À la recherche du temps perdu :
Chapitre 2 : ère viciée :
Snape flottait.
Un mal de tête fulgurant lui transperçait les tempes. Ce fut la raison pour laquelle il se réveilla, dans un premier temps. Papillonnant des yeux, il avisa le décor étrange qui l'entourait et roula brusquement sur le côté gauche pour éviter la petite Citroën qui lui fonçait dessus. Il rampa vers le bord de la chaussée, hagard, le cœur battant au même rythme que sa respiration sifflante.
Elle n'était pas passée loin celle-là.
L'homme fronça les sourcils et un léger pli vint barrer son front. Bordel, cette voiture datait au moins des années 50 et semblait flambant neuve. Comme la suivante. Et celle d'après.
Il se releva péniblement en s'appuyant sur les pavés irréguliers de la route qu'il avait la drôle d'impression de ne pas toucher. Ça sentait mauvais, très mauvais. Pas seulement à cause de l'air étrangement brumeux, non. Si seulement.
C'est lorsqu'il posa les yeux sur les passants au look étrange qui marchaient sur le trottoir que le sang du professeur se figea pour de bon dans ses veines.
Putain.
Il ne bougea même pas lorsqu'il entendit derrière lui l'idiot qui sortait de l'inconscience dans un froissement de tissus, lui aussi au milieu de la rue. Qu'il se démerde, et s'il se faisait écraser c'était tant mieux. Sur le coup, il se fit simplement la réflexion que c'était étrange que personne ne les fixe avec insistance, vu leur attitude et leur habillement bizarre, mais son attention fut vite accaparée par le crétin de Gryffondor à cause de qui tout était arrivé.
« Hein ? » Balbutia Harry en regardant autour de lui, un peu perdu. Le gamin avait l'air confus, presque plus idiot que d'ordinaire. Un instant, Snape eut pitié du garçon, mais ce sentiment s'enfuit à toutes jambes quand l'adulte se souvînt que la seule raison de sa présence dans cet univers inconnu était la connerie de son élève. Ses pupilles s'obscurcirent soudain.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » Continua Harry. Il fit l'erreur de se rapprocher du maître des Potions, ne remarquant pas la colère de celui-ci.
Dès qu'il fut à sa portée, dans un mouvement précis et rapide, Snape lui envoya son poing dans la gueule. Le bruit de la collision provoqua un frisson incontrôlable chez lui. Une déferlante de satisfaction.
Harry ne mit que quelques secondes à réagir. Depuis le temps que la tension entre Snape et lui menaçait d'exploser, c'était presque un réflexe naturel. Ni une ni deux, il se redressa d'un bond et agrippa les cheveux du professeur, en arrachant une bonne poignée qui finit par s'échouer sur le sol. Snape le prit par les épaules et lui envoya un coup de genou puissant entre les jambes.
« Espèce de connard » Cria Harry, crispant ses bras sur son entrejambe en feu. La douleur était indescriptible.
Plié en deux mais plus énervé que jamais, il envoya son coude sur l'arête du nez de l'aîné qui craqua bizarrement.
« Enfoiré! » Hurla Snape, portant sa main sur son visage qui commençait à se couvrir de sang épais.
Ils prirent un pas de distance et se fixaient en chien de faïence. Ni l'un ni l'autre ne bougèrent pendant quelques instants. La douleur avait anesthésié le combat.
Frapper avait fait du bien au professeur. Il en rêvait depuis longtemps. Cela lui avait permis de se libérer du stress et de la fureur totale qui l'avaient engloutis à son réveil, une fois passée la confusion. Et puis voir le stupide Gryffondor sautiller sur place en se tenant les couilles était une vision paradisiaque.
Harry se rapprocha, menaçant, mais Snape leva la main.
« Suffit » Ordonna-t-il. Toutes les bonnes choses avaient une fin et assassiner un élève n'était pas vraiment dans son code de déontologie.
Son adversaire s'immobilisa brusquement et observa, soucieux, le paysage qui l'entourait. Même ce crétin avait du remarquer que quelque chose clochait. Pas très vif, mais au moins un minimum lucide, c'était du Potter tout craché.
« Snape ? » Pourquoi ne pouvait-il pas se taire, pensa Snape.
Le Serpentard ne répondit pas, trop occupé à analyser le décor. Cette brume étrange qui recouvrait tout, cette absence d'odeur et de bruit quotidiens. Ils existaient sans exister. Ils ne faisaient que voir, au fond.
« Snape ? » La voix semblait gorgée de panique.
Il se tourna vers le brun et leva un sourcil.
« Je ne sens rien. Je n'entends rien. Tout est trop silencieux.»
