Ada et moi on a eu à peine le temps de s'embrasser et de nous raconter deux-trois trucs que Thor revient, précédé de peu par Père.

« Où est-il ? Que je l'étripe, que je le découpe en morceaux, que je fasse couler du venin sur son visage ? »

Qu'est-ce que je vous disais ? Père, cette drama queen jötun...

« Père, co-

— Où est-il ? me coupe-t-il. Où est ton père ?

— Il est à la base, il travaille sur-

— J'y vais, me coupe-t-il encore, d'un ton définitif.

— Je te suis, mon frère », dit Thor en posant une main sur l'épaule de mon père.

Évidemment, c'est ce moment que choisit Papa pour débouler dans la pièce, en sueur et essoufflé. Une coïncidence ? Si vous voulez. J'ai appelé Papa tout à l'heure, l'air paniqué, pour lui dire qu'on avait un problème à la Tour. Et j'ai raccroché sans préciser la nature du problème. On a même parié avec Ada sur le nombre de minutes que ça lui prendrait pour arriver. Ada a gagné.

« Einar, tu vas bien ? Et Maria, où est-elle ? Tu m'as parlé d'un problème... Oh mon Dieu, c'est Maria, c'est ça ? » Il tourne la tête dans tous les sens, à la recherche de sa fille, avant de remarquer la présence de Thor et de son frère. « Loki, qu'est-ce que tu fous là ? Attends, ce ne serait pas toi, le problème, par hasard ?

— Ça pourrait bien le devenir, Anthony, répond Père d'une voix sifflante.

— Tiens donc. Je peux savoir ce qui a encore traversé ton esprit dérangé ? Si tu arrives à le formuler de manière intelligente, bien entendu.

— Comment oses-tu... commence Père. Comment as-tu osé, Anthony ? Je ne suis pas parti depuis une journée que tu me trompes déjà ? Et avec le sergent Barnes, en plus ?! »

Papa a un moment de flottement avant de se mettre à rire.

« Il faut vraiment que tu te fasses soigner, Lokes. Moi et Barnes ? Tu en as encore beaucoup, des idées glauques comme ça ? »

Père regarde son frère, l'air de dire « tu vois ce que je supporte, tous les jours ? » avant de lui prendre le starkpad des mains et de montrer l'image à Papa. Ensuite, il croise les bras et attend, avec un air de dignité offensée. Quel acteur, quand même.

Papa regarde l'écran, ouvre démesurément les yeux, ouvre la bouche, ferme la bouche, avant de se mettre à rire, doucement au début, puis de plus en plus fort, jusqu'à s'écrouler sur un canapé et à se tenir les côtes.

Quand il s'est un peu calmé, il demande, en s'essuyant les yeux :

« Mais putain, c'est quoi ce mauvais photoshop ? »

J'avoue, l'image de Papa - les yeux fermés et l'air extatique - embrassant le sergent Barnes à pleine bouche, n'est pas hyper bien cadrée et on voit facilement les traces de découpage, mais j'ai fait comme j'ai pu avec le peu de temps dont je disposais. Ce n'est pas grave, oncle Thor croit que Photoshop est une marque de vêtements et Père ne peut concevoir que quelqu'un cherche à le duper, alors mon pauvre photomontage a été suffisant pour les faire marcher. Père demande d'une voix cinglante :

« Tu nies l'évidence ?

— Lo, ça, c'est pas une évidence, c'est un gag. Quelqu'un a voulu te faire une vilaine blague et tu n'as pas marché, tu as couru ! Tu peux réfléchir deux minutes, s'il te plaît ? Moi et Barnes ? Le gars qui a tué ma mère ? Même si je sais qu'il n'est pas responsable, le fait reste, alors tu me vois vraiment me taper Bucky ?

— J'avoue que... C'est un faux, alors ? demande Père, prudent.

— Un faux grossier, même. Je dirais, commence-t-il en fermant les yeux et en se pinçant l'arête du nez, réalisé par quelqu'un qui a paré au plus pressé, quitte à en faire des tonnes. Quelqu'un qui te connaissait assez pour savoir que tu verrais rouge et quelqu'un d'assez malin pour se servir des bonnes personnes pour te faire rappliquer rapidement. » Il rouvre les yeux et sourit avant de demander : « Einar, qu'as-tu à dire pour ta défense ? » Papa adore jouer les Sherlock Holmes, et il est aussi cabotin que Père.

Bon, inutile de nier, je ne ferais qu'aggraver mon cas. Je baisse la tête et arbore ma plus belle mine « j'ai grave merdé mais si vous saviez comme je m'en veux ».

