Chapitre Six

Et Au-Delà

A travers les vastes plaines qui bordaient les Monts du Fer galopaient six chevaux. Tous les six montés par des hommes du Rohan, le cœur rongé d'anxiété. Ils parvinrent finalement à la ville de Dale et la traversèrent au triple galop. Les rues étaient presque totalement désertes, et des barrages de fortune avait été établis un peu partout. Des nains, des hommes et des elfes se préparaient ensemble à une aube sanglante qu'ils espéraient ne jamais voir.

Les six rohirrims passèrent les Grandes Portes, pénétrant dans les gigantesques succursales de la forteresse d'Erebor. Les galeries étaient bondées de soldats de toutes origines. Des elfes ayant survécu à la catastrophe de Fondcombe côtoyaient des Dunedain, des nains de la Moria discutaient avec des rescapés du Gondor. Des chariots tirés par des sangliers de la taille d'un petit cheval transportaient des provisions en nourriture et en armes. Ils arrivèrent dans la salle qui jouxtait le Trône d'Erebor et mirent pied à terre. L'un d'eux portait dans ses bras une femme d'âge mur, visiblement inconsciente.

- Capitaine Innar ! Cria le chef des rohirrims en se précipitant vers le Trône.

L'intéressé, appuyé contre un mur près du Roi Daïn, s'approcha du cavalier du Rohan.

- Vous voilà déjà de retour ?

- Oui, capitaine. Nous n'avons pas pu suivre les troupes d'Arin, selon vos ordres. Ils ont disparus sans laisser la moindre trace.

- Donc, vous n'avez aucune idée de l'emplacement de leur base principale ?

- Non, capitaine Innar. Tout ce que l'on sait, c'est qu'elle doit se situer quelque part dans le nord, près des Montagnes Grises.

Innar hocha la tête d'un air dubitatif, puis joignant les mains dans le dos, il ajouta :

- Rien de plus que ce que nous ne savions déjà, somme toute.

- C'est exact. Toutefois, sur le chemin du retour, nous avons intercepté un convoi de Lakans qui semblait lui aussi se diriger vers le nord.

- Un convoi ?

- Oui, capitaine. Ils convoyaient une prisonnière. Nous avons lancé une attaque surprise et tué douze des leurs. Les guerrières d'Inasa ont prit la fuite, laissant derrière eux leur captive...

Il fit signe à l'un de ses hommes qui apporta le corps de la femme évanouie. Innar la reconnut aussitôt et sentit son cœur s'accélérer.

- La princesse Lenalia !...

Quelques minutes plus tard, Gandalf, Elladan, Celeborn, Daïn et Innar étaient regroupés autour d'un lit, dans laquelle était couché la descendante d'Eldarion.

- Un convoi, vous dites ? Murmura Daïn avec son accent rocailleux.

Tous semblaient préoccupés.

- Quand va-t-elle se réveiller ? Demanda Elladan.

- Dans moins d'une heure, dit Gandalf. Elle a subi un sortilège d'envoûtement, que j'ai pu dissiper.

- Nous devrions la laisser se reposer dans ce cas, dit le Roi Daïn.

Elladan et Celeborn approuvèrent d'un hochement, puis ils quittèrent tous la chambre. Sur le seuil de la porte, Innar s'arrêta, puis revint auprès du lit de Lenalia. Il tira une chaise à lui et s'assit.

- Je sais que vous ne dormez pas, dit-il soudain.

La princesse ouvrit aussitôt les yeux et afficha un air étonné en voyant Innar. Celui-ci hésita, les lèvres tremblantes, puis ajouta :

- Bonjour… mère.

L'étonnement de l'héritière devint une véritable stupéfaction.

Au-dehors, près des Grandes Portes, Gandalf et Daïn inspectaient les défenses de la forteresse.

- Ca ne vous parait pas bizarre ? Demanda Daïn.

- Pardon ? Marmonna l'Istari en rajustant sa cape.

- Des semaines après sa capture, la seule héritière connue du Gondor réapparaît comme par magie… Vous ne trouvez pas ça étonnant ?

- Vous pensez qu'elle pourrait avoir été infiltrée ? S'étonna Gandalf.