Snape ne releva pas l'évidence. C'était vrai. Quoi qu'il ait pu se passer, quelque chose avait du mal tourner.
Ils n'avaient pas voyagé dans le temps, en tous cas pas complètement. Il allait vérifier ça tout de suite. Le professeur se dirigea vers un homme qui allait vers eux et tenta de le retenir par l'épaule. Il frémit quand sa main traversa le corps de l'inconnu sans le toucher, confirmant ses craintes et celles, naissantes, de son cadet. Il n'avait même pas senti un effleurement.
Harry fit de même et tenta de parler à une passante. Elle poursuivit son chemin sans le voir, sans même ralentir.
« Ok, nous avons un problème » Fit Harry.
Le maître des Potions ne répondit rien.
Mais son regard était tellement mauvais qu'Harry comprit qu'il allait se prendre une raclée avant même que l'idée de le frapper n'atteigne le cerveau de Snape.
« Je pense qu'on est morts » Chuchota le garçon.
Snape le dévisagea, le regard toujours embué de colère. Vivement le jour où Potter apprendrait à se taire. Il se rasséréna un peu en avisant la silhouette alanguie du jeune homme qui comprimait sa joue, une grimace d'inconfort plaquée sur les lèvres. Au moins le petit con avait mal autant que lui était furieux.
Le professeur eut un mouvement de recul quand son élève se tourna vers lui. Ses yeux étaient étrangement ternes. Potter ne semblait pas vraiment effrayé ni même concerné par son sort. Ça, c'était angoissant. Peut-être même plus que l'étrange monde dans lequel ils se trouvaient. Lui n'allait pas abandonner aussi facilement...
Un Potter fataliste, et puis quoi encore.
« Racontez pas de connerie. Même l'enfer ne peut pas ressembler à ça. » Marmonna le professeur en pointant du menton l'élève et lui.
Huis clos étrange que celui dans lequel ils se trouvaient enfermés.
Après quelques expérimentations, il avait confirmé sa première impression. En théorie, ils étaient bien retournés dans les années 50, peut-être un peu après. Sauf qu'en pratique, c'était plus compliqué que ça. Ils n'avaient aucune prise avec la réalité dans laquelle ils étaient tombés. Aucun moyen d'interagir avec ce qui les entourait. Ils touchaient sans toucher, voyaient derrière un gros nuage de brouillard. Même l'air était vide : ni sec ni humide, ni chaud ni froid, sans odeur. Le plus angoissant était le silence, infini, qui les entourait.
La seule chose qu'ils pouvaient entendre, sentir ou toucher c'était eux même et l'autre.
Encore plus dérangeant, du point de vue de Snape.
Il était seul, et son unique point d'ancrage dans une réalité lointaine était Potter. Il ne pouvait pas plus mal tomber.
Potter qui était d'ailleurs occupé à farfouiller dans un étrange sac à dos noir depuis plus de cinq minutes. Il esquissa soudain une mimique triomphante et en extirpa une énorme trousse noire. Le garçon en sortit deux flacons qu'il avala cul-sec avant de soupirer d'aise.
Snape haussa un sourcil puis regarda ailleurs, tentant d'oublier la présence du Gryffondor à deux mètres de lui et d'évacuer sa frustration de le voir satisfait.
Harry jeta un coup d'œil en biais à son aîné. Il l'avait sacrément amoché au niveau du nez, mais pas autant que le professeur ne l'avait abîmé au niveau des côtes et du visage, cependant. Snape était plus costaud que lui, sans son acharnement il se serait fait complètement laminer. Il jeta un œil dans la trousse et sortit un flacon rempli à moitié d'un liquide épais et brunâtre. Après tout, pourquoi pas... Regarder les gens avoir mal n'était pas exactement quelque chose qui lui plaisait. C'était pour son confort à lui, pas pour l'autre.
Il glissa lentement jusqu'à se retrouver à trois mètres de son professeur et posa le flacon devant celui-ci avant de se détourner.
Snape fit semblant de ne rien voir. Ce fut seulement lorsque le garçon eut reculé qu'il se retourna vers l'objet posé à sa droite.
Il prit le flacon dans ses mains, fit sauter le bouchon et renifla l'odeur. Crocs de serpent, épines de porc-épic et limaces à cornes... Une potion de soin. Il leva le flacon et agita doucement le liquide, testant sa couleur et sa texture. Tout semblait être correct. Il but la potion et se sentit instantanément mieux. Il s'arrêta de cogiter quelques instants pour profiter de l'absence de douleur au niveau de son nez.
Puis il balança le flacon vide sur le crâne du brun qui se retourna et lui adressa un doigt d'honneur. Snape ricana.