« J'avoue, c'est moi. Je suis désolé. J'ai réalisé ce photomontage pour que Père soit jaloux et rentre au plus vite, c'est vrai. Je vous demande de m'excuser, fais-je, faussement contrit. Mais j'ai eu peur que Père oublie que c'est bientôt Noël. Riri aurait été tellement triste, elle qui n'arrête pas d'en parler depuis des semaines, alors, dis-je en me tournant vers Père, je me suis souvenu de Taeilshi et de ce que vous aviez fait croire à Papa sur Álfheim, pour qu'il revienne vers vous. Du coup, j'ai pensé que... que ça pouvait marcher dans l'autre sens. Je suis désolé. »

Je ne suis pas aussi bon acteur que Père, alors j'évite de mentir. Je ne dis pas toute la vérité, d'accord, mais je ne mens pas, non plus. Riri est toute excitée à l'idée des cadeaux qu'elle va recevoir et des moments qu'elle va passer avec ses cousins, Père lui aurait gâché son plaisir en boudant loin de nous.

« Tu te rends compte de ce que tu as fait, Einar ? J'étais tellement en colère que j'aurais pu... » Il préfère ne pas finir et dit plutôt : « Je ne sais pas ce que j'ai raté dans ton éducation pour que tu mentes ainsi. »

C'est Quasimodo qui dit à E.T. qu'il est moche, celle-là !

Papa se renverse dans le canapé, repris par le fou rire.


Père est resté, finalement. Papa a mis un peu d'eau dans son vin en lui proposant de venir voir comment se passaient les séances avec le sergent Barnes, histoire de le rassurer. Riri a accueilli notre père d'un « déjà revenu, dada ? » qu'il a préféré ignorer. Et moi, j'ai été privé de sorties pendant une semaine, mais je m'en fiche. De toute façon, il fait froid dehors et la seule personne que j'aie envie de voir, c'est Ada, qui viendra demain pour le réveillon.

Je balise quand même. Un peu.


La soirée s'est bien déroulée, jusqu'ici. Tout le monde sourit, Thor est d'humeur amoureuse, Jane rit avec indulgence aux mots qu'il lui chuchote à l'oreille pendant que Styrbjörn engloutit méthodiquement le contenu de son assiette. Papa s'amuse à frotter son bouc dans le cou de Père qui fait semblant d'être agacé. Tu parles ! Si je n'ai écopé « que » d'une semaine de punition, c'est bien parce que mes parents s'offrent une nouvelle lune de miel depuis l'énième retour de Père. Riri, Selma et Leo ont repoussé leurs assiettes et se sont mis à dessiner pendant qu'Ingemund dort dans son cosy.

Ada profite de ce que l'ambiance est au beau fixe pour s'éclaircir la gorge avant de frapper son verre avec son couteau. Quand toutes les têtes se tournent vers elle, elle commence :

« Hem... Je voulais profiter de ce que nous sommes tous réunis ce soir pour faire une annonce importante. »

Elle se tait et semble hésiter. Je prends le relais.

« Ada et moi... On... »

Putain, c'est vrai que c'est dur, maintenant qu'ils sont tous là.

« Quelle nouvelle bêtise as-tu commise, Einar ? », demande Père, le visage fermé.

Il commence à me courir, le dieu du Chaos, je n'ai plus 5 ans, merde.

« Ada et moi sommes ensemble. Depuis un an. »

Et voilà le travail ! Droit au but, pour la délicatesse, on repassera.

Un ange passe dans un silence choqué avant que le dieu du Tonnerre ne demande, d'une voix incrédule :

« Que veux-tu dire par "vous êtes ensemble" ? Vous avez le même précepteur au gymnase[1] ?

— Oh, Thor, s'il te plaît ! s'exclame Jane en levant les yeux au ciel. Non, ils ne sont pas dans la même classe. Ils sont en train de nous dire qu'ils sont amoureux. L'un de l'autre.

— Mais... Mais... Cela ne se peut, bredouille oncle Thor.

— C'est hors de question ! tranche son frère. Vous ne pouvez pas être ensemble !

— Et pourquoi donc, mon oncle ? demande Ada, glaciale.

— Tu ne peux être amoureuse d'Einar, jeune fille !

— Ah ? C'est pourtant le cas, mon oncle.

— C'est ton cousin ! dit Père d'un ton qui se veut définitif. Il ne saurait y avoir de relation amoureuse entre vous.

— C'est amusant, Père. Vous ne vous privez pas de rappeler que Thor n'est pas votre frère mais, quand ça vous arrange, nous sommes cousins, Ada et moi ?

