3 : La transfiguration de Thorn
Maxana Mang s'étira et repoussa d'un geste machinal les longues mèches auburn qui recouvrait ses épaules d'une fine nappe brune et soyeuse. Enfin, pas si soyeuse que ça ; il fallait qu'elle se lave les cheveux.
Maxana se leva et se dirigea vers la douche. Elle devrait se dépêcher, ses cheveux prenaient un temps interminable à sécher et elle serait en retard.
D'habitude, Maxana aimait prendre son temps le matin, mais aujourd'hui n'était pas un jour ordinaire. On était le premier septembre et elle rentrerait à Poudlard pour sa sixième année.
Elle se laissa glisser sous l'eau chaude et presque aussitôt, ses pensées se mirent à vagabonder. Elle avait passé presque tout le mois d'août à Godric's Hollow. Des vacances formidables…
Ca ne la gênait pas de passer des semaines avec trois garçons. Matthew était un cousin et un ami de longue date, Jackie était un chou et Tom...
Maxana aimait Tom. Elle se plaisait à le répéter comme quelque chose d'à la fois doux, étrange, et excitant. Elle se souvenait de la première fois qu'elle l'avait dit : c'était à sa meilleure amie, Ruth Ferris.
« Oh, Ruth, Ruth, il me plaît tant ! Je crois que je suis amoureuse… Je crois que je suis amoureuse de Tom… »
Et Ruth s'était alors mis à sauter à travers la pièce en poussant des petits cris d'excitation, que c'était tellement dommage qu'une fille comme elle ne soit pas casée, et que Tom était tellement beau et populaire et qu'elle devait absolument sortir avec.
Et je suis sorti avec, Ruth… Il me l'a demandé… et j'ai dit « oui » !
Maxana se souvenait aussi du moment où elle lui avait dit qu'elle l'aimait, et que ce moment avait été inoubliable, mais elle ne se souvenait pas du moment où il lui avait dit qu'il l'aimait, elle aussi. Ce n'était pas possible, il devait forcément le lui avoir dit !
Mais si il me l'avait dit, je ne l'aurais pas oublié…
Tom m'aime. Il m'aime, j'en suis sûre ! Même si il ne le dit pas…
Il valait mieux ne pas s'attarder là-dessus. Tom et elle formaient un « beau » couple, un couple parfait même. Tout était parfait chez Tom, son visage, ses amis, son père attentionné, leur belle maison. Et puis elle, Maxana Mang, la petite amie parfaite de cet ensemble de joyeuse perfection, belle, amoureuse et conciliante.
On aurait pu croire qu'elle était amère de tout cela. Mais Maxana n'était pas comme ça. Cette perfection avait quelque chose de doux, de rassurant. Elle l'enveloppait et la rendait joyeuse comme dans un rêve…
…le rêve d'un monde où tout est beau, harmonieux et joyeux. Et j'en fais partie moi, Maxana Mang !
Néanmoins, la déclaration d'amour de Tom manquait pour rendre sa vie vraiment parfaite. Son absence donnait à son couple un goût d'imperfection.
Et Maxana se dit encore une fois qu'elle n'était qu'une idiote, que beaucoup de filles mourraient pour avoir autant de chance qu'elle et qu'elles gâchaient son bonheur à cause de ces trois mots si futiles qu'étaient « Je t'aime. ».
Je vais aller à Poudlard, retrouver Tom, et Jackie, et Matthew, toujours les mêmes choses, toujours le même bonheur et cette fêlure dans la perfection…
Et cela restera ainsi, ça ne changera jamais, jusqu'à la fin du monde !
Ses propres pensées lui donnèrent envie de pleurer.
Et au milieu du bonheur parfait, Maxana Mang était malheureuse.
§§§
Maxana chassa ces idées noires, comme toujours. De temps à autres, ça la reprenait, comme si un animal tapi dans les tréfonds de son esprit l'attaquait soudainement et furtivement et repartait ensuite se cacher… jusqu'à la prochaine fois.
Une bonne odeur de café régnait dans la cuisine des Mang. Maxana s'attabla devant ses tartines face à son père, qui regardait d'un œil vague une édition de la « Gazette du Sorcier ».
