Chapitre deux
L'Emeraude Sylvestre
Il fallut plus d'une semaine à la vingtaine de survivants pour traverser les hautes montagnes. Ils parvinrent finalement, épuisés, accablés par la peine, aux abords de l'ancienne et mythique forêt de la Lorien. Le soleil était proche du zénith, et bien que l'on fût à la mi-mai, l'herbe était couverte de neige.
Les hauteurs de la Lorien étaient devenus une terre sûre pour tous les réfugiés de la Terre du Milieu depuis la chute de Fondcombe. Les lieux encore assez éloignés ou assez forts pour résister aux forces de l'Oeil Rouge étaient de plus en plus rares.
Du haut d'un belvédère, un jeune humain regardait les derniers rescapés de Fondcombe pénétrer dans le domaine de Celeborn. Il avait des cheveux d'un brun très clair, presque blonds, qui lui arrivaient à la nuque. Une barbe naissante recouvrait son menton et il était vêtu d'une armure de cuir typique des capitaines du Gondor. Il ne se rappelait plus de son nom de famille, ne l'ayant jamais utilisé, mais savait que, pour une raison qu'il ignorait, c'était celui de sa mère et non de son père, comme le voulait la tradition gondorienne. De toute sa vie, on ne l'avait jamais connu que sous le nom d'Innar.
Il descendit l'escalier en colimaçon et se précipita à la rencontre du petit groupe. Il reconnut parmi eux le capitaine Zassa. Celui-ci le vit également, mais mit un certain temps à le reconnaître. Il le trouvait très différent du simple soldat qui avait quitté Fondcombe après le dernier Conseil. Son nouveau titre de capitaine et ses récents combats semblaient l'avoir fait mûrir de plusieurs années en seulement deux semaines. Ses traits étaient plus creusés, son regard sur le qui-vive, et quelque chose dans sa mise ou dans son allure lui conférait un charisme indiscutable. Zassa s'inclina puis lui serra la main.
- Le seigneur Celeborn vous recevra dès ce soir. Je vais vous emmener aux dortoirs.
Du fait de l'importante augmentation de la population, on avait aménagé des bâtiments spéciaux pour les réfugiés. Ils étaient situés quelque peu au-dessus du niveau du sol, À l'ombre d'un gros arbre au feuillage très épais. Le fleuve Anduin s'écoulait non loin. Le groupe pénétra dans les dortoirs et quelques elfes vinrent leur offrir des morceaux de pain elfique.
Innar les regardait de loin. Il avait vu ce genre de scènes des dizaines de fois depuis qu'il avait fui les derniers vestiges du Gondor, peu après sa nomination. Il se souvenait encore de ce jour… Le jour où un petit homme trapu et rougeaud, l'Intendant provisoire, était venu à lui. Cela s'était passé dans un minuscule village ou les restes de l'armée du Gondor s'étaient réfugiés.
- Jeune homme… Sachez que je suis désolé pour la perte du capitaine Lurian Denasio. C'est à la fois une perte pour notre armée, et pour nous… Il comptait parmi mes amis les plus chers, oh, je n'étais pas toujours d'accord avec lui, notamment pour cette attaque téméraire, mais… Enfin, je… Voyez-vous, selon la tradition du Conseil des Capitaines, lorsqu'un capitaine du Gondor meurt, démissionne, ou disparaît pour une certaine durée, nous devons le remplacer, comprenez-vous…
Innar hocha la tête et dit à voix basse :
- Je sais.
- Or, nous devons également tenir compte des dernières volontés de feu votre capitaine. Et…
- Ses dernières volontés ?
- Oui, Lurian m'avait remis un pli peu avant la mission d'escorte de dame Lenalia, et… Son souhait en tant que capitaine était que vous preniez la succession de son poste, en cas de mort violente.
Le jeune lancier garda le silence. Après réflexion, il demanda :
- Attendez… Il a formulé cette volonté avant la mission d'escorte ?
- En effet…
- Mais c'est… c'est impossible. Ni lui ni moi ne nous connaissions avant cette mission…
- Il faut croire que vous vous trompiez sur ce point.
Le petit homme lui tendit la missive qui contenait le testament du défunt capitaine. Le jeune Innar la regarda attentivement. Elle était datée d'une semaine avant leur rencontre, dans ce col dans les terres de Rhûn.
Cela ne remontait qu'à un mois, maintenant, mais pour Innar, c'est comme si tout s'était passé dans une autre vie. Un monde calme, uni, pacifique… Un monde sans Arin le Sanglant. L'avancée irrésistible de ses forces, ainsi que la cruauté dont ses généraux et lui-même faisaient preuve avait anéanti toute résistance dans le sud de la Terre du Milieu, et le moral était bien bas dans ce qu'il restait des peuples libres des terres du nord. Tout le monde attendait avec terreur, que les armées maudites viennent les happer.
