Chapitre 2
Les couloirs s'allongent, tout comme le poids des ténèbres et le deuil qui gonfle trop vite au fond de son cœur. Valérya traine derrière les pas de Dumbledore, alourdie par sa nouvelle réalité. Sa gorge est sèche, mais elle crache tout de même la dernière question, la plus importante, la plus cruelle :
- Et mes amis?
Le puissant sorcier s'arrête brusquement et se retourne vers elle, le visage serein, mais remplit de pitié. Son murmure a l'intensité d'une bombe :
- Certains sont morts. D'autres sont encore en vie.
Ses genoux fléchissent, mais elle prend appui sur le mur. Elle aurait dû s'y attendre avec les guerres magiques qu'elle a manqué et le coup monté contre Myrtle Elizabeth Warren, mais la longévité des sorciers avait haussé ses espoirs un peu trop haut.
- Je suis désolé, fit Dumbledore. Être trahie et perdre autant de gens d'un coup n'est pas facile, mais je ne peux point imaginer la douleur que te cause la privation du privilège d'avoir pu grandir avec eux. En même temps qu'eux. Aucune longévité ne vaut le prix de l'amitié. Bien que je surveillais Tom, je me rappelle que vous fréquentiez des amis communs, mais que tu avais une plus grande ouverture d'esprit. J'ai peu tenu compte des autres, mais je crois que Margot Droope de Poufsouffle réside à Ste-Mangouste. Je fouillerai dans les archives étudiantes et je te dresserai une liste. Même si un demi-siècle vous sépare, je suis sûr qu'ils seraient tous ravis d'avoir de tes nouvelles. Ton absence n'a pas été sans écho.
Après maintes heures de conversation avec son ancien professeur, Valérya se noie dans le silence et continue de le suivre vers l'infirmerie. Se dégourdir les jambes après avoir été écrasée dans un fauteuil inconfortable dans le bureau du directeur faisait du bien.
« Ils ont grandi sans moi, pense-t-elle tristement. Famille et amis. Famille, si j'en avais toujours une… Mes amis ont sûrement eu des enfants… Je… Je ne suis plus qu'une simple mémoire. Je n'ai peut-être plus d'importance à leurs yeux. Ça fait trop longtemps… »
- Ils ne t'ont pas oublié, dit Dumbledore d'une voix ferme comme s'il venait de lire ses pensées.
Puis, ce fut tout ce qu'il prononça jusqu'à ce qu'il chuchote quelques mots à Mme Pomfresh. En le laissant à son charabia, la rousse englobe la pièce du regard. Ses yeux brûlent : ici, rien n'a changé à part des matelas et des draps plus confortables.
- Je ne veux pas de cicatrices.
Un sanglot de la part de la mère qui tient fermement une des mains du seul occupant.
- Mme Pomfresh a fait tout ce qu'elle a pu.
Les souliers de Valérya clapotent vers cette autre tristesse. Une mère est penchée au-dessus d'un étudiant. Tous deux sont blonds. Le blessé tente de se redresser, mais il est encore faible et retombe sur ses oreillers.
- Personne ne voudra de moi si j'ai des cicatrices.
La pâleur cadavérique du garçon accroche son regard. Valérya, les yeux suspendus sous la vulnérabilité de ce visage souffrant, s'arrête au pied de son lit. Seule la femme lève les yeux vers cette présence intrusive.
- Je peux le guérir.
Ce fut dit en un seul souffle.
- Ce n'est pas à moi de décider, fait la dame en se tournant vers son fils.
Les yeux pleins d'eau, elle rencontre le regard de sa progéniture. Tous attendent le verdict de celui qui a fini de gémir. Ses yeux gris gonflent d'espoir qu'il laisse glisser vers la jeune fille. La famille Malfoy s'abaisse devant une hiérarchie supérieure, soupesant le silence. Leur doute sur sa sincérité s'estompe lorsque l'insigne de Serpentard se met à briller au creux de leurs yeux. Le gamin glisse sa main glacée dans la sienne. De sa main libre, Valérya agite sa baguette et fait venir une chaise sur laquelle elle s'assoit. Elle ferme les yeux et devine où sont les cicatrices.
Celles du visage ne sont plus qu'un souvenir sous une nouvelle couche de peau, invisibles, mais elle les guérit quand même. Une lumière blanche et chaude jaillit de la main qui tient celle du marqué. Cette chaleur se propulse là où l'épée invisible du Sectumsempra a tailladé la chair. Narcissa soulève un pan de chemise de son fils. Elle le remet en place, le visage adouci.
