Salut à tous !

Je suis vraiment désolée pour cette grande période de blanc ; ma vie a été quelque peu mouvementée :/ En ce moment, j'essaie de me remettre à l'écriture et à la traduction ! Pour ceux qui suivent Les larmes du froid, attendez-vous à un possible chapitre dans quelques temps !

Merci de votre fidélité, et sans attendre plus longtemps : Bonne lecture :)


3. Legato

Imelda laissa entrer l'agent, essayant de résister à sa réaction initiale et d'avoir un esprit ouvert. La femme était une invitée. Elle devait faire preuve d'hospitalité au lieu de sauter aux conclusions comme son esprit essayait déjà de le faire.

Helena la suivit dans le petit salon et prit le siège indiqué. Elle semblait un peu plus confortable alors qu'elle posait son paquet de tissu. Imelda resta debout.

« Comment connaissez-vous Héctor ? » demanda Imelda.

Elle n'avait pas voulu utiliser ce ton accusateur. Rien n'indiquait que quoi que ce soit puisse se passer entre eux. Imelda se força à être objective. Elle n'allait pas faire le même genre d'erreur que celle qui avait conduit à des décennies de haine et de colère pour des crimes qu'il n'avait pas commis.

Mais plus de quatre-vingt-dix ans passés à assumer le pire ne rendaient pas cela facile pour Imelda. Et c'était un très long moment passé à être seul. Surtout vu qu'Imelda avait été très claire sur le fait qu'elle ne voulait rien avoir à faire avec lui. Plusieurs fois. Ce n'était pas hors du champ des possibles qu'il ait finalement avancé dans sa vie lorsqu'il avait fait face à son rejet froid.

Et l'agent était à la fois jeune et belle. Certainement plus jeune qu'Imelda, que ce soit chronologiquement où physiquement. Ses courts et lisses cheveux noirs flattaient bien son visage sous sa casquette d'uniforme. Et les marques faciales rouges et oranges lui donnaient l'air amicale et chaleureuse, les larges points rouges encerclant ses orbites étant tout particulièrement charmants. On ne pouvait dénier le fait qu'Helena López était une magnifique jeune femme, le genre qui attraperait le regard de n'importe quel homme.

Mais il n'y avait aucune preuve ou même une indication qu'Héctor aurait… Et même si c'était le cas, quel droit avait Imelda de se plaindre ? Elle avait abandonné toute revendication sur lui lorsqu'elle avait refusé ne serait-ce que de le laisser l'approcher pendant des décennies. Ou même quand ses actions dans la vie l'avaient amené aux portes de la Dernière Mort.

« Je suppose que je ne peux pas vraiment dire que je le connais. Pas vraiment. Mais tout le monde travaillant à la Grande Gare Centrale de Marigold le connait au moins de nom. Agents, gardes de sécurité, et même les commis. Héctor est tristement célèbre, » dit Helena. « Vous voyez, chaque année depuis un peu moins d'un siècle, Héctor a essayé de traverser le pont. Mais il n'a jamais eu de foto sur aucune ofrenda, alors il n'est pas autorisé à le traverser. Mais ça n'a pas l'air de lui importer. Alors, chaque année, il essaye de nouvelles méthodes créatives pour tricher et soutirer son passage du pont malgré tout. Plusieurs de mes collègues essaient de deviner ce que pourrait être son prochain essai. » Elle sourit brièvement à un souvenir, presque nostalgique. « Ma première année était celle où il s'était déguisé en alebrije. Il y avait une traînée de peinture partout. » Son expression devint ensuite légèrement plus solennelle. « Mes ses tentatives dans les dernières décennies ont été plus désespérées. »

La jalousie et la suspicion qui avaient tenté de s'élever se firent promptement écraser pas son explication, poussant Imelda vers des pensées plus importantes. Il n'avait jamais arrêté d'essayer de rentrer à la maison. Imelda prit une inspiration tremblante alors qu'elle réalisait exactement ce qu'Helena disait. Héctor n'avait jamais arrêté de tenter de rentrer à la maison. Alors même qu'il savait que c'était impossible, il avait continué d'essayer. D'abord, il avait tenté de les rejoindre toutes les deux. Et une fois qu'Imelda était décédée, il avait quand même tenté de rejoindre leur fille.