Le capitaine serra les poings. La pensée que rien ne semblait pouvoir atteindre celui qu'on considérait comme un véritable dieu (et qui d'après Gandalf en était bel et bien un) le mettait hors de lui. Il revoyait encore les décombres de la Cité Blanche, anéantie presque d'un simple claquement de doigts, et sa colère s'amplifia encore. Puis il vit les visages pâles, frigides, de ses anciens compagnons, passés par les armes puis ressuscités par une abominable magie. Et il se remémora enfin ce monstre au masque blanc, vêtu de noir, connu sous le surnom d'Eljin le Noir. Ses entrailles le firent souffrir à la seule pensée que quelques jours plutôt, il avait connu, et s'était lié d'amitié avec cet… il répugnait à l'appeler homme, ou elfe, ou quoi qu'il fut par le passé.
Loaven s'était assise contre un arbre, le visage enfoui dans ses bras. Ses yeux étaient rougis, humides. Elrohir s'accroupit à ses côtés et la regarda avec un mélange de tristesse et de peur. Elle était resté assise depuis son arrivée et les larmes coulaient à flot le long de ses joues.
Ils se regardèrent sans rien dire jusqu'à ce qu'au coucher du soleil. Le capitaine Innar revint à leurs dortoirs et les conduisit au sommet du plus haut arbre de la Lorien. Celeborn les y attendait. Innar s'approcha de lui et le roi de la forêt sacrée murmura quelque chose à son orée. Elrohir ne perçut que les mots « deux » et crut entendre le nom d'Elladan. Innar haussa les épaules et répondit à voix haute :
- Non, il n'est pas avec eux.
Celeborn fit quelques pas en direction de Loaven et d'Elrohir.
- Où… est votre époux, dame Loaven ?
Les lèvres de l'intéressée tremblèrent puis s'entrouvrirent, mais aucun son n'en sortit. Elrohir prit alors la parole :
- Il est tombé… de la main d'Eljin le Noir lui-même.
Celeborn écarquilla les yeux et Innar se retourna, l'air effaré.
- L'ombre l'a happé, murmura le roi.
Un silence long et pesant s'installa. Celeborn le brisa et demanda à nouveau :
- Combien de personnes ont survécu à Fondcombe ?
- Seize, monseigneur Celeborn, répondit Elrohir. Vingt se sont enfuies avec nous, mais quatre sont mortes dans les Monts Brumeux.
- Cela s'est passé il y a combien de jours ?...
- Nous nous sommes enfuis il y a une semaine. La cité a du tomber peu de temps après. Il ne doit en subsister que des ruines, à l'heure actuelle.
De nouveau, un long silence.
- Merci… Dame Loaven, je vous suggère du repos. Elrohir, veuillez rester, s'il vous plait.
Puis il se tourna vers Innar et, sur un signe de tête de celui-ci, le capitaine descendit quatre à quatre les escaliers, suivi de Loaven. Celeborn fit signe à Elrohir de s'asseoir, puis fit les cent pas en joignant ses mains dans le dos.
- Croyez-le bien, je suis navré de ce qui s'est passé à Fondcombe.
- Je le suis également, assura Elrohir, mais pourquoi aucun renfort n'est venu nous aider ? Les anciennes alliances sont-elles donc définitivement absoutes ?
- La situation est bien plus grave que vous ne l'imaginez, fils d'Elrond. La vérité est que ne nous ne savons absolument pas ce qu'il en est des traités qui unissent nains, hommes et elfes, pour la simple raison que toute communication a été rompue en Terre du Milieu. La Forêt Noire, la Lorien, Erebor et les Monts du Fer, le Rohan et même les Havres Gris sont tous isolés à cause des forces du Dieu Sanglant. A l'heure où je vous parle, je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il est advenu de Cirdàn, pas plus que je ne sais si le Roi Daïn des Nains d'Erebor est encore en vie.
- Les Havres Gris sont toujours sûrs. La plupart des civils de Fondcombe ont fui dans leur direction, dans l'espoir de pouvoir atteindre les rivages des Terres Immortelles.
- Et Elrond ? Qu'est-il advenu de lui ?
- Lui ? Fit Elrohir avec un grognement de dédain. Père a fui le lendemain du dernier Conseil, juste après la bataille de Minas Tirith. Il disait qu'il ne pouvait rien faire, il a cédé sa place à mon frère et s'est enfui vers l'Ouest, lui aussi.