« Bonjour, ma chérie. Tu rentres à Poudlard aujourd'hui ? »
« Oui, papa. », soupira Maxana. Son père n'avait aucune mémoire des dates, même les plus simple. En fait, il n'avait pas de mémoire du tout
« Je voulais te rappeler d'être très gentille avec ton ami Ethan… qu'elle est son nom déjà ? Needle ? Non, ce n'est pas ça… »
« Thorn, papa, Ethan Thorn. »
« Ah oui, Thorn ! Je m'en rappelle maintenant ! Le futur riche héritier ! »
Soudain, il reprit tout son sérieux :
« Son oncle est mort. Adam Thorn. »
« Ah bon ? Il était en mauvaise santé ? »
« Des problèmes de cœur. Il aurait apparemment fait une attaque. »
« Pourquoi apparemment ? »
« On ne peut pas vérifier. Son corps s'est affaissé dans la cheminée et il a entièrement brûlé. La maison est très grande et si il a crié, ni Ethan, ni leurs elfes de maisons ne l'ont entendu. »
« C'est horrible. Pauvre homme, et pauvre Ethan aussi. Son oncle était le dernier membre de sa famille. »
Maxana aimait bien Ethan Thorn. D'accord, c'était quelqu'un de sombre et de taciturne mais Maxana avait la conviction qu'au fond de lui, il n'était pas mauvais. Il y avait quelque chose de triste en Ethan, de « torturé » presque. Quand elle voyait Ethan, elle ressentait toujours un douloureux sentiment de pitié pour lui. Comme il devait être seul… Elle lui dédiait alors un sourire éclatant, qui, elle ne le savait pas, faisait chavirer son cœur, et il y répondait timidement.
Maxana avait essayé de ramener Tom, Jackie et Matthew a de meilleurs sentiments envers Ethan. Tous les trois le méprisaient et il les répugnait un peu. Il était vrai qu'ils avaient leurs raisons. Tout d'abord, Ethan les détestait. Même un enfant aurait pu voir l'éclair de haine qui traversait son regard en plein milieu d'une conversation polie. Ensuite, il leur collait aux basques sans la moindre dignité, ce qui ne forçait pas leur respect. Mais Maxana pensait qu'il faisait ça non pas parce qu'il était vil, mais parce qu'il était désespérément seul au point de vouloir à tout prix se faire des amis. Il le faisait de manière maladroite mais son intention était sincère, elle en était sûre.
En fait, elle avait l'impression de comprendre Ethan et que celui-ci la comprenait aussi. Personne ne connaissait la « fêlure » ; il était le seul à avoir un regard qui voulait dire « Je sais la douleur que tu ressens car moi aussi je suis triste. »
Et cela suffisait à le rendre sympathique aux yeux de Maxana.
§§§
Comme à chaque rentrée scolaire, les quais de la voie 9 ¾ était bondée. Forte de son âge et de l'insigne de préfète épinglé sur sa poitrine, Maxana fendit la foule pour atteindre le train. Tom l'attendait bien sûr. Elle lui sauta au cou. Son plaisir de le voir n'était pas feint. Ensemble, il se rendirent au compartiment des préfets, où il s'était rencontré pour la première fois et durent surmonté l'habituel sermon sur les responsabilités de préfets.
Maxana savait que Matthew et Jackie leur garderaient un compartiment. En effet, il trouvèrent les deux garçons en pleine discussion sur les équipes favorites au Championnat d'Europe de Quidditch… ainsi qu'Ethan Thorn, son regard brun sale plongé dans le paysage morne qui défilaient à travers la fenêtre du train. Si il écoutait ce que disaient Jackie et Matthew, son visage était absolument vierge de tout intérêt. Quant à eux, ils ignoraient superbement la présence d'une troisième personne dans le compartiment.
« T'es enfin de retour, Tom !, s'écria Jackie en frappant les paumes de son meilleur ami. Tu as encore résisté à l'effet soporifique du compartiment des préfets ! »
Matthew salua sa cousine avec chaleur. Ils échangèrent des nouvelles des deux côtés de leur famille. Ethan était toujours « invisible » si bien que Maxana prit la peine de le saluer.
« Bonjour, Ethan. Tu vas bien ? », dit-elle d'une voix douce.