— Bonne objection, gamin », dit Papa en m'adressant un clin d'œil.

Mal lui en prend. Père se tourne vers lui et explose :

« Comment veux-tu que notre fils ne tourne pas mal, avec l'exemple que tu lui donnes ?

— Insinuez-vous qu'être amoureux de ma fille, c'est "mal tourner" ? demande Jane, le regard noir.

— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, Jane, répond Père en levant les mains. Je dis juste que nos enfants devraient savoir que c'est impossible.

— Oui, Ada, renchérit Thor. Tu es l'héritière d'Asgard, tu ne peux pas-

— Tiens donc, Père ! Je croyais que ce goinfre, là, dit-elle en désignant Styrbjörn, me précédait dans l'ordre d'accession au trône ?

— Les filles ne devraient pas s'asseoir sur Hliðskjálf[2], assène Styrbjörn, un grand gaillard blond, copie conforme de son père.

— De toute façon, comme Odin n'est pas près de rejoindre la plaine de Vígríd, tu n'es pas près de t'y asseoir non plus, mon frère », siffle Ada.

Une vraie réussite, cette annonce. Cela va bientôt dégénérer en querelle dynastique. Il est temps que j'essaie de reprendre les choses en main.

« Excusez-moi, dis-je d'une voix que j'espère ferme. Nous ne vous l'avons pas annoncé pour vous demander votre permission. Nous avons voulu nous montrer honnêtes parce que vous êtes tous bien placés pour savoir tout le mal que les secrets ont pu causer dans cette famille, mais si cela vous dérange, tant pis pour vous. J'aime Ada et Ada m'aime et rien de ce que vous direz ou ferez n'y changera rien. »

Il est beau mon discours, hein ? Je le peaufine depuis des semaines. Malheureusement, il n'impressionne guère mon père.

« Il y a des secrets qui ne devraient jamais être révélés, Einar. En attendant, tu es mineur, tu es mon fils et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te sortir cette idée stupide de la tête. Quitte à t'enfermer à la Tour jusqu'à ce que tu réalises ton erreur !

— Bien parlé, mon frère ! Et toi, Ada, tu rentres au palais dès ce soir ! Je savais que c'était une très mauvais idée de te laisser venir sur Midgard pour étudier. Les meilleurs précepteurs sont sur Asgard, ils t'apprendront comment une jeune fille noble doit se comporter. »

Non mais, ils se croient en plein Moyen Âge, les deux extra-terrestres ?

« Ça suffit, maintenant ! intervient Jane. Personne ne va être enfermé, et surtout pas ma fille ! Thor, je te préviens, si tu continues à menacer Ada, je fais mes bagages et je rentre sur Terre avec nos enfants ! Et ça, ce n'est pas une menace en l'air, crois-moi. D'ailleurs, Styrbjörn, quoi qu'il arrive, dès lundi, je cours t'inscrire dans le même lycée que ta sœur. Cela ne te fera pas de mal de côtoyer d'autres personnes que tes camarades guerriers. Et si je t'entends encore tenir des propos sexistes, je te confisque ta collection de haches ! »

Elle s'est levée et toise Thor et ses enfants de toute sa hauteur. D'accord, elle n'est pas très grande mais, quand elle est en colère, même lui n'ose pas broncher.

« Lokes, si tu crois que tu vas séquestrer Einar jusqu'à ce qu'il pense comme toi, tu risques d'être déçu, déclare tranquillement mais fermement Papa. Et si tu crois que je vais te regarder faire sans intervenir, tu peux déjà te préparer à signer les papiers du divorce. »

Père siffle entre ses dents pendant que Jane se rassoit, l'œil toujours noir.

« Père, je ne souhaite pas me brouiller avec vous. Mais c'est ma vie et vous ne pouvez pas me dicter ma conduite. »

Il me regarde, l'œil humide et la lèvre tremblante. Merde, je vais encore avoir droit à un magnifique numéro d'acteur.

« Einar, en temps ordinaire, je ne chercherais pas à intervenir dans ta vie amoureuse. Et Ada, je n'ai rien contre toi, tu le sais, dit-il en se tournant vers ma belle. Tu es une fille intelligente et sensible et j'ai beaucoup d'affection pour toi. C'est juste que... Einar, tu n'as aucune idée de la violence des courtisans d'Asgard ! Ils ont failli me briser et toi... la manière dont nous t'avons élevé, ton père et moi, ne te prépare pas à leur cruauté. J'ai peur qu'ils te fassent payer pour... pour mes erreurs passées », déclare-t-il, la voix brisée.

Il est fort, il n'y a pas à dire. Si je ne le connaissais pas si bien, je m'y laisserais prendre. Mais, voilà, je le connais par cœur.