- Vraiment ? Il est donc toujours en vie ?
- Oui, probablement. C'est tout ce qui compte pour lui désormais, sa misérable survie.
Celeborn haussa les sourcils.
- Je vous trouve bien irrespectueux… Votre père est un grand homme, pas un lâche, en dépit de ce que vous pouvez penser. Il a probablement fui parce qu'il savait qu'Arin voulait sa mort, il a fui pour tenter de protéger ceux qu'il aimait…
- Non, répliqua Elrohir d'un ton cinglant. S'il avait voulu protéger son peuple, il se serait battu. Il aurait donné sa vie, tout comme Elladan a donné la sienne. Maintenant, les Terres Immortelles aussi sont en danger.
Il avait pâli en évoquant son frère, mais son visage s'était durci, et son ton était plus résolu. A cet instant, Innar remonta les escaliers, suivi d'une huitaine d'hommes et d'elfes.
Deux jeunes elfes vêtus de toges grises apportèrent une table, puis des chaises. Tous, y compris Innar et Elrohir s'assirent et les deux elfes leur servirent du thé. Celeborn prit alors la parole.
- Bien, messieurs, je vous remercie d'avoir répondu à mon appel. Ainsi que vous le savez probablement tous, la cité de Fondcombe est tombée, il y a maintenant sept jours.
- Elrond est-il en vie ? Demanda un homme aux longs cheveux blonds, apparemment un réfugié du Rohan.
- C'est fort probable, répondit le roi elfique, il s'est exilé vers les Havres Gris peu de temps avant la bataille, dans l'espoir de pouvoir atteindre les Terres Immortelles.
Elrohir fronça les sourcils et croisa les bras. Celeborn n'y prêta pas attention. Un elfe parla à son tour :
- Nous devrions l'imiter. Nous ne sommes plus en sécurité nulle part, ici.
- Qu'est-ce qui vous fait croire que vous le serez davantage à Valinor ? répliqua Innar.
- Peut-être que la Terre du Milieu suffira à sa soif de conquête…
- Ah, je vois, grommela Elrohir. En somme, vous allez vous écarter de son chemin en espérant qu'il vous épargnera, c'est ça ?
- Ce n'est pas si simple, répondit l'elfe en rougissant.
- Ah oui ? Moi, je crois que c'est très simple au contraire. Si nous ne présentons aucune résistance à Arin, rien ne l'arrêtera.
- Nous avons déjà tenté à plusieurs reprises de l'affronter de face, dit Celeborn. Aucune arme ne semble pouvoir avoir raison de ses guerriers.
Innar se massa le menton puis demanda :
- Que veut-il, au juste ? Simplement transformer nos terres en cimetière ?
- Nous n'en savons rien. La seule personne à l'avoir vaguement connu, hormis le Traître, était Gandalf le Blanc.
- Et où est-il ?
- Il s'est exilé aux Havres Gris, lui aussi. Mais je ne crois pas qu'il compte retourner en Valinor.
- Exilé ? Répéta Elrohir.
- Oui… Il s'en veut toujours de ne pas avoir pu prévenir la menace de Seigneur Sanglant.
Le capitaine Innar se leva précipitamment.
- Si c'est la seule personne à savoir quoi que ce soit sur notre ennemi, alors nous devons le retrouver.
- A quoi bon ? fit Celeborn en haussant les épaules. Il s'est enfermé dans la bibliothèque, il ne veut plus voir personne. Nous devrions respecter son vœu d'isolement.
- Quelle bonne idée, fit Elrohir d'un ton acide en se levant à son tour. Oui, laissons Arin le Rouge ravager nos terres et massacrer nos familles, laissons les seuls personnes capables de l'arrêter s'enfuir !...
- Rasseyez-vous, Elrohir, fils d'Elrond, ordonna le roi.
Mais Elrohir ne l'écoutait pas. Il descendait déjà les escaliers en direction des écuries.
Innar vérifia la ceinture qui portait son épée puis déclara :
- Nous serons de retour dans dix jours, peut-être plus. Les sortilèges qui défendent la Lorien tiendront encore longtemps ?
- Il pourrait tenir deux jours comme une année, tout dépendra de si la magie d'Arin parvient à les contourner, où à détruire l'Emeraude.
Un vieil homme du Gondor demanda :
- L'Emeraude ?
- Oui, l'Emeraude Sylvestre. Une très ancienne pierre précieuse confiée par la Trinité Divine au premier roi de la Lorien, porteuse d'un grand pouvoir.
Innar s'inclina devant les membres de la réunion, puis partit rejoindre Elrohir.
