Bon, finalement il y a déjà un chapitre 2 huhu. Je ne m'arrête plus avec cette histoire, je me sens très inspirée. J'espère que vous aimerez. Et ne vous inquiétez pas, votre tueur préféré n'est jamais très loin.


Chimère :

(1) Mythologie Grecque : Créature fantastique malfaisante constituée de différentes parties de plusieurs animaux (corps de lion, tête de chèvre sur le dos, queue de dragon, ou de serpent, ou se terminant par une tête de serpent) et crachant du feu ;

(2) Idée vaine qui n'est que le produit de l'imagination ; Projet séduisant, mais irréalisable ; Illusion ; Rêverie quelque peu folle ;

(3) Être ou objet bizarre composé de parties disparates ; Chose monstrueuse qui inspire l'épouvante ;

(4) Biologie : Organisme constitué de deux variétés de cellules ayant des origines génétiques différentes


Jack Crawford osa finalement rendre visite à son ancien ami, tandis qu'une boule froide lui trottait dans les entrailles, et gonflait à mesure qu'il conduisait en direction de l'hôpital psychiatrique du concerné. Plusieurs raisons motivaient son choix : d'abord, il ressentait de l'inquiétude pour le profiler Graham ; ensuite, il avait besoin de quelques réponses à toutes les questions qui ne l'abandonnaient plus depuis des mois. Il ignorait comment amener le sujet, et bien sûr qu'il se sentait nauséeux à l'idée de le faire. Le souvenir de Will lâchant toute prise à la vie suite à son annonce, la dernière fois qu'ils s'étaient entrevus, ne le quittait pas.

Lorsqu'ils s'assirent l'un en face de l'autre, le profiler ne lui avait jeté qu'un regard furtif afin d'identifier son visiteur, et depuis se murait dans le silence. Ses boucles grasses couvraient son visage lorsqu'il l'inclinait vers la table, et c'était pour le mieux pour les deux interlocuteurs.

« Will, » commença Crawford, et il se racla la gorge, qui lui paraissait aussi sèche que du papier de verre tant la salive était absente. « Tu… Tu ne dois pas te laisser aller ainsi, » marmonna-t-il d'une manière faussement assurée, mais en réalité totalement hésitante. Dieu qu'il était mauvais pour le réconfort et le soutien.

Face à lui ne parvint aucune réponse. Conscient autant qu'il était du rêve (ou de la folie) dans lequel s'enfermait Will -par ses nombreux contacts et par sa position, peu de choses pouvaient lui échapper- il ne pouvait cependant aborder de front ce sujet délicat. Le bruit de moteur de l'air conditionné derrière lui, la lumière à travers les vitres pleines de traces de doigts ; tout ça lui donna davantage la nausée.

Mais il avait besoin de savoir.

« Où est-il enterré ? »

La question s'éleva du côté fou de la table. Deux yeux azur s'élevèrent alors et se rivèrent dans ceux de Crawford, aussi strictement qu'un aigle muni d'une vision si particulière repéra une proie pour piquer sans hésitation en sa direction. Son interlocuteur s'était attendu à ce que les yeux soient absents et voilés, car il en était ainsi dans sa construction mentale personnelle des patients d'un hôpital psychiatrique. Or, un éclat vif et bien présent le surprit et le laissa pantois un court moment.

Will, de son côté, n'énonçait certes pas cette question pour la première fois, mais jamais personne n'avait pu lui formuler réponse satisfaisante.

Prenant une inspiration profonde d'apparence courageuse, Jack se lança alors : « Nous n'avons jamais retrouvé son corps. »

L'information sembla d'abord couler sur l'aliéné sans procurer aucun effet. Puis, à mesure que le temps égrenait ses secondes strictement, quelque chose se produisit et perturba une aiguille de l'horloge interne de Will : il sourit à l'intérieur de lui-même à Hannibal, qui dans sa chimère lui étreignit les doigts avec force ; comme un signe de félicitation pour être parvenu jusqu'à cette information précieuse, et d'encouragement à continuer. Le regard que lui lança ensuite le grand Hannibal -Will le voyait définitivement plus grand et lumineux dans son illusion- fut l'élément annonciateur d'un espoir muet mais grandissant à l'intérieur du profiler. Il ne fallait pas seulement être un bon détective pour comprendre que s'il n'y avait pas de corps, alors il n'y avait aucune preuve formelle de mort. Parfois, même quand il y avait des membres, comme un bras, il n'y avait même pas de mort, si on s'en tenait aux critères de l'un des plus célèbres tueurs en série de tous les temps.

