Chapitre Sept

Une Âme vaincue

Il faisait froid. Tellement froid. Et sombre. On apercevait difficilement quelques lueurs au loin, incertaines, tremblantes, comme des hallucinations. Le sol était dur, son contact encore plus froid que la température de l'air. Tout était silencieux, à l'exception de vagues murmures tout autour.

Prudemment, une main s'avança, tâtant le sol de pierre. Puis une autre. Doucement, comme par peur de réveiller quelque monstre endormi, quelqu'un se remit debout dans l'obscurité. Il se sentait malade, aussi malade que s'il sortait d'une longue fièvre. Tout semblait tourner autour de lui.

Il marcha droit devant lui, à pas prudents. Les murmures se rapprochaient et se faisaient de plus insistants. Soudain apparut au loin une autre silhouette, vraisemblablement humaine. L'être s'en approcha, presque effrayé. La personne face à lui arborait des traits doux et une longue chevelure noire. Ses yeux bleus étaient cernés de noir et son visage pâle comme un crâne de squelette. Son cou était balafré d'une horrible cicatrice rouge.

- Bonjour, Eljin, dit-il d'une voix qui parut résonner, comme au travers d'un long couloir.

L'intéressé ouvrit des yeux ronds.

- Elladan…

L'elfe hocha la tête en souriant.

- C'est exact, ravi de voir que vous ne m'avez pas oublié. Comme beaucoup d'autres personnes qui ont succombé de votre main. A ce propos…

Les murmures devinrent des paroles. D'autres personnes arrivèrent de tous côtés. Certains portaient sur le corps ou le visage des cicatrices, des blessures. Ils formèrent un cercle autour d'Eljin.

- C'est bien lui, dit l'un d'entre eux.

- Oui, c'est bien le meurtrier, dit un autre.

- Notre meurtrier…

Tous répétèrent « meurtrier », puis le cercle se rétrécit. Eljin porta la main à sa ceinture, mais il n'y avait nulle arme. Les morts tendaient leurs mains pâles vers lui tout en avançant.

- Suffit ! Reculez ! Hurla une voix.

Eljin rouvrit les yeux. Les victimes avaient disparues. Il n'y avait plus qu'une silhouette vêtue d'un habit bleu foncée très large et d'une capuche. Son visage était caché par un masque de bronze qui ne comportait aucun trou pour les yeux ni pour la bouche. Ses mains étaient, elles, recouvertes de gants de métal gris.

- Viens, dit-il sans autre forme d'introduction.

Eljin le suivit dans l'obscurité totale. Une porte s'ouvrit soudain dans les ténèbres. Elle débouchait sur un très long corridor, large d'une cinquantaine de mètres. Eljin ne parvint pas à voir le plafond en regardant en l'air. Les murs étaient recouverts d'étagères où étaient alignés des pierres grises de la forme d'un livre. Il en prit une et la regarda sous toutes les coutures. Son pouce toucha soudain un renflement et des pensées l'envahirent aussitôt. Des souvenirs. Il se vit fermier dans une plaine du Gondor. De stupeur, il lâcha la pierre qui se brisa contre le sol. Une longue plainte déchirante s'éleva dans la succursale.

L'autre personne agrippa Eljin par l'épaule et le tourna face à elle.

- Ne touche pas à ça !

- Mais qui êtes-vous ? Répliqua-t-il, soudain énervé. Et qu'est-ce que c'est que tout ça ? Où suis-je ?

- Où ? Répéta l'être. Où ? Où crois-tu que l'on va lorsque l'on est mortellement blessé à la nuque ?

La réplique figea l'elfe.

- Je suis… mort ?

- Oui. Mais pas tout à fait. Viens.

L'être l'entraîna le long du couloir, jusqu'à une autre porte. Eljin le détailla du regard. Il était impossible de dire s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme, ni par l'apparence, ni par la voix.

Eljin et son mystérieux hôte arrivèrent finalement dans une pièce triangulaire. Divers sièges et livres la parsemaient, et un énorme globe de la taille d'un œuf de dragon se tenait au centre, une partie encastrée dans le sol. L'être prit un siège et fit signe à son invité d'en faire autant.