Héctor n'avait jamais abandonné ses essais pour revenir vers elles. Il n'avait jamais cessé d'aimer sa famille ou de vouloir les revoir.

« J'ai fini par devenir curieuse à propos de pourquoi il continuait d'essayer, » continua-t-elle. « Alors je suis allée fouiller dans des dossiers auxquels je ne suis techniquement pas supposée avoir accès. Ça a pris un moment. Il a un dossier assez impressionnant grâce à toutes ses tentatives, en réalité. Mais j'ai finalement trouvé une référence à une confrontation très bruyante entre lui et une certaine Imelda Rivera. Une confrontation assez unilatérale. »

S'il lui était resté de la chair, Imelda aurait rougit. Elle savait exactement de quoi Helena parlait. Son très public emportement envers Héctor n'était pas un des moments dont elle était fière. C'était aussi la première fois qu'elle l'avait vu depuis qu'Héctor était parti de la maison. Il y avait eu beaucoup de fureur à l'encontre de l'homme impliqué et elle n'avait pas du tout été subtile sur ses sentiments. Ce qui expliquait la trace écrite qu'Helena avait mentionnée.

« Trouver des informations sur vous et votre famille était légèrement plus facile. Surtout vu que vos dossiers étaient plus à jour étant donné que vous traversez le pont chaque Día de Muertos. J'ai… deviné la connexion entre vous deux. Héctor était autrefois votre mari et il essayait de voir votre fille. Ais-je raison ? »

« , » dit doucement Imelda.

Helena secoua la tête et dit, « J'aurais aimé qu'il puisse traverser le pont, qu'il y ait une faille qu'il puisse utiliser. J'ai fait des recherches au fil des années, essayant de voir s'il avait un autre moyen pour lui. Quelque chose de plus vieux que les systèmes actuels. Avant la photographie, il y avait d'autres manières de représenter les membres de la famille décédés sur les ofrendas. Et les scanners sont une addition relativement nouvelle, bien après son arrivée. Ils ont juste aidé à dynamiser et accélérer la procédure. Mais peu importe à quel point je cherchais, il n'y avait rien à faire pour lui. Pas de foto sur une ofrenda, pas de traversée du pont. »

Il était difficile de déterminer avec exactitude ce que pouvait être la relation entre Helena et Héctor. Imelda était à présent relativement certaine qu'elle n'avait aucune intention romantique envers lui. Mais Helena avait également admis ne pas réellement le connaitre. Elle le voyait apparemment une fois par an et seulement dans un cadre professionnel. Alors ce n'était pas vraiment non plus une amitié.

Mais elle avait à la fois sympathisé avec sa situation et respecté sa détermination. Et elle s'inquiétait assez de son bien-être pour le rechercher après la nuit dernière.

« Regarder ses tentatives annuelles n'était pas aussi amusant quand on comprenait pourquoi il le faisait. J'aimerais pouvoir dire que n'importe quel parent ferait la même chose, mais très peu de gens continueraient à essayer aussi longtemps que lui. J'ai commencé à m'assurer que je m'occuperais de n'importe laquelle des queues vers laquelle on le verrait se diriger. J'essayais au moins d'être gentille et de ne pas rire. Mais on pouvait tous dire qu'il était à court de temps. »

Elle lissa son uniforme. Son sourire était à présent un peu triste.

« La nuit dernière, il a tenté de se déguiser en Frida Kahlo pour traverser. Ce n'était pas exactement sa tentative la plus créative. Et quand cela a échoué, il a tenté de s'échapper. Il savait ce que le reste d'entre nous pouvait clairement voir. Qu'il ne serait pas capable de réessayer l'année prochaine. Quand les agents de sécurité l'ont embarqué, je m'attendais complètement à ce qu'il continue à revenir toute la nuit en essayant différentes combines. »

« Mais au lieu de ça, il est tombé sur Miguel, » dit Imelda.

