Chapitre Huit
L'humanité mérite une prière
- Alors ? Qu'est-ce qu'on fait ? Demanda Daïn d'un ton sec.
- Le pouvoir du Diamant de Terre nous permettra de renforcer nos soldats. Cela nous conférera un léger avantage en cas d'affrontement, déclara Gandalf.
- D'après ce que nous savons, les guerriers elfes rouges sont très bien entraînés, et portent des armures très solides. Mais elles restent vulnérables au feu.
- Oui, mais on peut être certain que le Dieu du Sang saura palier à cette faiblesse, commenta Celeborn. D'ailleurs, son pouvoir est tel qu'il pourrait à lui seul transformer cette montagne en un petit tas de poussière.
- Il faut attaquer, clama une voix.
Tous se tournèrent vers l'homme qui venait de pénétrer dans la salle du Trône. Innar marcha résolument vers le Trône et se tint face au Roi Daïn, le dos droit, les mains sur les hanches. On lisait une détermination féroce dans son regard. Celeborn ne pu retenir un petit rire moqueur.
- Nous sommes à peine assez nombreux, et les elfes rouges ne craignent ni les armes, ni les sorts.
- Peu importe les elfes rouges, répliqua Innar d'un ton cinglant. Notre ennemi se nomme Arin, le faux dieu. Sa mort signifiera la capitulation immédiate de tous nos ennemis.
Le roi de la Lorien pinça les lèvres, incapable de répondre. Il semblait croire qu'Innar bluffait. Face au trône, de nombreux soldats humains, elfes et nains écoutaient avec attention le capitaine du Gondor.
- Nous n'avons qu'une chose à faire : tandis que nos forces détourneront son armée de pacotille, vous, Gandalf, et moi-même, nous pénétrerons à l'intérieur de sa forteresse. Et une fois là-bas… nous en finirons, une bonne fois pour toutes.
Plusieurs soldats poussèrent des exclamations d'approbation, d'autres marmonnèrent d'un ton dubitatif.
- Un plan intéressant, fit Gandalf en dodelinant de la tête, mais comment comptez-vous vous y prendre pour le détruire ?
Innar resta un instant silencieux, puis clama :
- Nous trouverons un moyen. Il y'en a forcément un.
Celeborn leva les yeux au ciel, tandis que Daïn toussota en signe de désapprobation. A cet instant, un nain entra dans la salle en courrant.
- Roi Daïn ! Roi Daïn ! Cria-t-il. Nous avons capturé un elfe rouge !
Daïn, Gandalf et Innar se précipitèrent à l'entrée, où quatre nains armés de marteaux de guerre tenaient en respect un elfe tout de noir vêtu.
- Eljin ! Hurla Innar en se précipitant vers l'elfe rouge qui se tenait à genoux.
Dans un grand cri de rage, le capitaine se jeta sur Eljin et le renversa. Il serra ses mains autour de son cou, le faisant suffoquer.
- Séparez-les ! Cria Daïn. Vous deux, emmenez l'elfe rouge en cellule.
Deux nains saisirent Innar tandis que les deux autres conduisirent l'elfe rouge en direction de la prison.
Quelques instants après, Gandalf pénétra dans la chambre d'Innar. Celui-ci semblait d'humeur massacrante.
- Qu'est-ce que vous voulez ? Demanda-t-il avec colère.
- Vous parler de notre prisonnier, répondit Gandalf avec calme.
- Lui ! Eh bien, pourquoi le gardez-vous en vie ? Ce monstre a tué des centaines d'innocents, est-il besoin de vous le rappeler ?
- Je sais, mais il y a autre chose.
- Quoi ?
Gandalf s'assit sur une chaise faite de pierre.
- Vous avez tout à l'heure évoqué un plan très ingénieux pour vaincre notre ennemi commun. Je crois qu'Eljin pourrait être le rouage qui vous manquait pour le rendre parfaitement opérationnel.
- Je vous demande pardon ? Fit Innar en s'approchant de Gandalf, les sourcils froncés, son visage crispé par la fureur.
- Vous ne voyez pas ? Je vous avais dit que nous ne connaissions aucune faiblesse au Dieu du Sang. Mais si quelqu'un est susceptible d'en connaître une, c'est bien Eljin. Dans le cas contraire, pourquoi Arin aurait-il jugé nécessaire de le supprimer ? Qui plus est, il est certainement la seule personne qui puisse nous donner la position du quartier général d'Arin.
Innar eut un mouvement de recul.
- Vous… Vous feriez confiance à ce traître ?
- Nous n'avons pas le choix.
Le capitaine du Gondor s'assit sur son lit, et inspira profondément.
- Alors, vous voulez que je libère un meurtrier en puissance, et que je l'arme en espérant qu'il s'attaquera à Arin ? Qu'est-ce qui me dit qu'il ne va pas encore une fois choisir de nous trahir ?
- Moi, je vous le dis, répondit simplement Gandalf. Considérez que c'est un ordre d'Istari.
