Chapitre Trois
Le Sombre Trône d'Elkhad
Les deux grandes portes de pierre s'ouvrirent à la volée. Trois hommes passèrent l'encadrure d'un pas rapide. Ils suivirent un long couloir, puis grimpèrent un escalier aux marches taillées à même la roche. Des elfes rouges s'agenouillèrent sur son passage. On murmura « Rueh Cuafdnarg ». Tandis que les deux soldats qui l'accompagnaient s'arrêtèrent ici, l'homme de tête ouvrit une double porte légèrement plus petite que la précédente, et descendit plus profondément dans la forteresse d'Elkhad.
Eljin restait silencieux. Il parvint finalement au cœur de la forteresse. C'était une vaste salle circulaire aux parois rocheuses éclairées par des torches. A l'opposé de la salle se trouvait un trône fait d'une étrange matière grise, et légèrement surélevé. Une cinquantaine d'elfes rouges s'y tenaient agenouillés, chantant une mélopée lancinante d'une voie très grave. Ils étaient habillés d'une toge grisâtre, tenue par une ceinture noire. Leurs visages se ressemblaient comme autant de gouttes d'eau.
Le guerrier noir reconnut aussitôt les Horfans, la garde d'élite de son maître. Ils étaient inexpressifs, les yeux clos, les mains posées sur le cœur. Un elfe de haute taille leur faisait face, le teint très pâle, les yeux d'un rouge vif et brillant. Eljin s'avança jusqu'à lui, puis s'agenouilla, tête baissée, dans une expression de servitude. L'elfe posa le regard sur lui et lui fit signe de se relever. Il secoua les manches de son habit de cérémonie rouge foncé. Puis, s'asseyant avec lenteur sur son large trône, il sourit au seigneur noir et déclara :
- Les sombres fumées qui s'élèvent depuis l'ouest me disent que tu t'es acquitté avec zèle et efficacité de la tâche dont je t'ai chargé.
- Fondcombe est tombée, Seigneur du Sang. Les elfes de la forêt n'ont opposé pratiquement aucune résistance.
- Oui, oui, je sais, répondit le Seigneur Rouge. Mais m'as-tu rapporté ce que je t'ai demandé ?
- Oui, maître.
Il passa la main dans une des poches de sa cape et en sortit un petit sac fermé par une corde. Il contenait un objet de forme rectangulaire, de la taille d'un poing. Eljin tendit le sac à son maître qui s'en empara avec avidité. Arin le retourna et dans le creux de sa main tomba une perle d'un blanc nacré. Celle-ci brillait d'une vague lueur, et des couleurs verdoyantes apparaissaient par-ci, par-là le long de sa surface. Le visage du Seigneur des elfes rouges se fendit d'un sourire amusé et il posa la perle sur le bras de son trône. Il y eut un petit déclic et la pierre blanche bascula par une petite trappe.
- Excellent travail, vraiment, vous vous êtes surpassé…
- Merci, marmonna Eljin.
Il hésita un instant puis demanda :
- Où en sont les recherches ?
- Comment ? fit Arin en se relevant. Ah oui, bien sûr… Eh bien, je les ai suspendues.
- Qu'est-ce que vous dites ? Cria l'elfe noir, et plusieurs Horfans cessèrent leur chant et se tournèrent vers lui, la main sur le pommeau de la lame.
- Je les ai suspendues, car elles ne nous sont plus nécessaires.
- Plus nécessaires ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Ca veut dire que je sais parfaitement où est Nariel Elentari.
- Vous … ? Commença Eljin, mais il s'interrompit.
- Elle a été emmenée aux Terres Immortelles.
Eljin écarquilla les yeux.
- Gandalf m'avait dit que ce serait leur faire courir un trop grand danger…
- C'est exact, mais Elrond a changé son plan. Il pense que sa dernière chance est de vaincre nos forces à Valinor. Et pour cela, il rassemble le plus de combattants possibles. Il n'a apparemment pas oublié les étonnants pouvoirs de cette semi-elfe…
Arin descendit de son trône. Il semblait plus pâle que jamais. Son sourire semblait être la continuité de la cicatrice qui partait de sous son oreille droite et lui arrivait aux commissures des lèvres. Ses yeux semblables à des braises se posèrent sur la lame d'Eljin.