- Bien, dit-il. Tu m'as demandé qui je suis. Pour résumer, je suis l'archiviste de tout cela.

D'un geste large, il désigna les bibliothèques qu'ils venaient de parcourir.

- Et « tout cela », c'est quoi ? Demanda Eljin.

- La Terre du Milieu. Ses habitants. Tous. Y compris leurs dieux.

- Vous êtes…

- Je suis beaucoup de choses, et très peu. Je n'existe pas pour ceux de la Terre. Mais jadis, j'ai eu pour tâche de tous les créer. Et de les surveiller. De veiller à ce qu'en aucun cas l'étincelle de la vie qui s'est allumée il y a des âges ne s'éteigne.

- Et… Où sommes-nous ?

- Dans le Temple des Eternités. C'est ici qu'un jour très lointain, les six premiers dieux ont été nommés.

- Les six premiers dieux ? Murmura Eljin.

- Oui… Afin de protéger et de diriger l'humanité, il a été décidé jadis de nommer six dieux. Trois hommes, et trois femmes.

- Trois hommes… Vous voulez parler d'Agglartë ?

- Exactement, reprit-il. Arin, Hakunin, et toi-même, bien sûr, étiez le cinquantième Agglartë. Telle était la situation il y a quelques années. Et puis, comme tu le sais, les troubles ont commencé. Hakunin a tenté de te tuer…

- Mais il est mort, coupa Eljin. Je l'ai tué il y a plus de dix ans.

- Oui, mais ce n'est pas lui, le problème, tu le sais. Lorsque Hakunin commença à perdre la raison, je m'intéressais de nouveau aux trois dieux. Et je découvris qu'Arin avait constitué toute une armée dans mon dos, et amassé bien trop de pouvoir… Et c'est pourquoi, le Renouveau devait avoir lieu.

- Qu'est-ce que le Renouveau ?

- Parfois, il est décidé que les six dieux en place doivent être remplacés. Alors, six autres sont nommés à leur place. Mais Arin l'a découvert… Et il a cherché chacun des Six, dans le but de les éliminer, afin qu'aucun autre dieu ne puisse le menacer. Et pour être certains que je ne puisse pas les ressusciter, il a absorbé leurs âmes.

- Qui… Qui étaient ces six dieux ? Demanda lentement Eljin, redoutant presque la réponse.

L'être poussa un long soupir.

- L'un d'entre eux, ce devait être toi. Mais Arin m'a devancé, et t'a corrompu… Quelle ironie. Celui qui devait être nommé dieu de la Justice s'est laissé berné par le spectre de la vengeance.

Il semblait plus parler pour lui-même.

- Le deuxième, continua-t-il, était Elladan.

Eljin ressentit comme un poids sur le cœur. Depuis son réveil dans ce lieu étrange, tout son passé semblait retomber lourdement sur lui.

- Des six dieux et déesses que j'ai nommé, il n'en reste que deux, conclut l'archiviste en regardant la paume de sa main gantée.

- Si c'est vous qui vous occupez de toute vie sur la Terre du Milieu, pourquoi ne le tuez vous pas tout simplement ?

- Je n'ai pas le… droit de supprimer la vie, murmura sombrement l'être. Il n'y a qu'un seul moyen d'en finir avec lui, et c'est pour ça que j'ai enfreint une des règles et sauvé ton âme.

- Moi ?... Marmonna Eljin le Noir.

- Toi. N'oublie pas que tu es le principal responsable de sa réussite actuelle. N'est-ce pas toi qui as éliminé physiquement toute personne capable de le menacer ? N'est-ce pas toi qui as permis la destruction de Fondcombe et de la Lorien ?

- Je… Balbutia Eljin. Je n'y suis pour rien… J'étais manipulé… Je ne savais pas ce que je faisais…

- Tu n'as jamais été manipulé. Tu savais très bien ce que tu faisais. Tu n'as agi que par vengeance.

L'être parlait d'un ton indifférent, presque las.

- Non ! Cria-t-il soudain. Je voulais… Je voulais la revoir… Il m'avait promis…

- Bien sûr, c'aurait été tellement plus simple de te servir de Nariel Telcondar comme d'une excuse… Mais il aurait fallu énormément de sottise pour croire qu'Arin puisse te dire la vérité.

