cinq minutes, j'ai besoin de te voir encore.'

'Oui.'

'Est-ce que tu m'en veux d'avoir pris la défense de Raven ? Elle a raison, Charles, il faut que les choses changent. Les mutants ne peuvent pas se cacher toute leur…'

'Erik, il faut que je te parle après, c'est important,' il l'interrompt et le regarde par-dessus son épaule et Erik sent ses joues rougir quand les yeux bleus se posent sur lui. Il retourne à sa place et n'est pas plus concentré pour la fin du cours mais au moins, avoir pu toucher Charles l'a étrangement calmé. Quand la cloche sonne, il prend son temps pour ranger ses affaires et voit Charles qui en fait de même. Quand ils sont enfin seuls, il claque la porte et la ferme à clé avec ses pouvoirs avant de faire cinq grandes enjambées pour se retrouver face à son amant qu'il encercle de ses bras pour le soulever du sol, sa bouche retrouvant le chemin jusqu'à celle de Charles qui l'embrasse comme s'ils ne s'étaient jamais quittés et comme s'ils s'étaient quittés il y a un siècle à la fois.

"Erik…" murmure Charles et Erik l'embrasse à nouveau, cette fois en capturant sa bouche de sa langue. Il le fait s'asseoir sur son bureau et vient entre ses jambes pour approfondir le baiser en caressant ses joues, ses cheveux, son dos.

"Tu m'as manqué… tu m'as tellement manqué…" gémit Erik, en embrassant son cou, sa clavicule qu'il découvre en tirant sur le col de sa chemise et la jonction entre son épaule et son cou où il plante ses dents une seconde de trop. Charles gémit et attrape son visage entre ses mains pour le forcer à le regarder. Il paraît déjà ivre d'envie et il sourit d'un de ces sourires magnifiques en regardant longtemps Erik droit dans les yeux, ses pouces caressant ses pommettes, avant de murmurer :

"Il ne reste plus qu'un dossier, Erik."

Erik l'embrasse avant qu'il n'ait pu finir sa phrase, trop attiré par ses lèvres, jusqu'à ce que les mots ne fassent sens et qu'il recule légèrement son visage pour le regarder à nouveau.

"Comment ça ?"

"J'ai pu clore sept dossiers. Il n'en reste qu'un, Gavin Walker."

Erik fronce les sourcils et retire les mains de Charles de son visage "Comment ça tu as pu en clore sept ?"

"Quand William nous a demandé de ne plus nous voir et que j'ai quitté son bureau le premier, j'avais dans mon sac les dossiers qu'il nous restait à vérifier. Je suis allé enquêter et j'ai…"

"Tu as fait quoi ?" manque d'hurler Erik en écrasant les phalanges de Charles entre ses doigts.

Charles le regarde, les yeux grands ouverts, osant être choqué de sa réaction, avant qu'il ne réponde, si sûr de lui qu'Erik le déteste pour ça, "J'ai enquêté, Erik. Parce que maintenant cette histoire est mon histoire aussi. Je suis allé vérifier, aucun des sept derniers hommes n'ont mis un pied en Allemagne, il ne reste plus que Walker et j'ai loupé mon examen blanc de chimie pour que Hopper m'inscrive à ton cours et qu'on puisse se voir sans que William ne…"

"Nom de Dieu, Charles !" Erik le crie cette fois en se dégageant pour faire les cent pas, "C'est trop dangereux ! Si tu étais tombé sur Stein, s'il avait osé lever la main sur toi, je…"

"Je me serais défendu !" il s'exclame avec la fierté juvénile d'un monde qu'Erik n'a jamais connu.

"Arrête de m'interrompre ! Tu sais ce que ces gens sont capables de faire, tu l'as vu sur moi, tu l'as lu en moi !"

"Je sais et je l'aurais paralysé avant même qu'il n'ait pu faire quoi que ce soit. Tu l'as dit toi-même, Erik, mon pouvoir, ma mutation, je ne réalisais pas avant à quel point j'étais fort, mais je le suis et j'ai trouvé Stein."

Charles descend du bureau et vient se mettre devant Erik pour l'empêcher de bouger. Il attrape ses poignets et le regarde droit dans les yeux avant de sourire, faiblement, pour le rassurer. Erik continue de secouer la tête sans s'en rendre compte.

