Chapitre Quatre

Blanc messie et sombre présage

- C'est ça, les Havres Gris ?

Sous la pâle lueur du soleil couchant, les maisons, pour la plupart inoccupées, d'une couleur sombre, paraissaient tristes. Il n'y avait pas une lumière allumée dans le port. L'elfe et l'homme parcouraient les rues désertes.

- C'était beaucoup plus joyeux et beaucoup plus impressionnant avant la Terreur, déclara Elrohir.

- Et où sont passés… tous les habitants ? Demanda Innar.

- Ils ont fuit par la mer. Mais les pirates d'Umbar patrouillent au service d'Arin. Nous sommes obligés de lancer la totalité de notre flotte pour protéger nos transports. Notre armée est occupée sur deux fronts à la fois…

- Bon… Et où est Mithrandir ?

- Aucune idée.

- Alors où va-t-on ? Soupira le capitaine du Gondor.

- Nous allons demander à Cirdàn.

- Ah.

Innar n'avait pas la moindre idée de qui pouvait être Cirdàn. En réalité, bien que l'ancienne civilisation des elfes l'ait toujours passionné, il ne l'avait jamais réellement étudiée. La première fois qu'il avait pénétré dans une cité elfe remontait au dernier Conseil d'Elrond. Il connaissait vaguement les us et coutumes elfes, ainsi qu'une partie de leur histoire de l'Âge passé, mais à cela se limitait ses connaissances.

Le dénommé Cirdàn habitait dans une vaste habitation à l'architecture très complexe, entièrement faite de bois blanc. De grands draps blancs marqués du même symbole étaient étendus sous les fenêtres. A y regarder de plus près, Innar réalisa qu'il s'agissait de voiles de navire. Le capitaine se frotta le nez. La ville baignait dans une odeur d'embruns et de sel. Il se souvint alors à quel point il préférait la terre ferme au grand large.

Elrohir frappa à la porte. Presque aussitôt, un jeune elfe aux cheveux argentés vint ouvrir.

- Bonsoir, dit-il à voix basse. Que voulez-vous ?

- Voir Cirdàn, répondit Elrohir. Nous devons lui parler de Gandalf le Blanc.

- Mon maître va vous recevoir, seigneur Elrohir, bien qu'il ne soit pas au mieux de sa forme, actuellement.

Le domestique les invita à entrer. L'intérieur de la demeure était plongé dans la pénombre, à l'exception de quelques chandeliers tenus par divers serviteurs qui vaquait çà et là à leurs tâches. Les murs et les meubles étaient recouverts de décorations ayant toutes pour trait la mer. On voyait pêle-mêle des gouvernails, des tableaux représentant de grands vaisseaux au cœur d'une tempête, des schémas de navires de toutes tailles et des sculptures de créatures marines.

Le propriétaire des lieux était alité, le teint verdâtre. Ses gestes étaient faibles et incertains, et il gardait les yeux clos comme si la moindre lumière leur fut nocive. Sur sa table de chevet se trouvaient un bon nombre de petites fioles dégageant un fort relent d'éther.

- Qui êtes-vous ? Articula Cirdàn avec une difficulté visible.

- Je suis Elrohir, fils d'Elrond, et voici Innar, capitaine du Gondor.

- Il n'y a plus de Gondor… Marmonna Cirdàn, si bas qu'ils eurent peine à l'entendre.

- Nous sommes au courant, soupira Innar.

- Nous venions vous demander où Gandalf le magicien se trouve à l'heure actuelle. Nous savons qu'il est venu chercher l'isolement ici.

- Un magicien ? Oui, les Istaris venaient ici, autrefois. Mais ils sont tous partis, tous.

- Vous voulez dire qu'il est parti ? Où ? Demanda Innar.

- Oh, ils sont partis… Mes navires vers l'ouest, aucun n'est jamais revenu. Peut-être la Terre du Milieu sera-t-elle vidée un jour… Etait-ce bien utile finalement ?

- Fantastique, murmura le capitaine du Gondor. Y'a-t-il quelqu'un d'autre à qui nous pourrions nous adresser ? Ajouta-t-il à l'adresse d'Elrohir.

- Un peu de respect, grogna celui-ci. Il est malade… Et c'est le plus vieil elfe de la Terre…

- C'est très intéressant, ironisa-t-il, mais ça ne répond pas à ma question.

Sur ce, il fit demi-tour et quitta en trombe la chambre. Elrohir hésita visiblement, puis, après s'être excusé auprès de Cirdàn, il quitta la pièce et rejoint à grandes enjambées le capitaine.

