Chapitre Cinq
Jusqu'au bout du monde…
- Ca fait quatre attaques en moins d'une semaine, le doute n'est plus possible !...
- D'accord, alors qu'est-ce que vous suggérez ?
Le rohirrim prit un temps de réflexion puis dit :
- Nous ne laisserons pas l'expérience de Fondcombe se renouveler. La seule solution est d'attaquer leurs forces pendant qu'ils ne s'y attendent pas.
Un noble elfe aux cheveux bruns tirant sur le roux s'étouffa avec une gorgée de vin. Il s'exclama :
- Vous plaisantez ! Nous ne sommes même pas sûr de leur nombre, ni de leurs mouvements ! En fait nous ne sommes certains de rien !
- Si, rétorqua le rohirrim, nous sommes certains que ne rien faire conduira à notre mort. Comme à Fondcombe !
- Ah oui ! Et comment comptez-vous tuer des soldats qui ne sentent pas les blessures ?
- Nous trouverons bien ! C'est sûr qu'en fuyant l'ennemi, on ne trouvera aucun moyen de l'affronter.
Celeborn se passa les mains sur le front, puis cria :
- Silence ! Je vous en prie, messieurs, du calme !
Mais personne ne sembla l'entendre. La discussion céda sa place aux cris, les cris cédèrent leur place aux insultes.
- Les hommes sont-ils si stupides ? Cria un elfe de petite taille.
- C'est vrai que les elfes sont si parfaits ! Répliqua un réfugié du Gondor.
- Ca suffit ! Hurla soudain quelqu'un.
Innar venait de faire irruption dans le palais.
- Que s'est-il passé, seigneur Celeborn ? Demanda-t-il.
- Nos éclaireurs rapportent que les villages qui bordent notre forêt ont subi des raids.
- Ca ne fait aucun doute, l'armée d'Arin approche, ajouta le soldat du Rohan.
- Par conséquent, dit un elfe, nous devons rester ici afin de consolider nos défenses.
- Vos défenses ! S'emporta un homme du Gondor. Mais combien de temps croyez-vous qu'elles tiendront, vos défenses ? Rappelez-vous Fornost ! Les Dunedain étaient parvenu à repousser assez longtemps leurs ennemis, alors Arin n'a eu qu'à claquer des doigts pour faire s'effondrer leur château comme un fétu de paille !
- Là, vous marquez un point, dit le noble elfe en se rasseyant.
- Et vous conseillez donc de l'attaquer, c'est ça ? Dit Innar avec calme.
- Pourquoi pas ? Dit le rohirrim. Jusqu'ici, nous avons opté pour la fuite, et voyez ce que ça nous a rapporté…
- Difficile, très difficile de trancher, marmonna Celeborn pour lui-même.
- Ca n'a rien de difficile, au contraire, s'exclama Innar. Si vous envoyez vos troupes à la rencontre de celles d'Arin, ce sera la défaite assurée. Arin seul pourrait vaincre n'importe quelle armée, je l'ai vu. Et ses troupes ne peuvent pas être tuées par les forces conventionnelles.
- Et qu'en savez-vous, au juste ? Demanda le gondorien.
- Il dit la vérité, fit une autre voix.
Le magicien Gandalf venait à son tour de pénétrer dans la salle. En le voyant, les membres de la réunion poussèrent des exclamations, certaines amicales, d'autres peu flatteuses. Celeborn se leva et lui serra la main, un petit sourire au coin de la bouche.
- Les troupes d'Arin, expliqua Gandalf, sont protégées par de puissants sortilèges crées par leur dieu lui-même. Ni les épées, ni les flèches, ni le roc ne peuvent en venir à bout. Leur seule faiblesse et le cou, malheureusement, le Seigneur du Sang a aussi pensé à cela. Il leur a confectionné une armure très solide qui leur protège toute la tête, jusqu'au bas de la nuque.
- Pouvez-vous briser ce sortilège ? Interrogea quelqu'un.
- Je ne peux le faire directement, mais je sais comment y parvenir.
- Vraiment ? S'exclama le rohirrim, réjoui. Et comment ?
- Oh, c'est vraiment très simple, dit Innar, il suffit de pénétrer dans leur quartier général et de détruire l'objet magique dont Arin se sert pour maintenir ses sortilèges activés. Facile !...