- Je me fiche des Istari, les rares d'entre vous encore en vie ont fui vers Valinor. Je suis l'héritier du Gondor et…
- Vous n'êtes rien pour le moment, coupa le mage. Le Gondor n'est qu'un fantôme. Vous ne pourrez prouver ce que vous êtes qu'après la chute d'Arin.
Innar resta sans rien dire quelques temps, puis Gandalf déclara, comme pour mettre fin à toute discussion :
- Libérez-le. Et rendez-lui son arme.
Le capitaine Innar haussa les épaules.
- Bien, monsieur l'Istari, lança-t-il.
Il dévala quatre à quatre les escaliers qui menaient aux geôles, loin sous la salle du Trône, à des centaines de mètres sous terre. Une douzaine de nains armés de marteaux et de haches à double tranchant gardaient les lieux. Ils arboraient la tenue orange dorée et l'écusson typiques des guerriers d'Erebor. Les cellules étaient creusées directement dans la roche, et coupées du monde par des lourdes portes faites d'un alliage d'acier et de mythril. Innar s'adressa à l'un des gardiens, assis sur un tabouret.
- Eljin est là-dedans ? Dit-il en désignant l'une des portes.
Le nain confirma d'un signe de tête.
- Je dois lui parler, ajouta Innar.
- C'est vous qui voyez, dit le nain en se levant. Mais on n'a toujours pas réussi à lui faire dire quoi que ce soit. Et il mange pas non plus. D'ailleurs, s'il n'avait pas les yeux grands ouverts, j'aurais juré qu'il était mort.
Le gardien passa sa main dans sa barbe et en retira un trousseau de clés. Il mit l'une d'elle dans la serrure et ouvrit la porte d'un coup d'épaule.
- Allez-y, je vous surveille.
Le prisonnier était assis sur son lit, lequel consistait en une planche de bois suspendue par des chaînes au mur. Innar fit quelques pas prudents sur le sol de pierre puis s'assit sur une chaise face à Eljin. Celui-ci ne lui accorda pas un regard.
- Tu vois, il y a à peine quelques jours de ça, commença le capitaine du Gondor, j'ai juré que je vengerais les centaines de morts que tu as engendré. Toutes ses familles déchirées, ces villes et villages incendiées... Je me demande d'ailleurs si tu as une vague idée du nombre de personnes que tu as lâchement assassiné… Enfin, peu importe. Et maintenant que je pourrais enfin faire ce dont je rêve depuis un bon moment déjà, il s'avère que Gandalf, du haut de sa splendide sagesse, décide que tu pourrais nous être utile. Je ne sais pas vraiment ce qu'il a dans le crâne, mais il pense qu'apparemment tu pourrais changer…
Il expira avec dédain puis continua.
- Comme tu le sais certainement, tous les résistants à ton cher maître sont confinés ici, en Erebor, qui représente notre dernière défense avant la chute finale de la Terre du Milieu. Chute à laquelle tu as grandement participé, bien sûr. Or, peu de temps avant qu'on te balance dans cette cellule moisie, je me suis dit que plutôt que d'attendre qu'Arin, ce faux dieu, ne vienne nous assaillir ici, nous devrions rassembler toutes nos forces et marcher sur sa forteresse.
Innar toisa le visage de Eljin. Il était d'une pâleur cadavérique et ses yeux étaient fixes. Aucun de ses muscles ne semblait bouger. La toge noire et crasseuse qu'il portait masquait ses mains et le plupart de son corps. Ses longs cheveux brun foncé étaient sales et coulaient autour de son front, baignés de sueur.
- Et pour cela, reprit Innar, nous devons connaître l'emplacement de cette forteresse.
Il marqua une pause, guettant une réaction de la part du prisonnier. Mais celui-ci continua de regarder dans le vide, sans montrer la moindre expression. Au comble de l'énervement, le capitaine Innar le saisit par les épaules et cria :
- Est-ce que tu m'as entendu ? Ou est-ce que tu te moques de moi ?
Il le lâcha et se leva, puis s'avança vers la porte. Il frappa trois coups et le gardien ouvrit.
- Donnez-moi son arme, ordonna le capitaine du Gondor.
Le nain haussa les sourcils mais obtempéra. Il attrapa l'épée accrochée sur un mur. Innar la scruta attentivement, puis la brandit. Il la trouva étonnament légère et maniable, en dépit de sa taille et de l'épaisseur de la lame. La remettant au fourreau, il retourna s'asseoir.
- Il y a autre chose. Gandalf veut…
Il s'interrompit, puis pouffa de rire.
- L'Istari veut te rendre ta liberté en échange. Il pense que tu accepterais de tuer Arin pour nous. Personnellement, je doute que les monstres dans ton genre puisse un jour changer, mais il parait que je n'ai pas le choix.
Il lança l'épée à Eljin, qui bougea pour la première fois en l'attrapant au vol.
- Allez, va au diable, soupira Innar à mi-voix.
Avec lenteur, le prisonnier se leva puis marcha vers la sortie, au grand étonnement du gardien qui amorça un mouvement pour se lever, mais s'arrêta sur un geste d'Innar.