L'elfe posa ses deux mains sur son visage. Ses yeux le brûlaient. L'autre posa une main ferme sur son épaule et serra.

- L'heure n'est pas aux lamentations, dit-il avec raideur. Arin devient chaque heure plus puissant. Il ne reste plus qu'une barrière avant qu'il n'atteigne son objectif. Quelqu'un doit l'arrêter.

- Et vous voulez que ce soit moi… Pourquoi ?

- Parce que tu es le seul à le pouvoir.

- Vous vous trompez. Je l'ai déjà affronté dans le passé, il me surpasse largement. Et il s'est rendu totalement immortel. Aucune blessure physique ou magique ne peut le tuer.

- Je n'ai pas parlé de le tuer. J'ai parlé de le stopper. La seule façon de mettre un dieu hors d'état de nuire, comme Arin l'a découvert, est d'absorber son âme.

Il (ou elle) claqua des doigts. Aussitôt, un bourdonnement émana de l'énorme sphère qui sembla se remplir d'un brouillard gris opaque. Sa couleur vira au rouge, puis un pommeau en jaillit. L'être fit un geste gracieux de la main et une épée apparut. Elle semblait faite d'un seul morceau de métal noir de jais. Tout le long de la lame étaient gravées de runes étranges qui étincelaient d'une légère couleur bleutée. Sa garde était faite d'une matière inconnue proche de l'émeraude.

- Voici Fratricide, déclara l'être au masque de bronze. Sa lame a été conçue pour boire l'âme et l'énergie de tout être vivant avec laquelle elle entre en contact. Cette lame seule peut anéantir Arin.

Eljin eut un petit rire nerveux.

- Je crois que vous ne comprenez pas… Jamais je ne pourrais ne serait-ce que survivre quelques instants dans un duel contre lui… Et de toutes façons, tout cela ne me concerne plus. La Terre du Milieu n'a jamais été ma patrie. Je suis né dans les profondeurs d'Elkhad, dans mes veines coulent le sang de ces abjects elfes rouges, et c'est pour moi la pire des malédictions. Je n'ai pas de passé. Rien ne me retient ici. Il n'y avait qu'une chose que je voulais… et elle ne se trouve plus en Terre du Milieu.

- Crois-tu qu'il te suffise de te dire cela pour être hors-jeu ? Cela te concerne. Cela te concerne même plus que jamais.

Il claqua à nouveau des doigts et la sphère projeta une faible lumière orangée. En son sein, une image avait remplacé le brouillard. Le cœur d'Eljin sembla s'arrêter lorsqu'il reconnut Nariel dans la sphère. Face à elle se trouvait Arin le Rouge. Une vive lumière pourpre illumina soudain la pièce. Arin était en train d'absorber l'énergie de la jeune elfe. Eljin se précipita contre la paroi de la sphère. L'image disparut presque aussitôt.

- Que penses-tu que le Dieu Sanglant fera lorsqu'il aura agenouillé toute la Terre ? Demanda l'être masqué. En Erebor se trouve actuellement le seul homme qui sache où se trouve Nariel Telcondar, l'une des deux derniers à pouvoir prétendre au Trône Divin. Si cet homme tombe entre les mains d'Arin…

Il y eut un moment de silence, puis il reprit :

- Aussi je te le demande, Nerhoear Laiquaninwa, Eljin, où peu importe qui tu crois être. Comment peux-tu penser que tout ça ne te concerne pas ? Tu n'as jamais eu le choix.

En larmes, Eljin tomba à genoux. Son cœur battait trop fort sous sa poitrine. L'être au masque de bronze le saisit par les deux épaules et le força à lui faire face.

- Tu… tueras… Arin, cria-t-il en insistant sur ses mots.

L'être lui tendit la lame Fratricide. La main gauche d'Eljin se posa d'elle-même sur le pommeau, comme s'il ne la contrôlait pas. La pièce commença à trembler autour d'Eljin. Il vacilla et tomba face contre terre. Une dernière pensée traversa son esprit.

« Tu tueras Arin ».

A nouveau, le noir total.