- T'a-t-elle bien servi ? S'est-elle abreuvée des âmes de ses sous-elfes ?
- Oui, maître.
- Une lame digne d'un général, fit-il en posant sa main sur l'épaule du seigneur noir. Mais dis-moi, qu'est-il advenu d'Elladan ? Est-il mort, ainsi que je l'ai demandé ?
- Oui, maître Arin, je m'en suis chargé.
- Excellent, clama Arin en riant.
- Mais son frère est toujours en fuite, je pense qu'il s'est…
- Allons, peu importe Elrohir, qu'il continue à courir si ça lui chante ! Sa vie n'a aucune importance à mes yeux. Et puis, nous finirons bien par le retrouver, de toutes façons.
Il se tourna et fit face à Eljin. Celui-ci remarqua qu'Arin faisait une tête de plus que lui. Son sourire ne le faisait pas paraître plus sympathique, au contraire il semblait plus sombre, plus effrayant. Le dieu sanglant se tourna vers la porte et dit à son élève :
- Nous allons organiser une cérémonie pour nommer le nouveau Maître. Reste donc…
- Non merci, rétorqua Eljin. Je… j'ai besoin de repos.
- Oui… Bien sûr…
Eljin le Noir se détourna et marcha vers la porte. Il sentait le regard d'Arin le Rouge dans son dos. Sitôt qu'il eu franchit la porte, ses deux gardes du corps s'approchèrent de lui. Mais Eljin fit un signe de la main et les renvoya. Ils firent placèrent leurs mains sur leurs poitrines, du côté du cœur, en signe de dévotion, puis s'en vinrent.
Il se retrouva enfin seul. Il regretta que l'essentiel de l'antique forteresse fut sous la terre, et l'intérieur à ce point coupé de la lumière du jour. Les elfes rouges autour de lui partageaient le même teint blafard. Il était difficile de les confondre avec ceux qu'ils nommaient « sous-elfes ». Ils avaient pour la plupart des doigts étrangement longs et fins, des côtes saillantes et leur stature générale plus râblée. De longues années passées exilés sous la surface leur avaient conféré un don de nyctalopie, don qui ne faisait que les handicaper lorsqu'ils se montraient au grand jour. La douleur que leur causaient les rayons du soleil avait fait que leur armée, aussi puissante qu'elle fut, ne comprenait aucun archer, ni le moindre éclaireur, à l'exception d'Eljin lui-même.
Il traversa la forteresse et arriva devant le grand temple. Un prêtre très ridé criait des paroles dans l'ancienne langue des Valar, puis sortit un petit couteau mal aiguisé et le plongea dans la poitrine d'un elfe attaché sur un autel. Celui-ci ne fit pas un mouvement, pas un cri. Eljin pénétra dans la salle alors que la cérémonie semblait se finir. De nombreux elfes quittaient la pièce. Le prêtre s'approcha d'Eljin. Ses yeux étaient animés d'une lueur presque démente.
- Salut à vous, ô Grand seigneur de la vengeance, marmonna-t-il d'une voix éraillée. Nous venons juste d'achever le sacrifice en l'honneur de notre maître à tous, notre dieu dont la voix s'écoule dans nos esprits comme le sang dans nos veines… Et les signes m'ont accordé la vision du monde de demain, débarrassé de ses espèces décadentes qui nous ont jadis condamné à notre prison souterraine. La nuit tombera bientôt, grand seigneur, notre nuit, et le seul véritable dieu guidera alors tous les vrais elfes…
Eljin le regarda sans rien dire. Ces paroles avaient réveillé en lui d'anciens souvenirs. Il se rappelait sa vie passée dans ses mêmes tunnels d'Elkhad. Avait-il passé toute sa vie au-dehors pour finalement revenir à ses origines qu'il cherchait à fuir ?...