Gandalf était plongé dans d'épais ouvrages intégralement rédigés en khuzdul, le dos voûté, griffonnant de temps à autres des éléments qu'il jugeait intéressant sur une feuille de papier jaunie. Il releva les yeux de son travail lorsque Innar pénétra en trombe dans les anciennes Archives de Rën.
- Est-il libre ? Demanda Gandalf en se replongeant dans son grimoire.
- Oh oui, fit le capitaine. Libre d'aller où il veut.
- Pourquoi ce ton ironique ?
Innar s'appuya sur le bureau auquel était installé l'Istari.
- C'est évident, non ? Nous avons perdu la seule personne qui aurait pu nous dire où se trouve Arin en ce moment. Nous l'avons laissé partir, sans rien en échange ! Tout ça en espérant qu'il se battra pour nous… Ce traître !
- Calmez-vous, Innar fils de Lenalia, dit Gandalf, les sourcils froncés. Je savais qu'il refuserait de parler. Il a subi un important choc.
- Oh, très bien, alors vous pouvez me dire comment vous comptez trouver la forteresse du faux dieu ?
- Vous souvenez-vous de l'Emeraude Sylvestre ? Demanda le magicien de but en blanc.
- Oui, bien sûr. C'est la pierre précieuse que nous utilisions comme bouclier pour protéger la forêt de la Lorien. Elle a été volée par ce traître, juste sous nos yeux.
- Et vous connaissez également ceci ? Ajouta Gandalf en brandissant un diamant de la taille d'un œuf, brillant à la lumière des bougies.
- Vous l'avez appelé le Diamant de Terre, me semble-t-il, et vous avez dit que nous pourrions utiliser ses pouvoirs pour nous renforcer.
- Exact, voyez-vous, c'est la troisième pierre de ce type que j'ai découverte. La première était bien sûr l'Emeraude, en Lorien, et l'autre se nommait Perle des Nuages, et était cachée à Fondcombe. Chacune d'entre elle a les mêmes propriétés magiques, conférant à son utilisateur un grand pouvoir.
- Quel rapport avec le sujet qui nous occupe ? S'impatienta Innar.
- J'ai voulu en savoir davantage sur ces pierres, mais il n'y avait pratiquement aucun livre qui en traitait, sinon un livre qui en faisait mention, à Fondcombe. Or, cet ouvrage… Dit-il en tapotant le grimoire qu'il lisait, soulevant un léger nuage de poussière. Cet ouvrage très intéressant en parle abondamment, et les nomme les Quatre Clés.
- Quatre… Clés ? Répéta Innar avec étonnement.
- Oui, ce qui signifie qu'il y en a une quatrième. Et c'est la que cela devient intéressant. Il est décrit ici et en détail ce qu'il nomme… le Rubis de Lave. Mais il y a encore mieux. Regardez…
Il déplia un morceau de parchemin qui était en partie collé à une des pages du livre. Le capitaine y jeta un œil et vit qu'il représentait une carte.
- Le dessin est grossier, mais on reconnaît sans peine le nord de la Terre du Milieu. Ici, Fondcombe, là, la Lorien, et là, Erebor. Et ici, dit-il en pointant le doigt sur une tache noirâtre, l'emplacement du Rubis de Lave. L'endroit se nomme Elkhad, un mot venu d'un très ancien langage.
- Continuez, je vous prie, fit Innar, soudain intéressé.
- Eh bien, nous y voilà. Je vous avais dit il y a peu que je soupçonnais Arin d'utiliser un objet de grand pouvoir magique pour maintenir l'immortalité de ses troupes.
- Qu'est-ce qui vous prouve que c'est bien cette pierre ?
- Excellente question. Dans la description que ce grimoire donne de la pierre et de ses capacités, il est dit qu'elle peut donner à son porteur le pouvoir des flammes et des profondeurs, ainsi que celui de contrôler le flux des âmes…
- Donc, d'empêcher la mort.
- Exactement.
Innar se pencha davantage sur la carte et caressa l'emplacement du Rubis.
- Tout concorde…
Gandalf hocha la tête, un sourire furtif illuminant son visage.
- Que sont devenues les autres pierres ? Demanda le capitaine du Gondor.
- Selon mes informateurs, il semble qu'Arin s'en soit emparé. Ce qui n'a rien d'étonnant, un individu aussi assoiffé de pouvoir que lui ne dédaignerait pas de si puissants artefacts.
Le capitaine Innar inspira profondément. Il ferma les yeux, puis les rouvrit et se leva. Il se sentait à la fois calme et empli d'une grande énergie. Il avait l'impression que tout son avenir lui avait été révélé. Gandalf essuya les gouttes de sueur qui perlaient à son front puis demanda :
- Vous comprez ce que cela signifie, n'est-ce pas ?...
- Oui, répondit l'héritier du Gondor. Cela signifie qu'il est temps pour tous les hommes libres de la Terre du Milieu d'affronter leurdestin. Il faut rassembler toutes nos armées. Tous, nains, hommes et elfes, nous devons nous préparer à nous battre. L'Aube arrive.