- Ça fonctionne! sourit-elle, pleine de reconnaissance.
Valérya esquisse un maigre sourire, un demi-sourire. Un sourire triste, mais chaleureux.
Maintenant, tous deux portent leur attention sur la Serpentard, émerveillés. Celle-ci, les yeux fermés par la concentration, serre plus fort la main du jeune Malfoy. Les cicatrices sont plus difficiles à guérir que des plaies ouvertes. Elle pousse plus loin, lui offre son énergie. Drago resserre un peu plus ses doigts avec douceur, le visage levé avec admiration et respect vers la sorcière qui l'aide sans le connaitre.
Valérya ouvre les yeux et lâche la main de Drago qui laisse aller cette douceur à regret. Elle est très pâle. Elle récupère maigrement pendant que Drago, déjà debout, lève sa chemise et admire ses abdominaux sans marques. Il sourit à pleines dents, mais Valérya se lève, lui tourne dos et chancèle vers Mme Pomefresh. Drago contourne le lit, saute à sa rencontre et lui offre un support physique.
- Merci beaucoup!
- Merci infiniment, ajoute la mère.
- Pas de quoi.
- Je tiens à te payer pour ton acte.
- J'ai fait ça gratuitement, de toute façon, ce n'est pas d'or dont j'ai besoin.
- Mais, tu portes une vieille robe, proteste la mère.
Valérya sourit tristement.
- Je viens de me réveiller d'un long sommeil. Ce que vous voyez n'est que la preuve du sortilège lancé contre moi il y a cinquante-cinq ans. Je m'achèterai de nouveaux uniformes lorsque j'en aurai la chance. Maintenant, veuillez m'excuser, mais c'est à mon tour d'être soignée.
Elle trébuche contre Drago qui la retient un peu trop fortement contre son torse.
- Je ne sais pas ce que tu m'as fait, mais je suis également rempli d'énergie.
- J'en suis contente.
- Seule Helga Poutsouffle avait un tel pouvoir de guérison, murmure Mme Pomfresh qui s'était approchée.
Valérya rassemble ses forces pour lui offrir un sourire narquois.
- Je suis à Serpentard, lui rappelle-t-elle.
Mme Pomfresh la toise silencieusement avant de la diriger avec l'aide de Drago vers le prochain lit, Narcissa sur les talons. Valérya s'assit contre des oreillers.
- Morbus revelio.
Une feuille rouge transparente passe au travers de Valérya et le mot latin lassus surgit au-dessus de sa tête.
- Tout est beau ma chère, fait Mme Pomfresh en rangeant sa baguette dans sa robe et en tirant un morceau de chocolat emballé. Tu as seulement besoin de sommeil.
Puis, elle jette un coup d'œil à Drago :
- Essaie de dormir toi aussi, je veux quand même te garder en observation pour cette nuit.
- Il n'a plus aucun problème? s'enquit la mère du jeune homme.
- Non, grâce à elle, sourit Pompom Pomfresh.
Narcissa Malfoy décoche un énorme sourire à l'étudiante, un remerciement auquel Valérya répond faiblement. L'infirmière donne le chocolat à Valérya et pousse la parente à l'écart. Les laissant discuter au loin, Malfoy se tourne vers la rouquine. Celle-ci croque dans la sucrerie avant de lui rendre son regard.
- Je… Je ne t'ai pas demandé ton nom…
- Valérya Selwyn.
Selwyn. Le mot le heurte, harmonieux, tendre à son style de vie.
- Drago Malfoy.
Un peu d'énergie grimpe le long du visage de la jeunesse féminine.
- Est-ce… Est-ce que tu… es relié à Abraxas Malfoy?
- Oui. C'était mon grand-père.
- C'était?
- Il est mort il y a plusieurs mois de la dragoncelle.
- Oh.
Un peu plus se meurt à l'intérieur.
- Quelques mois plus tôt et j'aurais pu le revoir…
- Quoi?
- Nous ne partagions pas entièrement les mêmes valeurs, mais c'était un homme bien, ambitieux et déterminé. Il ne se laissait jamais piler sur les pieds. Je l'admirais beaucoup pour son sens de l'humour. Il avait surtout le don de se mettre les pieds dans les plats en faisant des coups avec ses sortilèges… Enfin, c'est Abraxas tel que je l'ai connu. Nous étudions dans la même année et nous avions des amis communs.