Helena hocha la tête et dit, « Il semblerait. Je ne pense pas que qui que ce soit d'autre dans le public ait réalisé qu'il était le Héctor mentionné à l'Aurore Spectaculaire vu qu'il n'est jamais apparu à l'écran. Même les autres agents de départs ne le comprendront pas car ils ne réaliseront pas sa connexion avec vous. En assumant qu'ils vous aient reconnue sur scène, bien sûr. » Elle haussa légèrement les épaules. « Peu de gens croiraient qu'un membre de la famille de cordonniers Rivera chanterait sur scène, et encore moins vous. Vous avez une certaine réputation en ce qui concerne le domaine des chaussures et de la musique. La plupart assumerons que la chanteuse et vous vous ressemblez beaucoup. »

Donc, si quelqu'un venait enquêter sur qui était le vrai talent derrière Ernesto de la Cruz, il ne saurait pas par où commencer. Sa famille serait laissée en paix pour le moment. Des gens pourraient finir par le comprendre et commencer à fouiner de ce qu'elle avait compris, les fans obsédés et les paparazzis étaient tels des vautours affamés et n'abandonnaient jamais. Mais ils auraient du temps avant que cela n'arrive. Imelda se contenterait de cela.

« Mais comme j'ai déjà admis que retourner la propriété confisquée était plus une excuse qu'autre chose, je suppose que je devrais demander ce pour quoi je suis venue, » dit Helena, ramenant légèrement ses cheveux en arrière dans un geste qui les auraient coincés derrière son oreille lorsqu'elle était vivante. « Señora Rivera… Savez-vous ce qui est arrivé à Héctor ? Est-il… ? »

Une pointe soudaine d'inquiétude et l'envie irrésistible de retourner à l'étage pour aller voir si tout allait bien l'entourant, Imelda dit doucement, « Il est… Il n'a pas été oublié. Pas encore. Mais il… Il ne va pas bien. »

L'expression d'Helena tomba à la nouvelle. Mais elle n'avait pas l'air surprise. Elle avait su que la Dernière Mort s'approchait sournoisement de lui depuis un long moment. Depuis plus longtemps qu'Imelda le savait. Après un moment où elle essaya de forcer ses traits à redevenir professionnels et contrôlés, l'agent se leva et arrangea son uniforme.

« Je comprends. Dans ce cas, je ne vais pas vous retenir plus longtemps, » dit-elle avec un bref hochement de tête, son expression de "Service Client" maintenue fermement en place. « Merci de me l'avoir dit. »

Elle commença à se diriger vers la porte avant qu'Imelda ne puisse dire un mot. Tout dans le langage du corps de la jeune femme montrait à quel point Helena se sentait soudain inconfortable, comme si elle s'inquiétait que sa présence ne soit plus voulue. Comme si elle avait l'impression qu'elle avait abusé de son hospitalité et n'avait pas sa place ici. Et il y avait de la pitié dans ses yeux. De la pitié pour Héctor et de la pitié pour Imelda.

Imelda combattit l'envie de grincer des dents en réponse. Elle ne voulait pas de la pitié d'une étrangère. Elle ne l'avait même pas acceptée des voisins qu'elle avait connus toute sa vie. Mais la pitié pour Héctor… Elle garderait son silence et l'accepterait en son nom.

« Je sais que c'est beaucoup à demander, » dit Helena, pausant alors qu'elle sortait, « mais si quelque chose devait arriver… Je ne veux pas attendre un an pour découvrir s'il réessaiera à nouveau de traverser le pont. » Elle secoua tristement la tête. « Ce serait difficile d'imaginer un Día de Muertos sans qu'Héctor ne se montre. Tous les papás ne sont pas aussi loyaux et déterminés que lui. J'en ai assez vu dans la vie en tant que travailleur social pour savoir cela.

« Nous vous ferons savoir si quelque chose arrive, » dit Imelda. « Et… merci. Pour avoir ramené la robe. Et pour avoir veillé sur lui. »

« J'aurais juste aimé pouvoir l'aider. »

Dès qu'elle eut refermé la porte, Imelda se précipita vers les escaliers. Elle ne courut pas. Elle ne paniqua pas alors qu'elle réalisait à quel point elle avait été longue. Imelda ne paniqua pas. Et si elle se déplaça plus rapidement que nécessaire et sauta quelques marches, il n'y avait personne de réveillé pour en être témoin.