- Et pourquoi pas ? Ne sommes-nous pas en guerre ?

Le magicien réfléchit un moment puis dit :

- Non, si c'était un espion, Arin l'aurait envoyé directement ici. De plus…

Il s'approcha d'une fenêtre puis conclut :

- De plus, s'il veut nous trouver, il sait où chercher.

Daïn pinça les lèvres.

Quelques instants plus tard, ils furent rejoint par Elladan, qui traversa le couloir en haletant, puis s'exclama d'une voix éreintée :

- Nous avons reçu un message des éclaireurs de la Lorien. D'après eux, le seigneur Arin a éliminé Eljin le Noir et la déesse Inasa !...

Le Roi des Nains haussa les sourcils et passa la main dans sa barbe. Gandalf poussa un léger soupir puis, s'accoudant à une fenêtre, déclara :

- Oui, tout est en place.

- Ca n'a pas l'air de vous surprendre, remarqua Elladan, qui s'était appuyé contre le mur pour reprendre son souffle. Vous ne trouvez pas étonnant que notre ennemi supprime son meilleur général et la femme qu'il aimait ?

- Qu'il aimait ? Répéta l'Istari. Voilà qui est bien mal connaître le Dieu des Flammes… Celui-ci n'a jamais aimé qu'une seule personne de sa vie, et elle morte quand il avait huit ans.

- Mais pourquoi supprimer ces gens alors qu'il se prépare à passer à l'attaque ? Interrogea Daïn, perplexe.

- Parce qu'il sait, tout comme chaque tyran sanguinaire sait, qu'à la guerre, notre pire menace ne vient pas de nos ennemis, mais de nos alliés, car eux seuls connaissent leurs faiblesses.

D'un geste machinal, Gandalf sortit sa pipe ainsi que sa tabatière.

- Je me suis surestimé, marmonna-t-il en bourrant sa pipe.

- Comment cela ? Demanda Elladan.

- Oh, peu importe. Disons simplement que l'une des vagues lueurs d'espoir que j'entretenais a été enterrée avec Inasa et Nerhoear…

Le Roi d'Erebor ne su quoi répondre.

Lenalia s'était assise dans son lit. Ses cheveux blonds tirant sur le brun étaient trempés de sueur et sales. Elle regardait Innar avec un mélange de fierté et d'inquiétude.

- Depuis quand le sais-tu ? Demanda-t-elle avec douceur.

- J'ai l'impression que c'est depuis toujours, répondit le capitaine avec un sourire sans joie. Mais disons que Gandalf l'a… fortement suggéré.

- Alors tu sais probablement qui est ton père, n'est-ce pas ?

Innar tourna lentement son visage vers sa génitrice et hocha la tête en signe de dénégation.

- Si, tu le sais, murmura Lenalia. Nous ne nous sommes aimés qu'une semaine. Nous étions occupés chacun de notre côté… Il était affecté à l'ouest du Gondor, et moi, je me cachais dans les terres de Rhûn. Ce qui me fascinait chez lui, c'était son assurance, son courage… dont tu as visiblement hérité… comme de son titre.

Il sentit comme des griffes invisibles frapper son cœur.

- Lurian…

Lenalia approuva d'un signe de tête.

- Ce n'était pas réellement moi que vous étiez chargé d'escorter de Rhûn jusqu'en Minas Tirith. Lurian ne t'a jamais perdu de vue depuis ta naissance. Il savait que tu étais chargé de défendre le village où j'étais. C'était toi que l'escorte devait ramener. Je n'étais qu'un leurre. C'était un plan de ton père… Et il a fonctionné. Je te laisse imaginer la rage du Seigneur Rouge quand il a découvert que je n'étais pas le dernier descendant d'Isildur et d'Aragorn.

Elle sortit les mains de sous son drap et retroussa ses manches, exhibant d'horribles cicatrices et brûlures, recouvrant tout ses bras.

Innar ressentit soudain le besoin de se lever et parcourut la pièce de long en large, les mains tremblantes, le cœur battant la chamade. C'était comme s'il s'était soudain vraiment réveillé. Il sentait que quelque chose d'important reposait sur lui, quelque chose de vraiment important.