"Jure moi que quoi qu'il arrive, tu feras tout pour te protéger." Charles ouvre les lèvres pour lui répondre mais Erik referme tout aussi vite ses doigts autour de sa mâchoire et il rapproche sa bouche de la sienne avant de poursuivre, en hachant chaque mot avec la même force avec laquelle qu'il pourrait mordre sa peau, "Quoi qu'il arrive."

Charles le regarde encore et cette fois il ne parle plus. Il hoche la tête comme il peut et Erik glisse sa main de sa mâchoire à sa nuque qu'il serre avant de l'attirer contre ses lèvres.

"Walker rentre chez lui vers vingt heures," murmure Charles.

"On y sera."


Ils sont debout sur l'herbe, au bord de la Tamise, sur East Street. Erik cherche un mot pour définir la maison face à eux, mais il n'en trouve pas un autre qui semble mieux correspondre que ridicule. Elle n'a qu'un étage et trois fenêtres qui semblent laisser passer l'air de mai. Ça fait presque vingt minutes qu'ils regardent les vieilles briques sans parler et Erik se demande comment un ancien Nazi peut réellement reconstruire sa vie au milieu d'un quartier résidentiel, en laissant derrière lui la mort qu'il a semée, comme un chien qu'on abandonne au bord de la route et dont on oublie jusqu'à son nom.

Erik finit par hocher la tête et ils traversent de quelques pas la rue minuscule avant de se trouver devant la porte noire. Charles passe ses doigts contre sa tempe et se concentre mais Erik l'interrompt :

"Est-ce que tu es entré chez les autres ?"

"Oui," il répond après une courte hésitation. "Certains ne fermaient même pas leur porte. Et puis une fois j'ai utilisé mes pouvoirs pour qu'un des résidents vienne m'ouvrir."

Charles raconte tout cela avec une telle simplicité qu'Erik ne peut que constater à quel point il a changé. L'Allemand a juste à agiter les doigts pour que la porte se déverrouille toute seule et s'ouvre en grand, éclairant le trottoir plongé dans le noir d'une lumière discrète. Charles lui sourit et Erik lui fait signe de rentrer le premier. Charles avance lentement, le regard alerte et Erik se surprend à plus regarder la façon dont agit son amant que les petites pièces qu'ils traversent.

"La cuisine," murmure Charles, de façon à peine audible, la main droite toujours collée à sa tempe.

Ils marchent l'un derrière l'autre à travers un salon où la télévision est allumée sur une émission musicale et tournent à droite pour découvrir une cuisine ouverte, où est assis un homme. Il porte une moustache noire et grise, de la même couleur que ses cheveux qui n'ont pas été récemment brossés. Il a un épais menton qui part en avant et un nez droit et fier qui mange une partie de son visage. Et si Erik le scrute si facilement, c'est parce que l'homme dort sur sa chaise, face à une assiette presque entièrement entamée. Charles s'approche le premier et attrape une bouteille d'alcool quasi vide. Il la renifle et regarde Erik :

"Vodka."

Erik hoche la tête et observe à nouveau le salon avant de lui demander, "Et maintenant ?"

"On fouille," répond Charles et ils se mettent automatiquement au travail. Ils ne parlent pas et parfois repassent aux mêmes endroits que l'autre. Ils n'épargnent aucun tiroir, aucun recoin. Erik décroche tous les tableaux et toque ses doigts contre des murs qui ne semblent pas porteurs. Il soupèse les rideaux pour vérifier leur doublure et étend sa main devant lui pour tenter de sentir le champ électromagnétique d'un coffre qui serait caché, ou d'un lingot estampillé d'une svastika. C'est arrivé une fois, à Liège, en Belgique, lorsqu'Erik était sur les traces de Schmidt et qu'il avait trouvé Aldermann, un de ses anciens soldats qui avait refait sa vie avec une Belge avec qui il avait monté une cordonnerie. Erik l'avait fait parler, une nuit alors qu'il l'avait séquestré dans son bureau en plein centre-ville et une fois qu'Aldermann avait avoué où était caché son coffre, Erik en avait sorti des lettres - dont certaines écrites par Stein - trois lingots marqués d'un solennel Deutsche Reichsbank 1 Kilo Feingolg 999.9 DR0746441, puis un Luger P08 qu'il plaça dans la main d'Aldermann, tout contre sa tempe, avant d'utiliser ses pouvoirs pour presser la gâchette.