Pour une fois, Imelda se sentit reconnaissante pour la lumière anormale venant des os d'Héctor. Même avec la lumière du soleil traversant le verre de la porte vitrée, elle aperçut la lueur s'échappant de la pièce avant qu'elle n'atteigne la porte. Avant même de le voir, elle savait qu'il était toujours là où elle l'avait laissé. Héctor n'avait pas disparu.

« Je ne voulais pas prendre aussi longtemps, » murmura-t-elle doucement, revenant discrètement sur sa chaise.

Elle ne s'attendait pas à ce qu'il l'entende, pas plus qu'avant. Héctor semblait dans le même état qu'avant, sans vie et luminescent. Il ne s'était pas amélioré, pas même légèrement. Mais il n'était pas parti. Et Imelda se sentait mieux en lui parlant comme s'il pouvait l'entendre. Cela rendait plus facile la tâche d'ignorer à quel point l'état dans lequel Héctor était ne lui allait pas, si drastiquement différent de son état normal et énergique.

Imelda lui saisit de nouveau la main, les os toujours trop froids et fragiles dans sa poigne douce. Elle prit une inspiration tremblante. Il n'y avait rien qu'elle puisse faire à part attendre et espère que tout aille pour le mieux. Imelda n'aimait pas ne rien faire. C'était trop similaire à se sentir impuissant. Et elle refusait d'être impuissante.

Pas lorsqu'Imelda avait dû trouver un moyen de subvenir aux besoins de sa famille seule. Et certainement pas maintenant.

« Mais je peux être patiente, » dit-elle. « Si tu peux attendre tout ce temps pour voir notre fille, alors nous pouvons attendre pour toi. Nous pouvons attendre. Tu dois juste aller mieux. Où que la Dernière Mort ait essayé de t'emmener, tu ne peux pas y rester. Tu dois aller mieux, Héctor. »

Même dits doucement, ses mots contenaient force et autorité. Ce n'était pas une requête, mais plus un ordre à son intention. Elle suppliait presque -mais pas tout à fait- la silhouette sans vie à faire ce qu'elle avait voulu d'Héctor pendant quatre-vingt-seize ans : s'il-te-plaît, retrouve le chemin du retour.

Non-dite était la même demande qu'elle avait passée d'innombrables nuits à murmurer dans leur lit vide jusqu'à ce que cet espoir soit réduit en poussière sous la dure réalisation qu'elle ne le reverrait jamais en vie.

Je te veux, tu me manques…

Je t'en prie, reviens à la maison.


Le sommeil vint rapidement dû à la fatigue, mais ce n'était pas le somme le plus reposant. Les souvenirs de la nuit précédente continuaient de tourner dans le crâne de Rosita et elle n'arrêtait pas de penser à Imelda et au membre de leur famille longtemps aliéné, un étage en dessous de sa chambre. Seul son épuisement général des évènements stressants du Día de Muertos s'assura qu'elle dorme.

Mais après quelques heures de sommeil troublé, le reste de la famille commença à bouger à nouveau. Ils se glissèrent au rez-de-chaussée, n'osant même pas regarder la porte. Personne ne voulait risquer de déranger Imelda. Pas maintenant. Pas après tout ce qui était arrivé. À la place, la famille Rivera essayait de parler à voix basse et d'éviter les lattes grinçantes du plancher.

Ils chuchotaient entre eux autour de la table. Ils parlaient principalement des évènements de leur chaotique Día de Muertos. Comme Miguel mourant presque. Ou le fait qu'Ernesto de la Cruz ait assassiné Héctor des décennies auparavant, et avait presque fait la même chose à Miguel la nuit dernière. Ou le fait que Mamá Imelda avait chanté.

Ce dernier fait était probablement la partie la plus choquante de la nuit entière.

« Elle avait pour habitude de chanter magnifiquement, » dit doucement Oscar. « Elle adorait ça. Et- »

« -Elle le faisait tout le temps, » continua Felipe. « Pas devant une foule comme ça, en revanche. Jamais plus que- »

« Quelques dizaines de personnes tout au plus. Et même là, elle préférait de plus petits groupes. Honnêtement- »

« -On as toujours pensé qu'elle avait une petite peur de la scène lorsqu'il y avait un grand public. »

« Mamá Imelda ? Elle n'aurait peur de rien, » dit Julio.