- Mais enfin qu'est-ce qui vous prend ? Demanda-t-il à voix basse, la voix pleine de colère. Que vous soyez frustré de ce qui est arrivé à votre pays, je peux aisément le comprendre mais de là…

- Non, vous ne comprenez pas ! Coupa Innar d'un ton cassant. Vous êtes comme tous ceux de votre espèce… Vous vous reposez sur votre sagesse, vous pensez que le fait d'être plus anciens vous donne le droit de nous traiter avec paternalisme ! Je vais vous dire une bonne chose. Là-dehors, il y a un véritable monstre, doublé d'un fou furieux, qui se fait passer pour un dieu, et qui pour notre plus grand malheur s'est vu doté d'un pouvoir bien plus grand encore que celui du Sauron de la légende. Et vous, oui, vous, vous venez m'ennuyer avec vos histoires de respect… Je m'en fiche éperdument de votre respect, je m'en fiche totalement de votre peuple, ce qui compte pour moi, c'est d'éradiquer cette menace !...

Un long silence suivit ces mots. Elrohir arborait une expression de fureur mêlée de surprise. Innar brandit un doigt menaçant vers lui et déclara en détachant bien ses mots d'une voix chargée de rancœur :

- Je veux voir Gandalf. Maintenant.

Avant que l'elfe n'ait la moindre réaction, une voix grave et tremblante s'éleva :

- Peut-être que lui ne veux pas voir quiconque. Peut-être que ce n'est pas vraiment lui que vous voulez voir, mais une image rassurante, un esprit de bon conseil. Peut-être qu'alors vous serez fort déçus…

Innar ferma les yeux et inspira profondément. Elrohir jeta un regard par-dessus son épaule.

- Gandalf… murmura-t-il.

- Non, pas vraiment, répondit l'intéressé. J'ai bien peur, chers amis, que Gandalf le Blanc ne soit plus qu'une vague légende du Tiers Âge.

Le capitaine Innar le dévisagea longuement. Il ne ressemblait plus au Gandalf qui avait jadis couronné Aragorn le Fondateur. Ses longs cheveux blancs étaient décoiffés et quelque peu hirsutes. Sa robe blanche avait cédé sa place à une large toge brune. Ses yeux bleus étaient délavés, ses traits burinés et assombris par le manque de sommeil. Il tenait à la main un long bâton noir anthracite sur lequel il s'appuyait à moitié.

- Qu'est-ce qu'un vieillard fatigué peut pour vous ? Demanda-t-il avec un sourire affable. Venez-vous pour me convaincre de sortir de mon exil pour me battre à vos côtés dans votre croisade contre Arin le Rouge ?

- Je veux des réponses à mes questions, dit Innar.

- Ah, oui, des questions, toujours des questions. Suivez-moi, ajouta le magicien.

Gandalf les conduisit jusqu'à une bâtisse couverte de lierre. Au-dessus de la double porte était clouée une enseigne rédigé en alphabet quenya. Innar pesta intérieurement. Si certes sa diction dans la langue des elfes s'était améliorée, il n'avait toujours pas la moindre notion d'écrit. Le mage poussa la porte qui s'ouvrit dans un grincement au son proche du crissement de dents.

Le bâtiment abritait une bibliothèque visiblement abandonnée. Le sol était jonché de livres en désordre et les nombreuses étagères ainsi que la plupart des meubles étaient envahis par la poussière. Les trois hommes s'avancèrent parmi les rangées avec précaution, prenant soin de ne pas piétiner les ouvrages. Gandalf passa une petite porte dérobée qui menait à une petite chambre. En s'y avançant, Innar pensa que le terme de « chambre » était un peu pompeux. La pièce n'était en fait composée que d'un matelas posé à même le sol, d'une cheminée de pierre et de quelques meubles de rangement.

Innar referma la porte et s'adossa au mur, tandis que Gandalf s'asseyait sur son lit. Elrohir resta debout, les bras ballants. Après quelques instants, l'Istari prit la parole.

- Bien. Autant commencer tout de suite. Je suppose que la première question que vous désirez poser, c'est…

- Qui est Arin ? S'exclama soudain Elrohir.

- Tout juste, reprit Gandalf. Question simple mais réponse difficile. Il est ce que vous voyez.

- Est-ce que c'est… un dieu ? Demanda Innar, presque instinctivement.

- Un dieu, répéta le magicien en hochant la tête d'un air dubitatif. Je ne sais pas exactement ce qu'est ce qu'on appelle communément un dieu. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est beaucoup plus qu'un elfe. Ses elfes rouges, en tous cas, sont persuadés qu'il s'agit bien d'une divinité. Il est vrai que ses pouvoirs…

Gandalf marqua une pause. Innar haussa les épaules et murmura :

- Un dieu

Elrohir tourna les yeux vers lui.

- C'est ce qu'ils croient. Un homme capable de raser une ville entière n'est certainement pas un simple mortel.

Innar ricana puis dit :

- Je ne crois pas aux dieux.

L'elfe changea de sujet et demanda :

- Et qui est cet homme qui lui sert de général ?

- Eljin le Noir, marmotta Gandalf. Son Némésis. Son exécuteur. Celui qu'il envoie toujours au-devant de ses armées.

- Oui, lui. Qui est-ce ? Est-il… vivant ?