Mais aujourd'hui, chez Walker, il ne trouve rien. Pire encore, ils ne trouvent rien. Ils finissent debout autour du quinquagénaire toujours ivre mort et Erik regarde le couteau qui traine encore sur une planche en bois, qu'il pourrait utiliser pour le faire parler. Charles interrompt ses pensées en prenant une chaise pour s'installer à côté de Walker.

"Qu'est-ce que tu fais ?" murmure Erik.

"Peut-être qu'il n'a rien gardé de sa vie passée, mais si c'est le cas, je pourrais le lire en lui," répond Charles sans le regarder. Il presse sa tempe quelques secondes puis de son autre main attrape le large poignet de Walker.

Erik s'assoit de l'autre côté de l'homme, pour l'observer faire. Charles ferme les yeux, fronce les sourcils et inspire si fort par le nez que ses narines se gonflent et soudain il regarde Erik et grogne, en essayant de contenir sa voix pour ne pas faire trop de bruit :

"Il est Allemand."

Derrière Charles, sur le plan de travail, le couteau se lève et la pointe fixe la tête de Walker. Erik est prêt à lui dire que dès qu'il trouvera la moindre petite certitude que c'est Stein, il devra arrêter de fouiller et les laisser mais Charles a déjà refermé les yeux et sa main entière englobe le poignet de l'homme.

Ses paupières tressautent, tout son visage se tend comme s'il souffrait et Erik n'arrive pas à s'empêcher de demander :

"Qu'est-ce que tu vois ?"

"Un camp…"

Erik a un haut-le-cœur. Charles va voir ces choses qu'Erik n'a jamais voulu lui raconter et il sait ce que ces images font à un homme, à quel point elles le saignent, et il ne veut pas que son amant ait à vivre avec ça, il doit lui dire, il doit l'arrêter...

"Charles," il l'appelle et ça le fait automatiquement ouvrir les yeux. Ils sont si bleus, si beaux, et peut-être que dans une autre vie, il pourrait transformer les gens en statue de pierre avec un simple regard. Erik l'aimerait quand même. Erik l'aimerait dans tous les univers. Mais, dans celui-ci il y a Schmidt, et Erik peut serrer Charles dans ses bras autant qu'il le voudra, il peut lui murmurer qu'il l'aime jusqu'à ce que sa voix se meure mais il y aura toujours Schmidt. Et Erik est si près de le retrouver, si proche de le tuer, que Charles s'éloigne. Erik l'éloigne. Il sourit, aussi tendrement que possible pour que Charles ne comprenne pas la déchirure qui vient de se créer en lui, alors qu'il poursuit, "Continue de chercher."

Charles hoche la tête sans attendre et sans comprendre dans quoi il s'embarque. Erik s'appuie contre le dossier de la chaise et serre son poing sur sa propre cuisse, sans quitter des yeux son amant dont tout le corps se tend et gesticule dans des spasmes, entre le dégoût et la douleur - un mélange de ce que Charles doit voir et ressentir. Ça dure presque deux minutes avant que Charles ne rouvre les yeux.

"Il était prisonnier... en France."

"En France ?" répète Erik, surpris. "C'est impossible."

Charles acquiesce et recommence. Le couteau est si proche maintenant qu'il est à trente centimètres à peine de la nuque de Walker - de Stein. Il suffit que Charles lui adresse le moindre sourire pour que la pointe s'enfonce de quelques millimètres dans la peau ridée et Stein se réveillera et enfin Erik saura.

"Il était soldat mais a été fait prisonnier dans un camp de travail en France," souffle soudain Charles, l'air hagard.

"Et Schmidt ?" demande Erik, les dents serrées.

"Je n'ai pas…"

"Cherche, Charles !" il grogne en attrapant la main de l'étudiant qu'il remet de force sur le poignet de Stein.

Charles ferme automatiquement les yeux et tous les muscles de son visage se tendent. Parfois, ses doigts tentent de se reculer mais Erik ferme plus fort sa poigne, et pendant une seconde l'idée qu'il puisse presser la pointe contre la nuque de Charles pour le forcer à trouver, l'effleure et cette pensée le terrifie. Elle est impossible, irréalisable, mais elle prend de plus en plus de place en lui, jusqu'à repousser tout l'air hors de ses poumons et Erik étouffe ; Charles doit lui dire où est Schmidt, maintenant.

