Chimère :
- Mythologie Grecque : Créature fantastique malfaisante constituée de différentes parties de plusieurs animaux (corps de lion, tête de chèvre sur le dos, queue de dragon, ou de serpent, ou se terminant par une tête de serpent) et crachant du feu
- Idée vaine qui n'est que le produit de l'imagination Projet séduisant, mais irréalisable Illusion Rêverie quelque peu folle
- Être ou objet bizarre composé de parties disparates Chose monstrueuse qui inspire l'épouvante
- Biologie : Organisme constitué de deux variétés de cellules ayant des origines génétiques différentes
- Résumé du début :
Will se réveille d'un coma après la chute, et apprend dans la foulée la mort de Hannibal par l'annonce de Jack. Will sombre immédiatement dans l'inconscience par un désir puissant de mourir, puis s'enferme dans une folie sous son propre crâne, qui l'envoie à l'hôpital psychiatrique. Là-bas, il déambule et rêve éveillé, toujours dans sa folie, mais cependant discute parfois avec une jeune femme qui semble t-il est en lien avec Chiyoh. Jack lui rend visite après quelques mois, et Will lui demande seulement où est enterré le corps de Hannibal avant de savoir qu'il n'y a pas de corps. L'espoir renait en lui. Il accuse Jack d'être responsable de toute cette situation. Il s'en prend à lui et lui plante une fourchette dans la main, ce qui lui vaut d'être attaché à son lit quelques semaines, pendant lesquelles il continue de visiter Hannibal dans sa chimère. Hannibal est visiblement réfugié en Inde.
Pondichéry, ville balnéaire touristique située dans le sud-est de l'Inde, avoisinait suffisamment l'équateur pour que les températures y soient, toute l'année durant, chaudes et étouffantes. Pour un homme au sang froid et accoutumé à la neige, c'était une épreuve quotidienne à laquelle il ne s'habituait que moyennement. Sentir la sueur goutter sous son chapeau de paille, et coller sous le tissu de ses chemises et bermudas le poussaient parfois au bord de la folie nerveuse jusqu'à des idées de meurtre incontrôlé. Bien que, de l'extérieur, rien ne semblait irriter cet homme qui se tenait fièrement assis sur un banc de bois près d'une ruelle pour rédiger un texte sur un carnet de papier si raffiné qu'il était étonnant de le trouver en ce lieu. Alentours, une odeur lourde de déchets imprégnait l'air, comme dans presque chaque recoin de ce pays immense, surpeuplé et en manque d'hygiène.
C'était un poème qui lui était venu dans la nuit, à propos de Will, du goût des poires et des amandes, des senteurs d'eucalyptus et de cyprès, et de la présence moite de viscères de Jack baignant dans un jus aux marrons.
A la page suivante, il ne tarda pas à rédiger le poème qu'il connaissait par coeur pour l'avoir tant répété mentalement, et qu'il ferait parvenir à Chiyoh par des moyens si détournés que même le FBI, qui pourtant la suivait constamment ne pourrait s'en apercevoir. Chiyoh, fidèle et téméraire, livrerait le message à Will par un moyen quelconque, et ce dernier, de par son intelligence aiguisée, comprendrait le sens codé derrière le texte. C'était un plan mûrement réfléchi, et Hannibal ne cessait d'imaginer, derrière ses paupières closes, toutes les manières qu'aurait Will de réagir à la compréhension de son message ; l'émotion qui le submergerait, ses doigts épais d'ouvrier qui se mettraient à trembler, sa nuque et son épine dorsale qui se raidiraient, ses yeux qui s'humidifierait, sa lèvre inférieure mince et ferme qui s'abaisserait pour entrouvrir sa bouche et lacher un soupir de bonheur.
Bien sûr, le poème qu'il rédigeait actuellement ne serait pas envoyé de sa main mais dactylographié d'abord, puis une copie sur un papier simple d'une marque trouvée à travers le monde serait glissée dans une enveloppe répondant aux mêmes critères. Il était censé être mort, et mort il devait le rester aux yeux de ce monde.
Soudain, une vache amaigrie à un point qui laissait voir tous les os de son squelette recouvert d'une peau pâle asséchée par le soleil, passa non loin de lui et posa ses orbites noires et vides sur sa personne. Seules ses cornes paraissaient avoir été épargnées par la misère. Dans ce pays, les boeufs, bien que sacrés et par conséquent délaissés à leur liberté, souffraient également de la faim, de maladies, de parasites et d'insectes. Sacré ne signifiait pas forcément chéri, et Hannibal Lecter déplorait ce manque de savoir vivre. Pour lui, Will Graham s'élevait au niveau du sacré, et il le chérirait de bien des manières lorsqu'il réussirait enfin à le faire extraire de cette institution au nom d'hopital psychiatrique, mais qui ne constituait en réalité qu'une prison sociétale, médicamenteuse et dénigrante.
