Titre : L'Héritage, saison 1 - Un printemps gâché
Auteur : Kanjiro
Base : Naruto
Genre : Pas de genre défini. Si je devrais en donner un, ce serait chronique d'un personnage.
Disclaimer : Je me demande si Masashi Kishimoto se doute du nombre faramineux de personnes qui, chaque jour, doive rappeler dans leurs créations que le manga Naruto et ses personnages lui appartiennent. Qui sait si un jour il ne va pas finir par se prendre pour un dieu...
Chapitre 02 - La fin du voyage
Le voyage avait été difficile, c'était le moins qu'on puisse dire. Akodo n'était pas sûr de pouvoir en dire le plus : dire qu'il avait été un calvaire aurait été un peu en dessous de la vérité. C'était un peu de sa faute : c'était son choix, après tout, de ne jamais s'arrêter en un lieu habité, à moins d'une urgence absolue. Il y avait une excellente raison à cela : il le sentait de plus en plus, il s'affaiblissait avec le temps.
Peut-être que ça avait toujours été le cas, mais cela semblait flagrant maintenant qu'il avait quitté le village : il se vidait lentement de ses forces. Et il découvrit bien rapidement que la soif revenait, qu'elle se manifestait en le privant de sa vie. La plupart du temps, plantes et arbres suffisaient. Mais quelquefois « il » réclamait de plus grosses proies, et après trois jours de voyage, Akodo avait l'impression que la forêt elle-même, avec tous ses habitants, le craignait et le haïssait. Il avait bien trop peur de se mettre au contact de ses semblables : eux seraient bien moins tolérant que la forêt.
Les routes étaient dangereuses : à mesure qu'il s'éloignait de la frontière et qu'il s'enfonçait dans le Pays du Feu, les villages devenaient plus rares. Il se satisfaisait de rester en bordure de la civilisation, il préférait la solitude aux regards pleins de peur et de dégoût qui naîtraient sûrement sur son passage, mais cette solitude était parfois troublée par des obstacles. Des obstacles vivants. Vivants et délicieux.
La bête dans son ventre lui murmurait ces choses : il n'avait pas à se sentir coupable. Ils l'avaient rejeté, ils l'avaient traité comme ce monstre dont il les avait sauvés. Ces misérables l'auraient tué s'ils en avaient eu le courage. C'était bien eux les monstres : qui d'autre qu'eux étaient responsables de sa rancœur ? Quoi d'autre que leur stupide haine était responsable de ces meurtres ? Ce n'était que justice, et ça en devenait même amusant : eux qui voulaient le tuer, voilà qu'ils entretenaient sa vie ! N'était-ce pas merveilleux ? Et dire qu'avant il était quelqu'un de sympathique...
Oui, le voyage avait été pour le moins difficile. Mais alors même que ce calvaire s'achevait, Akodo, pessimiste comme à l'accoutumée, avait bien peur qu'un nouveau ne commence. Le chef du village, avant de le chasser, lui avait assuré qu'il trouverait à Konoha quelqu'un pour le...soigner. Comme une maladie. Peut-être était-ce vrai : après tout, si on en croyait les contes populaires, les ninjas pouvaient tout faire. Beaucoup avaient même peur d'eux, disant qu'ils n'étaient pas humains. Mais Akodo était fils de ninja, et il savait bien que les shinobi étaient au fond des gens...presque comme les autres. Et ces derniers temps, les gens avaient tendance à lui poser des problèmes...
Il préféra abandonner ses pensées, de peur de sombrer à nouveau, et revint à la poussiéreuse lassitude de son voyage. Cela faisait 5 jours qu'il marchait sur le même chemin, à travers le Pays du Feu, un chemin qui se faisait tantôt sente obscure se perdant dans le sous-bois, tantôt large route en plein soleil : d'après sa mère, c'était la voie la plus rapide pour atteindre Konoha.