"Il ne l'a jamais vu !" explose Charles. Il s'écarte rapidement comme s'il s'était brûlé et Erik l'observe, les yeux exorbités.

"Si, Stein et lui se sont…"

"Ce n'est pas Stein ! Il s'appelle Christian Sachls et il était soldat mais il s'est fait arrêter par les Français en 1940 à ce que j'ai compris, et il a été enfermé dans un camp de travail. Il a été libéré en 1942 mais il n'a pas réintégré l'armée, et il est resté à Memmigen jusqu'en 1948 puis il est venu ici. Il a quitté l'Allemagne parce qu'il a mis sa cousine enceinte…" Charles s'arrête et secoue la tête, comme si la suite de l'histoire ne les concernait pas.

Ils se regardent et n'osent pas parler. C'était le dernier dossier, le dernier potentiel Stein et si ce n'est pas lui, ça veut dire que Stein n'est pas à Oxford. Le couteau reste dans les airs pendant près de trois minutes avant qu'il ne se recule jusqu'à la planche en bois et Charles frotte énergiquement son visage avant de leur servir de la vodka dans deux verres qui traînent sur la table. Il faut un temps fou avant qu'Erik ne réalise que le grondement derrière lui n'est pas le tonnerre mais la musique qui vient de la télévision. La maison où ils sont ne paraît plus si ridicule maintenant, elle est froide et mortuaire et c'est parce qu'Erik y voit s'enterrer tous les espoirs qui l'ont accompagnés depuis un an. Depuis dix ans.

"Et maintenant ?" demande Charles une fois que son verre est vide et que le silence entre eux est plus destructeur qu'appaisant.

"Beaucoup de Nazis sont… allés en Amérique du Sud," répond Erik, la voix éteinte.

"Où ?"

"Uruguay, Colombie, Brésil…" il hausse une épaule, il y a tellement d'endroits où Schmidt pourrait être et Erik n'a aucune piste tangible.

"Tu vas y aller," poursuit Charles et ce n'est pas une question.

Erik relève sa tête qu'il avait baissée sans s'en rendre compte et il observe Charles. Il n'a plus rien d'un jeune homme, on dirait que toute cette innocence qu'Erik a tellement chérie a disparu et c'est peut-être à cause, ou grâce, à lui.

"Et moi ?" demande-t-il sans aucune force dans la voix, sortant tout haut les mots qu'Erik a essayé de ne pas penser trop fort - en vain.

"Tu ne peux pas venir avec moi. C'est trop dangereux."

"Je te serais utile," sourit Charles, sans sembler y croire lui-même, les bras croisés contre la table.

"Tu n'as jamais été utile," corrige Erik. 'Et c'est ça mon drame. Je resterai jusqu'à ton diplôme et puis je partirai le lendemain, comme convenu avec William. Je te donnerai des nouvelles. Tu peux crier ou pleurer autant que tu veux, je ne changerai pas d'avis.'

Charles le regarde et si son sourire est si tendre c'est parce que ses yeux sont si malheureux. Il se lève, range sa chaise et regarde une dernière fois l'homme entre eux avant de récupérer son sac qu'il a posé sur un fauteuil dans le salon. Il s'apprête à partir mais finalement fait demi-tour et Erik le vénère et le hait pour ça.

Puis Erik attend. Dans son dos, il sent Charles, à deux mètres, maximum, s'il en croit tout le métal qu'il porte sur lui et dont Erik reconnaît la signature unique, comme son parfum. Mais Charles ne dit rien, pendant longtemps. Avant de finalement quitter la demeure.

Erik se rappelle d'un temps où Charles se serait mis à genoux et l'aurait supplié, aurait pleuré pour qu'Erik reste ou pour qu'il l'emmène avec lui, mais Charles a changé. Grandi. Ça devrait le détruire mais ça ne fait rien d'autre que le rassurer. Il se lève à son tour et regarde Walker - Sachls. Un soldat parmi tant d'autres, banni de l'armée par le Troisième Reich qui n'a plus voulu compter parmi ses rangs des hommes qui s'étaient fait attraper par l'ennemi. Un pauvre type qui a dû vivre une vie de chien, entre les armes et les bouteilles qu'il a tenues contre lui. Erik regarde le couteau puis la vodka et le visage bouffi de Sachls. Il mourra comme ça et ça sera suffisant.

Erik sort de la maison en refermant derrière lui.