Il referma son carnet et laissa ses yeux se promener sur les alentours, recevant de plein fouet les étalages aux milles et une couleurs vives, caractéristiques de ce pays. Le soleil de cette fin d'après-midi commençait à peine son déclin et irradiait encore, brûlant les peaux et les pupilles, donnant aux tissus des éclats satinés merveilleux. Hannibal décida de partir en direction de l'océan pour y baigner ses pieds quelques minutes, comme dans un rite de purification.
Les jours passèrent sur Will sans distinction ni rupture ; les volets souvent clos, et son sommeil caduque, ne lui permettaient pas de savoir combien de temps s'était écoulé depuis qu'il était ligoté à son lit. Les repas ne lui étaient pas livrés car personne n'allait perdre son temps à lui donner la becquée comme un oisillon encore inapte à prendre son premier envol. Seule une perfusion plantée dans son poignet, aiguille vicieuse, apportait les nutriments nécessaires à sa survie.
Lors de ses rares moments d'éveil, entre sommeil et folie mentale interne, il s'étonnait de ne pas avoir été transféré en prison pour son acte, ou au moins aurait-il dû recevoir une condamnation, ou Jack aurait dû porter plainte, n'importe quoi qui aurait pu animer cette vie morne. Mais non, il demeurait paisiblement dans cet enfer, sans que pourtant le roi de l'enfer en personne ne soit présent.
Son roi de l'enfer, son prince des ténébres, ne nécessiterait qu'une minute pour transformer cet hôpital en charnier, y enfoncer ses doigts magnifiques dans chaque coeur qui agoniserait après sa foudre mortelle, et ensuite il les dévorerait tous, avec hargne mais grâce, avec passion et volupté, tel le dernier banquet du diable. Puis, ses mains ensanglantées pousseraient la porte de la chambre de Will, voleraient presque jusqu'à sa couche pour le libérer, l'attraperaient avec force et passion, et ils s'envoleraient aussi loin qu'il eut été possible.
Mais pendant des jours, les seuls qui poussèrent sa porte furent le personnel soignant, dépité et abattu par ce travail ingrat et rabaissant qui les obligeait à changer des couches. Will prenait un malin plaisir à volontairement avoir des 'accidents' de vessie, pissant sur leurs bras jusqu'à ce que certaines demoiselles partent en pleurant. C'était très impoli, et peut-être que Hannibal aurait désapprouvé, mais Will le faisait tout de même comme unique symbole de rébellion possible. S'il avait pu, bien sûr qu'il les aurait achevés, découpés, et presentés en trophées comme offrandes à Hannibal. Parfois, il imaginait que sa pisse n'était qu'acide, et la vision de leurs visages fondant et hurlant provoquait en son crâne la vision d'un Hannibal souriant, fier et reconnaissant. Et ça valait tout l'or du monde, depuis ce lit ridicule.
Les jours passèrent ainsi ; puis un matin ou un après-midi, peu importait, la jeune femme aux cheveux courts avec qui il avait eu quelques semblants de discussions, se faufila dans sa chambre sans même frapper, avec la discrétion d'un chat. Will demeurait sur le dos, contraint par ses liens, et il ne bougea d'abord pas, à moitié somnolent.
"Will," chuchota l'autre patiente, et ce murmure fut assez ferme et inhabituel -bon Dieu, enfin quelque chose qui brisait cette routine !- pour que Will fronce à peine les sourcils et daigne soulever ses paupières presque cristallisées sur ses orbites.
La jeune femme lui lança un demi-sourire, encourageant mais peiné de le voir souffrant, allongé qu'il était, pâle, maigrichon et le visage à moitié couvert d'une barbe drue et sombre.
"Je te glisse un mot, ça vient pas de moi, on m'a chargé de te le remettre... S'il te plait, il faut vraiment que tu le lises, et tu diras à la personne que l'enveloppe était bien fermée quand tu l'as eu..." Etrangément, une teinte de peur s'était mise à grandir au fur et à mesure des mots qu'elle avait prononcées. Elle jeta son regard ailleurs un court instant, semblant chercher la prochaine chose à faire, et savourer le soulagement de l'accomplissement de sa mission, car il était évident qu'elle craignait un chatiment si elle ne la remplissait pas.
La distraction que cette patiente avait constituée en prononçant son prénom n'était plus rien à côté de ce qu'il venait de se passer. C'était la chose la plus incroyable que Will vivait depuis qu'il avait planté la main de Jack, sans aucun doute.
D'abord, il fut perplexe par l'annonce de son amie, la regardant parler comme si les sons ne formaient pas des mots mais un amalgame à peine audible, terne et sans cohérence ; puis le message s'était éclaircie dès qu'il avait vu l'enveloppe. Cet élément avait allumé brusquement son cerveau, suffisamment alerte pour décoder les paroles. Alors, un tumulte l'avait secoué, d'abord fait d'incompréhension quant à l'événement en cours, puis ravagé par l'espoir sourd que cette lettre puisse provenir de son compagnon réssucité.