Le guerrier du Rohan se rassit, dépité. Celeborn regagna son trône puis demanda :
- Sait-on seulement quelle est la nature de cet objet ?
- Pas encore, dit Gandalf sans se départir de son sourire. Mais ce n'est pas notre préoccupation première. La barrière magique que j'ai levée est-elle toujours là ?
- Oh oui, répondit le roi. C'est notre seule défense, je ne saurais la laisser s'affaiblir.
- Si Arin veut prendre ces terres, il doit convoiter l'émeraude, murmura Innar. Où est-elle ? Ajouta-t-il à voix haute.
- Dans ma chambre, dit Celeborn. Je la garde toujours près de moi.
- Pourrais-je la voir ? Dit soudain Gandalf.
- Bien sûr, suivez-moi. Nous levons cette séance, cria-t-il à l'assemblée.
Les appartements de Celeborn avaient la forme d'une citrouille, et la taille d'une petite maison. Les murs de bois étaient entièrement blancs est totalement nus. Le sol était fait de tapis très épais dans lequel le pied s'enfonçait aisément. Celeborn s'arrêta soudain, comme frappé par la foudre.
- Qu'est-ce qui… Commença Elrohir, mais le roi posa son index sur ses lèvres, puis désigna une fenêtre brisée.
Les éclats de verre garnissaient l'intérieur de la pièce, laissant à suggérer que quelqu'un était entré par là.
- L'émeraude, vite, chuchota Gandalf.
- Dans la table de chevet, répondit Celeborn à voix très basse, ses lèvres remuant à peine.
Gandalf se précipita vers le lit du roi et posa la main sur le tiroir. Soudain, une ombre surgit de derrière un meuble. Le nouveau venu brandit sa lame juste sous la nuque du magicien.
- Donnez-moi l'émeraude, dit-il.
Loin d'obtempérer, Gandalf se retourna et sourit comme s'il eut s'agit d'un vieil ami.
- Bonsoir, Nerhoear. Comment allez-vous ? Vous me semblez bien palot…
- L'émeraude, répéta l'intéressé, visiblement nerveux.
- Pourquoi ? Dit le mage Istari, parfaitement calme en dépit de l'arme qu'il avait juste sous la gorge.
- Mon maître la veut, répondit Eljin d'une voix sourde.
- Je sais, ce que je veux dire c'est… Pourquoi lui obéir ?
Le seigneur noir eut une courte hésitation puis déclara :
- Vous ne m'avez pas laissé le choix…
Tout en parlant, Gandalf avait lentement avancé la main jusqu'au pommeau de son épée. Il la sortit soudain, faisant s'envoler celle de son adversaire. Ce fut comme un signal pour Innar et Elrohir qui sortirent à leur tour leurs armes. Eljin poussa un juron dans une autre langue puis, brandit les deux mains devant lui. De ses paumes jaillirent des éclairs bleutés qui renversèrent Gandalf. Le seigneur noir plongea sur le sol et reprit sa lame, juste à temps pour bloquer le coup que lui assena Innar.
- Tu te souviens de moi ? Cria ce dernier.
Sans répondre, Eljin posa la main sur l'épée de son opposant et sa lame éclata dans un bruit de métal crissant. Elrohir décocha une flèche qui blessa l'autre elfe à l'épaule. Rompant le combat, Eljin repoussa son adversaire et bondit par la fenêtre ouverte. Innar fit mine de le suivre, mais Elrohir le retint.
- Qu'est-ce que tu fais ? Il a emporté l'émeraude !
- Il est déjà loin… Et tu es désarmé.
Innar haussa les épaules, puis repoussa Elrohir avec un grognement de dédain.
- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Demanda Elrohir.
- La Lorien est perdue sans l'émeraude, dit Celeborn. Nous devons faire évacuer la population !...
- Quoi ? Fuir ? S'exclama le jeune elfe. Et fuir où, je vous le demande ?
- A Erebor, dit soudain Celeborn. Ils ont eux aussi une pierre magique, le Diamant Terrestre. Et la forteresse nous permettra de tenir le temps de… enfin, de trouver une autre solution, si nous sommes attaqués.
Un archer elfe fit soudain irruption dans la pièce.