Croisant les bras et envoyant un regard éloquent à son papá, Victoria dit, « Pas même de faire une performance pour des milliers de personnes sans avertissement et en n'ayant pas chanté depuis presque un siècle ? Cela pourrait faire marquer une pause à n'importe qui. Même Mamá Imelda. »

« Mais elle l'a fait. Elle a chanté devant tout le monde. Et c'était incroyable, » dit Rosita, souriant au souvenir de la magnifique chanson. « Mais je ne pense pas qu'elle chantait réellement pour la foule, même alors qu'elle essayait de garder la foto éloignée de De la Cruz. » Sachant qu'elle foulait un terrain dangereux, Rosita s'arrêta brièvement, avant d'ajouter, « je pense que Mamá Imelda chantait pour lui. »

Tout le monde se tortilla inconfortablement. Aucun d'entre eux n'était encore certain de la manière d'approcher le sujet d'Héctor, ou s'ils étaient même autorisés à l'aborder. Pendant des décennies, personne ne pouvait le mentionner. Pas sous le toit d'Imelda. Tous en avaient suffisamment vu et déduit pour savoir combien de colère et de haine Imelda ressentait à l'encontre de l'homme.

Et pourtant, elle avait chanté sur scène pour protéger sa photographie, elle avait tenu sa main dans la sienne quand ils avaient donné à Miguel leur bénédiction et elle ne l'avait pas immédiatement lâchée après, et maintenant, elle était assise en vigile à son chevet pour voir si Héctor allait survivre. Ce n'étaient pas des actions nées de la haine.

Aucun d'entre eux ne savait ce que tout cela signifiait. Imelda avait-elle pardonné Héctor après tout ? S'il se réveillait un jour, serait-il le bienvenu dans le foyer à partir de maintenant ? La musique était-elle de nouveau autorisée ?

« Au temps où elle chantait, Imelda semblait toujours plus heureuse quand elle chantait avec lui, » dit lentement Oscar.

« Et la musique d'Héctor semblait toujours encore meilleure quand il jouait pour elle. »

Rosita sourit et dit, « Comme c'est adorable. »

A part les jumeaux, aucun d'entre eux n'avait rencontré l'homme avant la nuit dernière. Ils savaient seulement le peu qu'Imelda avait révélé. Ils savaient qu'il était un musicien qui avait abandonné sa famille. Cela peignait une impression très différente de ce qu'ils avaient vu d'Héctor. Tout à propos de lui semblait le désigner comme un homme bien qui avait fait une erreur, pour laquelle il payait encore le prix. Rosita pouvait dire qu'il se souciait véritablement d'Imelda et de sa famille.

Peut-être était-ce simplement le trait romantique de Rosita qui lui faisait voir des choses qui n'étaient pas là. Même si Rosita ne s'était jamais sentie attirée par aucun des hommes de Santa Cecilia (à la frustration grandissante de sa mamá au cours de sa vie), elle avait toujours aimé observer des couples ensemble. Elle était heureuse de les voir heureux ensemble. Et quand son frère avait épousé une femme dont il était fou amoureux, Mamá Imelda l'avait accueillie dans la famille et dans l'entreprise sans hésitation. Si quelqu'un pouvait croire que Rosita pouvait avoir une vie heureuse sans trouver de mari, ce serait cette femme. Mais Rosita s'était toujours demandé si tous les anciens sentiments d'Imelda pour l'homme qui l'avait quittée s'étaient transformés en haine.

Maintenant, il semblerait qu'elle pourrait finalement avoir sa réponse. Rosita pouvait affirmer que, juste comme Héctor se souciait toujours d'Imelda, elle aussi ressentait toujours quelque chose pour lui. Et apprendre qu'il avait été assassiné en essayant de revenir à la maison n'aurait pas créé ces sentiments. Cela aurait simplement donné à Imelda la permission d'admettre à nouveau ces émotions.

Tout cela était tellement mignon et romantique, si elle y pensait comme il faut.