Cet espoir insuffla à son cœur une puissante levée d'énergie, si bien que Will eut l'impression d'inspirer pour la première fois depuis des mois. Cependant, il ne s'agissait qu'une d'une once d'espoir, et il se refusa à s'abandonner à la prendre pour vérité. L'inspiration gonfla son organe cardiaque puis brula malheureusement sa trachée lors de l'expiration.

Tous ces faits internes et imaginaires s'étaient déroulés en son sein propre et n'avaient duré qu'un laps de temps furtif. Jack Crawford, lui, n'en avait absolument rien perçut. Ainsi, Will continua dans ce qui dès maintenant pouvait être considéré comme un jeu mental, car un excellent professeur concernant ce genre de jeu lui en avait dicté des règles muettes durant des années.

« Où peut-on se recueillir alors ? Où avez-vous dressé une stèle pour lui ? » Le ton fut stérile -accusateur- avec des sonorités graves et grondantes. Will ne détournait pas, ne serait-ce qu'un temps de répit, son regard de l'homme fort face à lui, peu intimidé. Ce qui visiblement ne cessa de surprendre ledit homme qui ne s'était pas attendu à être ainsi scotché par ces deux billes claires et douloureuses.

« Will, personne n'a réclamé une telle chose pour…, » il ne put continuer. Jack Crawford ne pouvait même plus prononcer ce nom face à son ex-agent. Ce qui lui avait brûlé les lèvres n'avait été que « Un tel monstre ». Visiblement, jamais il ne parviendrait à comprendre que Will ne le considérait pas, mais alors pas du tout, comme un monstre. Cela échappait à sa raison, malgré le fait qu'il tente de se le répéter et d'intérioriser l'information.

Dans le regard de ciel face à lui, Jack put percevoir les variations infimes de taille de pupille, ce qui fit se répandre plus d'encre dans la mer oculaire. Il put également percevoir les mâchoires se contracter durement sous les joues, les os durs poussant sous la peau de papier blanc alors que les dents invisibles devaient probablement s'étreindre dans une orgie buccale.

« C'est de ta putain de faute s'il est mort. » Cette fois, Will avait réellement grondé.

A peine la ponctuation finale de cette phrase s'était-elle posée dans l'air, que Will avait dégainé ; avec une telle vitesse que Jack Crawford, pourtant bon combattant, n'avait pu le voir arriver. Peut-être aussi ne s'était-il pas attendu à être attaqué à ce moment, trop absorbé qu'il était à chercher des indices dans son ancien ami. Mais la douleur qui explosa à l'intérieur de sa main fut un indice suffisamment important concernant l'état de son ami.

Will, proprement éduqué par Hannibal, avait appris à garder sur lui une arme. Hannibal s'en sortait terriblement bien avec ses mains puissantes pour briser dans des craquements souvent sinistres, une nuque au cas-où. Will, de son côté, n'était plus si confiant en sa force et sa maitrise, alors dans cet hôpital il conservait jour comme nuit une fourchette glissée entre son pantalon et son ventre creux. Une fourchette à présent glissée dans les chairs de Jack Crawford.

Cela n'était pas sans rappeler, en écho drôlement aléatoire comme une boucle invisible dans l'univers qui aime réunir des éléments pour en faire un schéma complexe, un acte similaire qu'avait produit Hannibal dans sa jeunesse envers un surveillant impoli.

Malheureusement, Will n'eut pas vraiment le temps de voir le sang. Le chef de service du FBI venait de le maitriser avec une telle force qu'il sentit la table de vieux chêne percuter son torse et son visage, embrassant sa joue qu'avait percé le dragon rouge. Son bras venait d'être tordu dans une prise qu'on appelé clé de sécurité, contre son dos avec une douleur éclatante.

Will Graham se sentit enfin vivant.