« Père, soupiré-je. Nous ne sommes pas en train de vous annoncer notre futur mariage ou mon emménagement prochain à Asgard ! Nous voulons juste pouvoir vivre notre vie, sans nous cacher.

— Ah ? Tu ne souhaites pas m'épouser ? Je ne suis pas assez bien pour toi, ou tu as des vues sur cette grosse fausse blonde de Millie Archer, avec sa ridicule casquette Captain America ?! »

Génial, maintenant c'est Ada qui me crie dessus. Cette soirée est un triomphe.

« D'abord, non, je ne suis pas intéressé par Millie Archer, je lui parle juste à l'occasion : nous sommes dans la même classe. Ensuite, qu'est-ce que je viens de dire ? Je t'aime, Ada. Mais, merde, on a 16 ans ! On ne va peut-être pas s'engager tout de suite, non ? Je croyais que tu voulais finir tes études, voyager, t'amuser avant d'envisager une vie de famille ? »

Cette traîtresse me sourit : je viens de me faire avoir. Ce qu'elle me confirme en me fondant dessus et en m'embrassant, devant toute la famille.


Thor et Père ont encore pas mal maugréé après ça. Thor a prétendu qu'il avait pensé à une union plus politique pour Ada mais Jane lui a rappelé qu'il n'avait pas hésité à braver Odin pour l'épouser, elle, quand le Père de tout souhaitait le voir s'unir à Lady Sif. Mon oncle n'a pas su quoi rétorquer et a fini par déclarer à Ada qu'il l'aimait et qu'il souhaitait plus que tout la savoir heureuse.

Père s'est isolé dans un coin mais Papa est allé le rejoindre et lui a parlé gentiment. J'étais trop loin pour entendre mais pas besoin de lire sur les lèvres pour comprendre qu'ils parlaient de moi. Père se retournait parfois et me désignait avec agitation. Papa a alterné compréhension et irritation jusqu'à ce que Père se laisse aller contre lui, les yeux humides. Papa me fait alors signe que ça va aller.

Je soupire. J'adore Père, vous savez, contrairement à ce que vous pourriez croire. Il m'a appris à croire en moi, il n'a jamais hésité à partager ses connaissances et je sais qu'il m'aime, il me le démontre chaque jour. C'est juste qu'il me fatigue à faire constamment sa drama queen.

« Et alors, beau brun, pourquoi tu fais la tête ? Ça ne s'est pas si mal passé que ça, finalement, déclare Ada.

— C'est sûr, rigolé-je sombrement. Personne n'est mort et la Tour est toujours debout. Une vraie réussite.

— Laisse-leur un peu le temps, d'accord ? Ils vont s'y faire.

— J'espère que tu as raison.

— J'ai raison, Einar. Ils vont digérer tout ça, Loki et mon père grinceront sûrement des dents encore un bon moment, mais ça se tassera. Et si ce n'est pas le cas, tant pis pour eux », me sourit-elle avant de m'attirer contre elle.

C'est le moment que choisit Riri pour me tirer par la manche.

« Nar, 'garde mon dessin. »

Nous nous penchons vers elle et son dessin, sans réaliser que Père vient d'arriver derrière nous.

Ada pouffe pendant que j'ouvre de grands yeux. Ma sœur a représenté la salle du trône d'Asgard - où elle n'est encore jamais allée - avec un grand luxe de détails. Hliðskjálf brille de mille feux, la porte d'or derrière le trône est couverte de runes et, en bas des marches, deux personnages font face à une foule richement apprêtée pendant qu'Odin passe ce qui ressemble à un ruban d'or autour des poignets des deux personnages. Ada et moi. Riri nous a dessinés, Ada et moi, le jour de notre mariage, sur Asgard.

Père pousse un gémissement lugubre pendant que Riri désigne, au premier rang, une belle jeune fille aux cheveux noirs, vêtue d'une incroyable robe verte et donnant le bras à un athlétique jeune homme blond qui semble très amoureux. Radieuse, elle s'exclame :

« Moi, là ! Avec Leo ! »


[1] Le gymnase est l'équivalent du lycée dans les pays nordiques.

[2] Dans la mythologie nordique, Hliðskjálf est le lieu ou le siège duquel Odin pouvait observer les mondes et les créatures.

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Merci beaucoup pour ta review, Mathou et, plus généralement, pour les reviews que tu me laisses sur mes autres histoires. Tu ne veux pas te créer un compte que je puisse te répondre ?

Bonne fêtes à toutes, prenez soin de vous et rendez-vous en 2017 !