Le printemps touchait à sa fin, mais les arbres étaient encore pleins de couleur, la forêt pleine de vie. Mais Akodo ne s'en souciait pas : il voyait bien le bleu parfait du ciel toujours vierge de nuées, les jeux espiègles de la lumière sur les feuilles, les épées dorées que traçait le soleil en perçant les frondaisons, les couleurs simples et fraiches des fleurs… mais il ne s'en souciait pas. Il avait perdu l'habitude de s'émerveiller devant le spectacle du monde. Depuis quelques mois, il avait l'impression que le bonheur et la beauté lui faisaient mal ; avant il aimait beaucoup regarder les étoiles, maintenant il avait l'impression de faire face à un miroir. Et le reflet lui déplaisait, il lui faisait mal au cœur parce qu'il lui montrait ce qu'il était en train de devenir. Et il savait très bien que la souffrance avait tendance à faire surgir des mauvais côtés, à aigrir et à rendre agressif. Avec lui plus encore qu'avec les autres.
Le voyage était difficile, et il était grand temps qu'il se termine : Akodo se méfiait trop de lui-même pour accepter d'y être livré. Une rumeur enfla à travers les arbres, un brouhaha salutaire qui attira bien vite son attention. Alors que le sentier qu'il avait suivi sous la chevelure d'émeraude des arbres s'ouvrait sur une grande route, le jeune homme s'aperçut qu'il était probablement loin d'être le seul à quitter son lieu de naissance. De la lisière de la forêt, du haut d'une petite colline, il pouvait voir serpenter une grande colonne humaine sur la bande beige de la route poussiéreuse. En contrebas, on voyait affluer des caravanes de voyageurs de toutes les origines, des montagnards du nord-est, venu de la bordure de Tsuchi no Kuni, des bergers des collines du nord, des fermiers des plaines de l'est et même des chasseurs venus des profondes forêts du sud. Des quatre coins du Pays du Feu semblaient venir des cohortes d'exilés, venant chercher abri. Akodo devinait ce qui les poussait ici : il avait bien entendu, l'année passée, que le monde s'apprêtait à quitter les 5 ans de paix qu'il avait connu depuis l'attaque menée sur Konoha par le traître Orochimaru.
A l'époque, même après la mort du Troisième, les autres pays n'avaient pas osé attaquer, après la défaite de Suna. Mais à présent, les rumeurs allaient bon train. Sa mère devait régulièrement se rendre à Konoha pour y faire parvenir elle-même des rapports de plus en plus préoccupants : l'activité ninja sur la frontière de Tsuchi se faisait anormalement importante. Akodo se doutait qu'il devait en être de même pour toutes les frontières et pour tous les villages frontaliers. Tous ces gens fuyaient donc vers les grandes villes du centre, afin d'éviter d'être frappés par la guerre lorsqu'elle éclaterait. Les frontières prendraient de plein fouet les conséquences des batailles. Il n'y avait pas là foule colossale, mais l'exode devait concerner une bonne partie de la population frontalière. Le cœur du Pays du Feu était forêts profondes et sauvages, les mouvements de population aussi importants surpeuplaient les quelques grandes routes qui traversaient la forêt.
Akodo ne savait que penser devant ce spectacle. Il n'avait jamais connu la guerre : le dernier conflit mondial s'était arrêté peu de temps avant sa naissance, et il vivait bien trop loin de Konoha pour avoir été affecté par l'attaque d'Orochimaru. Sa mère lui avait souvent raconté des histoires de grande bataille mythique, du temps où le monde tel qu'il le connaissait était encore jeune et vacillant, et aussi des récits des batailles auxquelles elle avait elle-même participé. Mais Akodo n'avait jamais assisté à l'effet qu'a la guerre sur les gens du commun. Le champ de bataille était le domaine des shinobi et des quelques fous qui s'obstinaient encore à pratiquer les rites antiques de la caste des guerriers, cela il le savait. Mais il n'avait jamais pensé dans l'autre sens : qu'était la guerre pour ceux qui ne la faisaient pas ? Il pouvait sentir la peur dans cette foule qui fuyait le feu, qui tentait par tous les moyens de sauver un peu de leur monde en abandonnant leurs maisons à la guerre. Ils étaient des exilés comme lui, des gens qui avaient choisi de laisser derrière eux naissance, maison, parfois famille. Mais eux au moins conservaient quelque souvenir… Akodo aspirait plus que tout à la nostalgie. Il se détourna du spectacle de la foule et poursuivit sa route : lui ne se dirigeait pas vers une des grandes villes. Il allait par les chemins que ces gens ne connaissaient pas, ou évitaient.