Excepté le fait qu'Héctor avait presque été oublié et qu'il s'était tellement approché de la Dernière Mort qu'il avait fini dans un état insupportablement proche de la version des morts d'un coma. Et personne ne savait s'il se réveillerait un jour, ou même s'il survivrait. Ça lui fendait purement le cœur.

Elle n'avait pas vu beaucoup de gens subir la Dernière Mort, mais Rosita l'avait vu quelques fois. Principalement dans le cas où un membre obscur d'une large famille finissait par passer à travers les mailles du filet, les vivants perdant la trace d'un distant cousin vieux de plusieurs générations ou d'un arrière-grand-oncle qui n'avait pas survécu à l'enfance. Des gens qui avaient encore de la famille dans la mort pour s'occuper d'eux alors que les vivants avaient oublié. Ceux sans personne dans la vie comme dans la mort, ceux sans ofrendas et dont on se souvenait à peine, disparaissaient probablement plus souvent. Mais ils se cachaient habituellement, alors la Dernière Mort restait une chose rare et effrayante à laquelle assister pour ceux dont on se souvenait plus affectueusement.

Rosita espérait silencieusement que cette histoire d'amour ne finirait pas en tragédie avant qu'ils n'aient eu le temps de voir si la relation pouvait être ravivée.

« Il commence à se faire assez tard, » dit finalement Victoria. « Pensez-vous que nous devrions passer voir Mamá Imelda ? »

Baissant nerveusement la tête, Julio dit, « Je ne pense pas qu'elle veuille être dérangée. »

« Je vais y aller et voir si je peux lui parler, » dit Rosita. « Peut-être même qu'elle prendra un peu de repos. »

« Bonne chance pour ça, » dit Felipe.

Rosita refusa de laisser son commentaire ou la nervosité de son frère la dissuader. Se levant de la table, elle commença à réunir quelques objets. Une couette du placard contenant le linge de maison. Un des livres de Victoria qu'elle avait emprunté plus tôt et dont elle était à la moitié. Un bol qu'elle avait rempli d'eau chaude et un gant de toilette doux. Et une fois qu'elle eut rassemblé ses articles variés, elle les porta à l'étage.

« Mamá Imelda ? » Appela-t-elle doucement en entrant dans la pièce.

Puis elle s'arrêta. Rosita fixa la scène pendant un moment. Héctor était exactement comme avant, inerte et brillant de la lumière contre-nature de la Dernière Mort. Mais Mamá Imelda avait réussi à s'assoupir dans la chaise à ses côtés. Elle tenait sa main avec douceur, même dans son sommeil. Encore une fois, Rosita fut frappée par la tendresse pure de cette action. Ces deux-là devaient avoir été adorables quand ils étaient jeunes, avant qu'Ernesto ne ruine tout.

Elle posa tout sur la coiffeuse. Puis Rosita s'approcha de l'épaule d'Imelda et la secoua doucement.

Imelda se réveilla en sursaut presque instantanément, une lueur brève de panique dans les yeux avant qu'elle ne repère Héctor en face d'elle. Seulement après qu'elle ne soit rassurée de son existence, se tourna-t-elle vers Rosita.

« Tu as besoin de dormir, Mamá Imelda, » dit-elle avec autant de gentillesse qu'elle pouvait mettre dans ses mots.

« Je vais bien. »

« Je sais. Mais tu es aussi restée debout toute la nuit et nous aurons probablement besoin d'ouvrir l'atelier demain. Nous ne pouvons pas rester fermés pour toujours. Alors tu pourrais peut-être prendre du vrai repos, » dit Rosita. « S'il-te-plaît ? Je peux lui tenir compagnie un moment. »

Son expression butée resta en place un moment. Puis Imelda s'adoucit légèrement, sa fatigue et son inquiétude revenant sur son visage. Rosita choisit de prendre le risque de la pousser un peu plus.