« Pour une fois, vous n'êtes pas si inutile, Potter. Comme quoi quand vous voulez, vous pouvez faire des efforts pour vous organiser » Fit-il en tendant l'index vers le sac à dos.
Harry baissa son doigt, interloqué.
Ça ressemblait furieusement à un compliment.
Snape dut le remarquer, parce qu'il sembla plus encore en colère un bref instant.
Harry commençait à perdre la notion du temps et de l'espace. Il caressait compulsivement les lanières de son sac à dos dans l'espoir que ça suffirait à le rasséréner. Il ne pouvait pas être mort. C'était impossible, puisqu'il sentait le tissus rugueux de la lanière frotter contre sa paume. Snape semblait gérer la situation bien mieux que lui, restant assis calmement, visiblement occupé à réfléchir depuis quelques heures. Ce type n'était vraiment pas normal.
De son côté, le schéma de pensée du professeur était on ne peut plus logique. Pour comprendre comment sortir de ce merdier, il fallait commencer par chercher pourquoi ils s'y trouvaient. Et c'était précisément à ce stade de réflexion que l'homme se trouvait. Soit le problème venait de la façon dont ils avaient utilisé le retourneur de temps (ce qui ne l'aurait pas surpris outre mesure), soit du retourneur de temps lui-même. Ce point en particulier intriguait beaucoup Severus, par divers aspects. D'ailleurs, comment Potter avait pu trouver un objet aussi rare ? Et où était-il maintenant ?
Jusque-là, il n'avait pas vraiment pris garde au devenir de l'artefact. Il avait été bien trop préoccupé par ce qui arrivait que pour penser de façon cohérente. Mais désormais, il fallait se reprendre.
Il regarda le dos de son élève qui agitait la main frénétiquement sur un morceau de tissus. Mon dieu comme cela l'emmerdait... Il allait devoir communiquer avec Potter.
Il était temps de se calmer et de commencer à agir, s'encouragea-t-il, déterminé.
Il se leva, ses muscles ankylosés grimaçants, et s'étira de tout son long tandis que Potter avait cessé de bouger.
« Potter, vous avez le retourneur ? »
Le garçon sursauta visiblement et pivota vers l'aîné comme si sa vie en dépendait. Apparemment, l'objet était sortit de la tête de Potter aussi.
« Non, et vous ? »
Snape secoua la tête. Il regarda autour de lui et se rapprocha de l'endroit où ils étaient tous les deux tombés. Ce fut le Gryffondor qui remarqua le premier l'éclat brillant déchirer le brouillard.
Il bondit en même temps que Snape, mais le professeur avait de l'avance, cette fois.
« Ah non, Potter. Une fois pas deux. » Dit le maître des Potions, moqueur, en portant la chaîne hors de la portée du garçon plus petit que lui. Celui-ci abandonna assez vite. De toutes façons il valait peut–être mieux laisser Snape gérer si ça lui chantait.
Il était fatigué. Dans leur brouillard, le temps s'écoulait, confus. Il n'avait pas faim, pas soif, ni froid, ni chaud.
Rien, juste le vide. Et cette drôle de fatigue qui lui vrillait les entrailles.
Il pouvait presque ressentir la chaleur de Snape qui se réfractait dans la brume. Cette constatation le rendait plus maussade encore. Jamais dans toute sa scolarité il n'avait été plus conscient de la présence de l'autre à ces côtés, pourtant dieu sait qu'il l'avait côtoyé. Il reprit la lanière de son sac dans un mouvement sec et la tritura nerveusement.
« Potter, où avez-vous trouvé ce retourneur ? » Demanda le maître des Potions à Harry. Celui-ci leva la tête et regarda le professeur.
« En quoi ça vous regarde ? » Marmonna-t-il.
Il capitula face au regard impérieux de Snape.
« Au square Grimmaud. Dans l'ancienne chambre de Sirius. » Lâcha-t-il.
L'homme eut la décence de ne pas commenter tout de suite. Après tout, le cabot était quand même mort, et c'était visiblement un point sensible pour le brun. Le Gryffondor s'assit en tailleur sur le sol et posa son menton sur ses genoux.
Snape fit couler la chaîne brillante entre ses doigts pâles et tiqua à l'écho de ses propres pensées. Brillante, oui. Trop, même... Il ferma les yeux et laissa sa magie se disperser en petits éclats dans l'air. Il n'avait pas souvent eu l'occasion de tenir un retourneur entre ses mains, mais la saveur de la magie de celui-ci était comme corrompue.
« Il est sous un charme. » Dit Snape à lui même.
L'élève sursauta.
« Quoi ? » Balbutia-t-il.