- Oh, il l'est sans aucun doute… Mais dans quel état…

- Mais qui est-il ? Insista Elrohir. Un elfe ? Un homme ? Autre chose ?

- Jadis un elfe, aujourd'hui… autre chose en effet.

- Qu'est-ce qui peut bien le pousser à commettre de tels actes ?

- Rien, répliqua Innar. Il est sous le contrôle mental de ce malade, comme tous ses soldats.

- Non, fit Gandalf. Tous ceux qui sont sous son contrôle ont un signe en commun. Les pupilles blanches, ajouta-t-il devant l'air circonspect d'Elrohir.

Il se leva et commença à faire les cent pas. Il étouffa un bâillement puis reprit :

- Chaque fois que la volonté est soumise, la victime voit ses pupilles disparaître. C'est le cas de son armée, mais pas d'Eljin.

- Alors… Commença Innar.

- Cela n'a pas d'importance pour l'instant, déclara Gandalf. Ce que vous vous demandez maintenant, c'est… Que devez-vous faire ?

- Ca me parait évident, rétorqua le capitaine du Gondor. Nous devons trouver un moyen de vaincre Arin, et toute sa bande.

- Oui, donner la mort à son ennemi est toujours le chemin le plus évident, dit l'Istari. Pourtant, cette fois, il ne semble n'y avoir aucun moyen…

- Mais vous, vous devez en connaître un, non ? Demanda Elrohir.

Gandalf croisa les bras et regarda le fils d'Elrond avec une sorte d'affection.

- Est-ce que vous en connaissez un ?

- Peut-être.

- Quoi ? Cria Innar. Comment ça « peut-être » ? Ca vous amuse de jouer avec nos nerfs ?

- Capitaine ! Cria Elrohir. Nous sommes tous à cran, d'accord ?

Innar expira bruyamment, les sourcils froncés, puis s'assit au pied du mur.

- Pourquoi disiez-vous « peut-être », Gandalf ? Demanda Elrohir.

- Quelque soit son pouvoir, il est impossible à Arin de maintenir autant de sortilèges d'immortalité en même temps.

- Oui ? Alors par quelle méthode ?

- On peut contenir la magie de différentes manières. Mais quel que puisse être celui choisi par notre ennemi, il nous faudra le découvrir, et le détruire.

- Le détruire… Il est sûrement bien gardé… Sûrement caché au cœur de son repaire…

- Et le repaire est lui aussi caché… Reprit Gandalf. Arin a bien fait les choses… Et c'est pour cela que j'ai bien dit « peut-être ».

A cet instant, Innar se releva et quitta la pièce en claquant ostensiblement la porte. Elrohir poussa un long soupir.

- Je ne comprends pas ce qu'il a…

- De la hargne, de la colère, de la douleur, mais surtout de la haine, murmura l'Istari en sortant sa pipe.

- De la haine ? Contre Arin ?

- Pas uniquement. Tout cela remonte à Minas Tirith. Quand son mentor et ami est mort… Lurian Denasio. Mais il n'a pas mit tout cela sur le dos des elfes rouges, non… Il s'est dit que tout était de sa faute. Et sa haine contre lui-même s'est accumulée, encore et encore… Et lorsque Eljin s'est révélé au grand jour, il a tout de suite reconnu son ancien compagnon de voyage. Et il s'en est voulu de ne pas avoir pu l'arrêter…

- Mais c'est stupide, comment aurait-il pu savoir…

- C'est stupide, bien sûr, mais…Cœur et raison ne sont pas un même ensemble.

Elrohir hocha la tête puis se plongea dans ses pensées. Ce fut finalement Gandalf qui rompit le silence en allumant sa pipe et en ouvrant la porte. L'elfe se releva précipitamment, comme sorti d'une rêverie.

- Qu'est-ce que nous allons faire, alors ?

- Tout d'abord, je dois me rendre en Lorien. Quelques études à faire… Et puis, je pense que consulter les Archives de Rën l'Ancien, en Erebor, pourrait m'apprendre quelque chose sur la magie… Eh oui, même les mages doivent parfois en savoir plus sur leur propre discipline… Oh, une dernière chose.

Le magicien souleva son matelas et en tira une épée ouvragée dans un fourreau de cuir noir.

- Tenez. Elle devrait appartenir à Innar.

- Cette épée… Murmura Elrohir avec une expression admirative. C'est…

- Chut, fit Gandalf d'un air amusé.

Ils rejoignirent Innar qui patientait à l'extérieur. Celui-ci leur demanda :

- Alors ? Vous avez décidé quelque chose ou vous restez encore dans vos chimères ?

- On a pris la décision de découvrir la cachette d'Arin, de l'attaquer de front et de le vaincre, dit Elrohir d'un ton léger.

- Parfait, vraiment parfait, cracha-t-il. Et on peut savoir ce qui vous a décidé à sortir de votre trou ? Ajouta-t-il à l'adresse de Gandalf.

- Je commence à croire qu'il y a effectivement quelque chose à sauver chez les hommes…