« Tu es la bienvenue dans ma chambre, si tu veux. Je peux m'asseoir ici et lire tandis que tu te reposes, » dit-elle. « Je voulais finir ce livre rapidement et le rendre à Victoria de toute façon. Je promets de te faire savoir si quoi que ce soit change. »

Imelda, réticente, hocha lentement la tête, acceptant l'offre. Elle relâcha prudemment la main d'Héctor et la reposa sur le matelas. Puis elle se leva de la chaise. La femme se dirigea vers son armoire et en sortit quelque chose fait d'un tissu blanc et fluide, sa chemise de nuit.

« Merci, Rosita. Une courte sieste me ferait probablement du bien, » dit doucement Imelda. « Est-ce que tous les autres vont bien ? »

« , Mamá Imelda. Ils sont en bas et devraient s'en sortir seuls jusqu'au matin. Tu n'as pas besoin de t'inquiéter pour nous. Pour l'instant, prends soin de toi et repose-toi. S'il-te-plaît ? »

« Je le ferai, ne serait-ce que pour t'empêcher de t'inquiéter. Je sais comment tu es. »

Se rappelant comment elle avait l'habitude de surveiller et de s'inquiéter pour les petites Elena et Victoria, tout autant que Coco le faisait lorsqu'elles étaient enfants, Rosita ne pouvait pas protester. Même si elle ne s'était jamais mariée ni n'avait eut d'enfants, elle ne pouvait pas cacher ou nier sa nature maternelle. Prendre soin des gens était une part de ce qu'était Rosita. S'inquiéter pour ceux dont elle se souciait n'était pas quelque chose qu'elle pouvait empêcher.

Imelda s'arrêta brièvement dans l'encadrement de la porte, offrant à la silhouette allongée sur le lit un dernier regard. Puis elle s'en alla, les marches d'escaliers grinçant alors qu'elle montait au troisième étage. Rosita écouta les bruits de pas jusqu'à ce que Mamá Imelda atteigne la chambre et s'installe. Une fois que le silence fut revenu, Rosita reprit le bol d'eau et se rassit.

Elle avait vu Héctor la nuit précédente. Et ce n'étaient pas seulement ses os d'un jaune fade qui le faisaient paraître aussi sale. C'était difficile à dire maintenant que la lumière dissimulait la plupart des détails, mais elle avait remarqué combien de poussière et de terre s'accumulaient sur ses os. Courir à travers toute la ville avec Miguel, sans mentionner les fois où il s'était effondré au sol alors que son corps était parcouru de spasmes causés par l'approche de son sort, l'avaient laissé recouvert de saletés au matin.

Cela ne ferait pas de mal d'en nettoyer le plus gros. C'était le moins qu'elle puisse faire pour Héctor. Elle voulait faire quelque chose d'utile. De plus, Rosita se sentait toujours mieux quand elle était propre après un bain chaud.

Trempant brièvement le gant dans l'eau tiède, Rosita s'approcha et le passa doucement sur son crâne. Le long de son front, au-delà de ses tempes, et autour de ses orbites, elle usa de petits gestes prudents. Elle utilisa la même technique qu'elle utilisait à l'occasion quand elle gardait les enfants de Coco et devait leur donner le bain avant l'heure du coucher, douce et apaisante. Elle concentra brièvement son nettoyage autour des marques faciales vives, traçant chacune d'elles avec le gant avant de passer à la suivante. Déplaçant une de ses mains à l'arrière de son crâne pour aider à le stabiliser, Rosita passa le long de ses pommettes puis de sa mâchoire. Il ne bougea pas plus qu'il ne réagit à ses efforts. Mais Rosita ne laissa pas cela la décourager

Il était mort si jeune. Cette pensée la frappa alors qu'elle rinçait le gant. Il devait avoir été plus vieux qu'Abel, au Pays des vivants, d'à peine quelques années. Cela ne semblait pas juste. Ce n'était pas juste qu'il soit mort si jeune, qu'Imelda l'ait perdu et n'ait pas su pourquoi, qu'aucun d'entre eux n'ait pu le connaître avant maintenant, et que la Dernière Mort ait essayé de le prendre.