Snape fut encore agacé. Il revenait sur ce qu'il avait dit quelques heures auparavant. Potter ne savait pas être organisé, même quand il voulait. La première chose à vérifier avant de faire une connerie aussi monumentale que celle de voyager dans le temps aurait été le retourneur. Pour toute personne dotée d'un tant soit peu d'intelligence, du moins.
Mais non. Potter n'en avait encore fait qu'à sa tête.
« Vous vous attendiez à quoi en trouvant cet objet chez les Blacks ? C'est une des plus antique famille versée dans la magie noire ! Tout dans cette maison en est imprégné !» Snape s'emporta puis fut soudain las. Il se laissa couler sur le sol, toujours comme en apesanteur et soupira profondément.
Lui qui avait espéré enfin un peu de repos... Il était épuisé de devoir toujours se battre. Tellement épuisé. Cette fois, c'était peut-être la goutte d'eau qui faisait déborder le vase de son flegme.
D'autant plus qu'il sentait que Potter n'allait pas bien, mais surtout que lui-même n'était pas en état de supporter les états d'âme de Potter en plus des siens.
C'était trop lui demander.
Et puis, ce petit con n'avait qu'à s'en prendre à lui-même.
Potter s'était endormi et Snape avait calculé qu'ils étaient dans cet ailleurs depuis au moins une vingtaine d'heures. Derrière la brume, le soleil s'était levé alors qu'ils étaient arrivés vers midi. Il perdait peu à peu la notion du temps en plus de celle des sens.
Il n'avait pas faim non plus. Il hésitait quant-à la façon dont il devait interpréter cela. Il ne ressentait pas vraiment le besoin de dormir non plus. C'était comme si le temps avait cessé de s'écouler.
Et pourtant dans la rue qu'ils n'avaient pas quitté, la vie continuait. Les passants se succédaient, les voitures passaient en trombe, soulevant parfois des gerbes d'eau de pluie sur le trottoir. Le professeur observait avec un certain détachement le quotidien de ces inconnus.
Il avait mal à la tête d'avoir trop réfléchi.
Quand Potter commença à remuer, il décida qu'il était temps pour lui d'essayer de dormir un peu. Il avait beau ne pas se sentir fatigué, une petite sieste ne lui ferait pas de mal. Surtout si ça pouvait lui permettre de ne pas voir Potter pendant quelques heures.
De toutes façons ils semblaient partis pour un bout de temps.
Quand il rouvrit les yeux, Snape eut l'impression que quelques secondes à peine venaient de s'écouler. Il mit quelques secondes à trouver le courage de se lever. Enfin, de se mettre en position verticale par rapport à ce qui semblait être le sol.
Il sentait comme un froid glacial en lui, irréel, irrationnel. Paradoxalement, le manque de matière commençait à lui peser de plus en plus fort. Il allait finir par devenir dingue si rien ne se passait.
Il ressentit un contentement étrange en croisant les yeux de son cadet. Potter semblait s'être reprit un peu, et Snape ne parvenait pas à trancher si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Il ne promettait rien si l'idiot ouvrait trop son clapet.
« J'ai réfléchi » Déclara le Gryffondor.
Le professeur eut un sourire mauvais. « Pas trop mal à la tête ? »
Le visage du gamin se ferma. « Très drôle. J'ai réfléchi à propos de tout ça.» Il fit un geste vague de la main « Peut être qu'on pourrait essayer de faire de la magie pour voir si ça marche... ».
Severus se sentit idiot. À vrai dire, il n'avait même pas eu le réflexe de sortir sa baguette une fois en toutes ces heures. Il s'était bien ramolli en quelques mois.
« Pourquoi vous n'avez pas essayé pendant que je dormais ? » Demanda l'aîné.
« J'ai un peu peur. »
Snape, contrairement à d'habitude ne dit rien. Un sorcier privé de sa magie était comme demi-mort, lui-même anticipait douloureusement.
« Sortez votre baguette, Potter» Le jeune obtempéra « Lancez le premier sort qui vous passe par la tête. Sauf un sort d'attaque, bien sûr, à moins que vous ne teniez absolument à mourir dans un avenir proche. »
Harry roula des yeux.
Snape sortit sa baguette en même temps que Snape.
« À trois ? » Demanda-t-il d'une voix où perçait l'incertitude.
Le maître des potions plissa les yeux. « Ok. »
« Un... Deux... Trois » Les mots étaient timides, le timbre de voix fragile, mais le mouvement de baguette décidé.
« Lumos » Dirent-ils d'une seule voix.
Dans le brouillard, deux lumières blanches déchirèrent le gris.
À suivre...
(mon dieu, ça fait tellement suspens comme phrase, j'aime bien)