L'incompréhension se peignit sur le visage de Malfoy:
- Mais, tu… Je ne comprends pas… Tu n'as pas plus de seize… Comment tu…
Puis, il se souvient de l'explication bredouillée pour son apparence :
- Qu'est-ce que tu voulais dire lorsque tu disais qu'un sortilège t'a été lancé il y a cinquante-cinq ans?
Valérya prit une autre bouchée avant de lui répondre :
- Je suis née le 1er janvier 1927. En 1942, quelque peu avant Noël, je me suis disputée avec mon meilleur ami et il m'a jeté un sort. L'instant d'après, j'étais en 1997. C'était un enchantement de sa propre invention. Ça m'a figée dans le temps comme un bloc de glace jusqu'à ce que je sois libérée par Neville Londubat il y a quelques heures. J'étais cachée dans la Salle sur Demande, voilà pourquoi personne ne m'a trouvé avant. Alors, si mes calculs sont exacts, j'ai soixante-dix ans, mais j'ai toujours l'impression d'avoir quinze ans.
- Je… Je suis désolé.
- Dumbledore veut me faire passer des tests pour savoir où je me situe. J'étais au début de ma sixième année, mais là, il semble que vous êtes au milieu du deuxième semestre. En plus de ça, il y a eu beaucoup d'évolution magique depuis mon époque alors on verra si je recule en cinquième ou si je reste avec les sixièmes. Et toi? Pourquoi étais-tu à l'infirmerie?
- Mon ennemi m'a attaqué avec un sortilège qui s'appelait Sectumsempra : c'est comme si j'avais été scié avec une épée invisible.
- Outch!
- Mets-en! Mais, je vais beaucoup mieux grâce à toi. Je suis en sixième en passant et à Serpentard aussi… Je suis préfet, alors je pourrais te raccompagner demain et te dire le mot de passe…
- Non, fait Mme Pomfresh en les interrompant et suivie de près par les parents de Drago. Après déjeuner, Valérya doit aller rejoindre Dumbledore dans son bureau. Tu peux l'attendre à l'extérieur, devant la gargouille si tu veux.
Malfoy fit quelques secs signes de tête pour manifester son accord. Ses cheveux tombèrent devant ses yeux et sa mère les repoussa doucement d'une main.
- Je vais rentrer, lâche-t-elle d'un ton fluet avant de tendre la main vers Valérya. Je suis Narcissa Malfoy, née Black.
Deux familles au sang pur. Peu nécessaire de mentionner le deuxième nom. Leur puissance n'effleura point Valérya qui serra sa main normalement.
- Valérya Selwyn. Enchanté.
L'héritière des Selwyn perçut les mêmes espoir et ravissement que Drago se pointer dans le regard de Narcissa.
- Encore une fois, merci énormément.
- Ça m'a fait plaisir, lui rappelle Valérya en terminant son chocolat.
Drago l'observe à la dérobée et fait un effort de respecter son silence malgré son envie de lui demander si elle de sang-pur comme l'honorable famille Selwyn supposément éteinte.
- Et maintenant, au lit! leur ordonne Mme Pomfresh la seconde où Narcissa disparût de l'infirmerie. Wingardium Leviosa!
Deux gobelets de verre lévitent du fond de la salle jusqu'à leur table de chevet.
- Voici des verres d'eau si vous en avez besoin. La toilette, comme vous le savez peut-être, est la porte à gauche de celle menant à mes quartiers.
- Merci, fait Valérya en attrapant son verre d'eau.
Mme Pomfresh utilisa un sortilège d'extinction pour apaiser le feu qui brillait dans les torches accrochées aux murs.
- Lumos.
Elle regarde Drago se rendre à l'endroit désigné pendant qu'elle se démêle avec ses couvertures. Aussi faible qu'elle fût, elle réussit quand même à se glisser sous les draps et l'édredon.
- Wingardium Leviosa.
Une couverture chaude et épaisse venait de se poser sur elle.
Drago avait remarqué qu'elle frissonnait et l'avait emprunté d'un des autres lits vides. Valérya tourna son dos vers le néant et croisa le fer avec la tempête :
- Merci.
Le jeune homme était penché sur elle, la dominant de toute sa hauteur. Un protecteur aux yeux tristes, une énigme qui, après quelques secondes de pétrification, dépose sa baguette sur le meuble voisin. Drago se glisse sous un maigre confort et appose ses souhaits d'une vie meilleure dans l'espace qui le sépare de la « nouvelle ».
Valérya, vidée de toute chose à dire, ferme les yeux et Drago décide d'imiter sa sérénité:
- Nox.
Et la noirceur revint en force.