Il exaltait ; il souriait au sein de la douleur qu'il embrassait fiévreusement et fièrement. Entre les parois de son crâne fêlé, un magnifique tueur en série lui retournait son sourire d'une manière complice et reconnaissante. Hannibal Lecter le félicitait de nouveau -n'importe quel coup porté contre Jack constituait un mouvement très apprécié du psychiatre. C'était à présent le plus important pour lui, et il ne prit donc aucunement compte de ce qu'il se passa ensuite.


Ce devait être en France (en tous cas, dans un tierce univers parallèle de nombreuses jeunes filles projetaient les aventures des deux amants tueurs au moins en Europe), car l'architecture, comme l'imaginait Will de ce pays, y ressemblait. Sa représentation mentale de Paris était certes floue, mais elle se constituait tout de même en décor à présent.

Ils venaient de sortir d'un restaurant proprement chic, lieu dans lequel il n'était pas encore habitué à se glisser, et l'hiver parait son souffle de brume lorsqu'il expirait. Près de lui, le célèbre psychiatre mondialement recherché était fabuleux dans son long manteau sombre de laine bouillie. Même dans le repère chaleureux de sa chimère, lorsque Will tournait ses yeux vers ceux de son compagnon, il ressentait en son ventre des tourbillons de viscères se contracter et déverser un fluide chaud et agréable.

Hannibal lui proposa, de sa voix lisse et rocailleuse qui rappelait des pierres roulant sur du sable, de rentrer cette fois-ci à pied plutôt que de solliciter un taxi. Will fut d'accord, et alors ils se mirent à fouler les sols de la capitale de la mode et de la gastronomie.

Sa folie était ainsi constituée : de petits moments quotidiens et agréables s'enchainaient sans réelle histoire les liant, et même le plus insignifiant de ces petits moments paraissait être un trésor précieux et merveilleux.

Quand il marchait avec Hannibal, il se sentait à la fois fait de plomb et de plume. De plomb car il sentait réellement qu'il avait une consistance, chose éminemment rare dans sa vie passée où il se sentait être l'ombre de lui-même, susceptible d'être soufflé par le vent et de disparaitre sans trace aucune. Lecter et toutes ces années passées avec lui, avaient petit à petit injecté du métal en ses veines pour le rendre vivant et palpable même pour lui-même. Il lui avait donné une consistance, et puis l'avait façonné avec ses mains fortes, d'une manière de maître qui avait abouti à la réalisation d'une statue grecque merveilleuse. Avant ça, il n'avait été qu'un bloc d'argile sans apparence humaine. Mais il se sentait aussi fait de plumes à présent, et pas dans un sens négatif où il serait trop léger et pouvait encore être anéanti par le vent. Cela revêtait plutôt un sens quasi mystique, qui l'élevait au-delà du statut de simple humain. C'était comme une surpuissance, une élévation qui faisait que rien ne pouvait réellement l'atteindre. Car leurs pieds ne touchaient pas vraiment le sol et ils ressemblaient à deux anges infernaux.

Lors de leur balade, leurs doigts s'étaient liés naturellement. Pas automatiquement, non, car chacun d'eux avait effectué un mouvement conscient de recherche de la main de son double, et dans ce mouvement s'immisçait toutes sortes de sentiments -la peur de ne pas trouver les doigts et celle de faire face à un rejet anéantissant, l'impatience bouillante d'effleurer la chair de l'autre, la tension entre cette peur et ce besoin d'atteindre le but, tension présente à chaque minute passée entre les deux.

Mais aucun rejet ou aucune absence de main. Les doigts s'effleurèrent d'abord timidement, comme pour se redécouvrir tandis que les deux compagnons continuaient de marcher et de regarder droit devant eux, mais devant eux rien n'existait plus. Ensuite, tous ces petits membres osseux se lièrent avec lenteur et précision, jusqu'à atteindre au bout d'un temps qui semblait indéfiniment long, une étreinte pure et magnifique.

Il s'agissait là de l'acte le plus charnel et intime des songes de Will. Rien de plus et rien de moins qu'une étreinte manuelle avec son prince des ténèbres.

Quelque part dans un monde d'hôpital froid, Will avait les mains sanglées à son lit, et elles ne toucheraient plus rien d'ici un moment.

Quelque part de l'autre côté de la planète de ce même monde, le protagoniste préféré des songes de Will enfonçait une main dans un sac de grains sur un marché indien.