Il sursauta, comme si, pour la première fois, il était réellement présent, le son de la voix de Maxana l'ayant ramené à la réalité.
« Oui, tout va bien, tout va très bien. », dit-il d'un ton incisif.
Maxana fut troublé plus par l'intonation de sa voix que par la contenu de sa réponse. Il était d'usage qu'une personne venant de subir le décès d'une personne proche déclare aller « très bien » mais Ethan s'était exprimé avec une fermeté presque dérangeante.
« Bon, je vais m'en aller vu que je pourris l'ambiance. »
Cette phrase réussit à retenir l'attention de Tom, Jackie et Matthew. En effet, Ethan, qui les collait plus qu'un chewing-gum à une semelle de chaussure, partait sans y être forcé. C'était pour le moins habituel.
Ethan allait ouvrir la porte du compartiment quand il se ravisa. Il se retourna vers les trois garçons.
« Avant de partir et de vous foutre la paix à jamais, et quitte à pourrir définitivement l'ambiance, je tiens à vous dire deux ou trois petites choses.
Je sais pertinemment ce que vous pensez de moi, tous. Vous trouvez que je suis un être méprisable et détestable ? Allez, avouez le, c'est ce que vous pensez. Et après tout, vous avez peut-être raison, je me suis comporté sans la moindre dignité et votre haine, je vous la rendais bien. Car je vous déteste, vous qui avez tout ce que je n'ai pas, de la beauté, du charme, de la confiance en vous, des amis, de la famille… et même l'amour. »
Son regard s'attarda un instant sur Tom.
« Vous ne savez pas ce que c'est que la vraie solitude et que de vouloir ne plus être seul quand on a toujours été habitué à l'être ! Non bien sûr que non, car depuis que vous êtes nés, la vie vous a offert tout ce dont vous pouviez rêver !
J'ai fait des efforts ! De pathétiques efforts mais des efforts quand même. Vous êtes lassés de mes exhortations. Je vous importunais. Je n'étais pas assez beau, pas assez intelligent, pas assez drôle pour entrer dans votre petit club. Vous m'avez écarté !
Moi, je pensais vraiment que si j'avais de vrais amis, des amis qui entretiennent des liens d'amitié véritable entre eux alors je serais plus heureux. J'ai tout fait pour ça. Mais en fait, je n'ai fait que me prosterner aux pieds d'une bande d'arrogants, pardon de gens « cool ».
Depuis le début, j'aurais du savoir que c'était stupide de se lamenter sur son sort et de chercher l'amitié des personnes qu'on aurait voulu être. »
Soudain, il se tourna vers Maxana et lui dit avec un exquis sourire :
« J'ai été ravie de ce bref échange avec toi, Maxana. Sur ce… »
« Attends Ethan ! »
C'était Tom qui avait parlé. Plus que la demande, ce fut le fait que Tom l'avait appelé par son prénom qui l'arrêta.
« Tu as raison. On s'est mal comporté envers toi. », dit Matthew.
« De vrais salauds. », continua Jackie.
« On peut encore se faire pardonner ? »
Ethan finit par se rassoire. Alors Tom posa la question qui était sur toutes les lèvres :
« Ethan, qu'est-ce qui t'es arrivé ? Tu es possédé ? »
Il était vrai que Maxana avait du mal à reconnaître Ethan Thorn. Ses yeux, d'habitude, toujours dans le vague, était rempli d'une lueur de détermination et d'assurance, ce qui donnait presque du charme à son visage pâle. Il parlait avec franchise et même un certain aplomb, lui qui était aussi hypocrite que discret dans ses propos. Il riait avec Tom et les autres comme si il était leur ami depuis toujours.
Mais Maxana était contente de ces changements. Ethan s'affirmait enfin. Et il intégrait désormais la bande, comme Matthew autrefois !
Ce ne fut que quand ils descendirent du train et se dirigèrent vers les calèches sans cheveux que Maxana perçut un éclair argenté autour du cou d'Ethan. Un médaillon peut-être ? Il n'avait jamais porté de bijou pourtant…
« Tu portes une médaille autour du cou ? », lui demanda elle.
« Un vieil héritage familial. Il devait ressortir à la surface un jour. », expliqua t-il.
Elle ne l'entendit pas murmurer :
« Tout doit un jour ressortir à la surface. »