- Seigneur ! La cavalerie d'Inasa vient d'abattre notre poste frontière ! L'armée attaque !
- Eh bien, ils n'ont pas perdu de temps, remarqua Gandalf.
- Ordre de retraite immédiat ! Cria le roi Celeborn. Que tout le monde se réfugie en Erebor !
Gandalf, le roi et l'archer sortirent de la pièce en trombe.
A des kilomètres au sud, le seigneur Eljin avait rallié l'armée des elfes rouges. Ils étaient des dizaines de milliers, précédés de leurs morts-vivants. L'immense foule se scinda en deux pour lui libérer le passage. Il courut jusqu'à un char tiré par deux énormes lézards, semblables à des dragons auxquels on aurait amputés les ailes. Sur ce char se tenait Arin, le Dieu du Sang, habillé de son habituelle toge de cérémonie rouge sombre. Eljin s'agenouilla et tendit la pierre. Le seigneur sanglant tendit la main et la prit d'un geste nonchalant, comme s'il eut s'agit d'un simple caillou.
- Maître, j'ai exécuté vos ordres. La Lorien est sans défenses. Il ne reste plus qu'à prendre la pierre d'Erebor. Je soupçonne d'ailleurs les elfes de fuir pour cette direction.
- Je m'occuperais de la montagne des Nains. En attendant, vous avez bien mérité un peu repos.
Eljin le Noir releva la tête.
- De repos ?
Avant qu'il n'ait eu la moindre réaction, deux Horfans lui saisirent les bras. Arin lui prit sa lame grise et murmura :
- Une lame digne d'un capitaine…
- Non ! Cracha Eljin en essayant de se dégager.
Le visage d'Arin n'eut pas la moindre expression lorsqu'il frappa du tranchant de la lame dans la nuque du seigneur noir. Dans sa chute, son masque d'un blanc immaculé se brisa. Eljin sentit le sang couler à flots le long de sa gorge. Tout devint rouge. Puis, tout devint noir.
Le soleil venait de passer sous l'horizon lorsque des centaines de lakans pénétrèrent au triple galop dans la forêt de la Lorien, bientôt suivis par le gros de l'armée. Tout était silencieux et vide autour d'eux. Craignant une embuscade, quelques officiers ordonnèrent d'incendier les arbres et les habitations.
Arin entra à son tour dans la forêt sacrée, qui à présent partait en cendres. Il fut bientôt rejoint par une femme aux cheveux roux flamboyants. En s'approchant de lui, sa couleur de cheveux vira au brun.
- Cette couleur ne te va pas, fit Arin en souriant.
Inasa haussa un sourcil puis fixa le front du Dieu du Sang.
- Alors voyons… Dit-elle. Quelle forme te plairait ?
Après un instant de réflexion, elle ferma les yeux puis se métamorphosa en une fille plus jeune, aux cheveux dorés et aux yeux bleus foncés.
- C'est beaucoup mieux, commenta Arin en posant ses deux mains sur les joues de la déesse.
Ils s'embrassèrent profondément. Le sourire d'Inasa se changea soudain en une grimace de douleur. Des éclairs pourpres venaient de jaillir de ses joues. Arin était en train d'absorber son énergie vitale. Elle tenta de repousser le seigneur sanglant, mais toute sa force venait de la quitter. Au bout de quelques instants, elle s'effondra sur le sol, son visage flasque et violacé, ses yeux vitreux. Elle remuait toujours faiblement. Arin inspira profondément puis se pencha au-dessus d'elle et enfonça ses canines dans sa gorge.
Innar, juché sur un haut plateau, contemplait avec horreur le spectacle de la Lorien partant en fumée. Son cœur se serra de rage. Une femme elfe vint le rejoindre. Innar ne la reconnut pas tout de suite, puis vit ses cheveux blonds et son teint hâlé.
- Dame Loaven, marmonna-t-il avec un vague hochement de la tête en guise de révérence.
- C'est affreux, n'est-ce pas ?... Dit-elle.
Innar garda un temps le silence puis dit à voix basse en se tournant de nouveau vers elle :
- Il paiera pour tout ça… Pour avoir permit à ce monstre de pénétrer ces terres sacrées… Pour avoir massacré, pillé, et détruit… Je lui ferais payer… Je le jure.