« Mais tu iras bien, » assura-t-elle, essorant le tissu. « La Dernière Mort ne t'aura pas. Tu es en sécurité. »

Supportant prudemment son crâne et soulevant légèrement son corps de l'oreiller, elle bougea le gant sur les vertèbres de son cou. Rosita travailla soigneusement entre chacune d'entre elles. Puis elle le releva un peu plus, à moitié nerveuse à l'idée que ses os faiblement connectés ne tombent en morceaux. Tout aussi douce que déterminée, elle retira doucement le t-shirt en lambeaux de son corps sans l'abîmer davantage. Puis elle passa lentement le gant sur le reste de ses vertèbres exposées et l'arrière de sa cage thoracique avant de replacer convenablement Héctor sur le lit.

Evitant les os brisés précautionneusement enveloppés, elle continua avec les petits gestes circulaires. Le reste de sa cage thoracique, le long de ses épaules, et puis le long de ses bras.

« Elle t'aime toujours, tu sais, » dit doucement Rosita. « Coco, je veux dire. Elle ne pouvait pas parler de toi. Aucun d'entre nous ne le faisait. Mais si quelqu'un abordait le sujet, Mamá Imelda se mettait en colère. » Tandis qu'elle parlait, elle passa le tissu humide sur chaque os de sa main. « Mais pas Coco. Elle n'était jamais furieuse contre toi. Elle était triste et tu lui manquais clairement, mais elle n'était jamais en colère. Pas de toutes les années où je l'ai connue. Peu importe ce qui est arrivé, elle t'aime toujours. Et quand tu te réveilleras, et qu'elle arrivera ici, elle te le dira elle-même. »

Alors qu'elle finissait avec son autre main, Rosita tourna son attention vers le plus gros des dégâts : ses pieds. Le pauvre homme s'était déplacé pieds nus pendant Dieu sait combien de temps. La terre devait s'être complètement ancrée dans ses os à présent, surtout avec toutes les entailles et petites égratignures qu'elle avait remarqué sur lui, et qui seraient parfaites pour piéger de la saleté. Pas qu'elle se risquerait à réellement frotter. Elle devait déjà être prudente avec ses os les plus épais, son corps étant en ce moment impossiblement fragile. Les plus petits de ses pieds ne survivraient pas à un traitement brutal. La dernière chose dont il avait besoin était qu'elle brise où broie ses os par accident.

La Dernière Mort l'avait amené à deux doigts de devenir de la poussière. Il n'en faudrait pas beaucoup plus pour achever ce qui avait été commencé.

« Nous devrons nous occuper de cela, » dit-elle, le gant travaillant en douceur pour ôter la terre de la surface luminescente de ses os. « Un Rivera sans chaussures ? Ce ne va pas du tout. Quel genre de famille serions-nous si nous laissions cela continuer ? Un des nôtres sans chaussures, c'est presque un crime. »

Une fois qu'elle fut satisfaite d'avoir fait tout ce qu'elle pouvait, Rosita rinça le gant une dernière fois. L'eau était froide, à présent, et semblait plutôt trouble. Elle ne pouvait pas imaginer où Héctor était allé se fourrer pour ramasser autant de terre et de poussière. Mais au moins, il était un peu plus propre que tout à l'heure, alors Rosita se sentait un peu mieux.

Posant le bol sur le côté, elle ramassa l'édredon qu'elle avait amené et le plaça sur la silhouette immobile. Elle borda Héctor de la même façon que le faisait Mamá quand Rosita était une enfant. Le tissu ne bloquait pas complètement la lumière émanant de ses os, mais il atténuait la lueur. Puis, prenant un moment pour plier sa chemise en lambeaux et notant mentalement de voir s'ils pouvaient la sauver plus tard, Rosita se réadossa contre la chaise avec le livre emprunté.

Il était aussi confortable que possible et c'était à présent son tour de s'installer. Elle avait le sentiment que c'allait être une longue nuit.


A/N : Imelda prend finalement un peu de repos. Considérant le fait qu'elle est probablement réveillée depuis le jour précédent et que c'a été une soirée très stressante, elle a besoin de sommeil. Heureusement, elle a une grande famille pour aider à garder un œil sur tout.

Et la prochaine fois, nous irons de nouveau voir comment se porte la famille vivante. Miguel doit encore découvrir pour combien de temps il est puni.

« Legato » indique que les notes devraient être douces et presque les unes sur les autres, plutôt qu'une articulation claire et distincte.