Le soleil était déjà décroché de son zénith depuis près de 3 heures lorsqu'il franchit la lisière de la forêt et déboucha sur la route tranquille qui menait au village caché de Konoha. Sur le coup, Akodo se mit à douter du caractère « caché » de ce village. Le spectacle était pour lui d'autant plus impressionnant qu'il s'agissait là de la première ville qu'il voyait. Pour un fils des montagnes qui n'avait jamais quitté son village, Konoha était irréel. A l'ombre des arbres en fleurs, les yeux mordorés d'Akodo balayèrent avec une attention balbutiante l'écrasante métropole qui s'étendait à ses pieds.
Son regard se porta immédiatement sur la falaise qui surplombait le village… il avait tant entendu parler de Konoha, et surtout des êtres mythiques qui avaient fondé et protégé cet endroit légendaire. Les visages de pierre des 5 Hokage semblaient veiller pour l'éternité sur l'arbre à qui ils avaient dédié leur vie. Akodo avait été friant de légendes et de mythes, et il connaissait l'histoire de chacun de ses shinobi légendaires : Shodai le fondateur, maître des forêts. Nidaime, son frère, celui qui avait sacrifié sa vie pour protéger le jeune village des affres de la guerre. Sandaime, sans aucun doute celui qui avait régné le plus longtemps, le sage, le Professeur, mort il y a des années en défendant sa patrie contre Orochimaru. Yondaime, le héros, l'Eclair Jaune de Konoha, disparu aussi vite qu'il était apparu.
Akodo connaissait bien moins Godaime : après tout, sa mère n'avait connu que les quatre premiers, et elle ne lui avait dit que peu de choses au sujet de la dernière protectrice de Konoha. Il savait juste qu'il s'agissait d'une femme de 50 ans, experte en médecine. S'il s'y était un peu plus intéressé, il aurait pu faire le rapprochement, mais Akodo ne s'était jamais mêlé des affaires des ninja. Les Hokages n'étaient que des légendes, des héros qui n'existaient que dans son imagination. Konoha lui-même n'était guère plus qu'une rumeur dans son esprit, comme un parent très éloigné, dont sa mère ne lui parlait que peu, comme si elle avait préféré ne plus s'en préoccuper, pour une raison ou pour une autre.
Sous le regard de roche de la falaise s'étendait la mosaïque anarchique du village, ses toits bariolés, et biscornus, de toutes les formes et de toutes les hauteurs, ses rues grouillantes d'activité et de couleurs, les quelques étendues vertes des parcs, et çà et là l'éclair soudain d'un ninja fendant l'air, foulant d'un pied éphémère toits et fils électriques. Comme un somnambule, Akodo descendit le long de la route, sans cesser de laisser son regard estomaqué se perdre dans le dédale de cette ville cosmopolite et hétéroclite. Il y avait tant de détails que le vertige faillit le prendre : il lui semblait que le miroitement du soleil de printemps sur le zinc des toits créait des mirages et des faux-semblants. S'il n'avait pas été aussi captivé, il aurait pu s'amuser à compter les citernes et à démêler le réseau cryptique des fils électriques, mais son esprit était tout entier dévoré par l'étonnement. C'était un spectacle pire que nouveau pour lui. Il faisait timidement son entrée dans un monde nouveau, un monde dont le seul visage dépassait tout ce qu'il avait pu imaginer étant jeune.
Il franchit d'un pas lent la colossale porte du village, dont le seuil avait dû sentir les pas de milliards de voyageurs de son genre. Alors qu'il parcourrait les rues, ses sens étaient assaillis par l'ombre des hauts bâtiments, la légion de senteurs venant des échoppes et la rumeur de la foule, confuse et pleine de rires, et de paroles si nombreuses et entremêlées qu'elles se privaient de sens et de cohérence. Perdu dans son admiration, Akodo laissa ses pieds le guider vers ce qui semblait être la meilleure destination : la falaise. Mais le parcours n'était pas aisé, à travers le labyrinthe des rues de Konoha. Et bien vite, une fois l'étonnement affaibli, Akodo ressentit de nouveau l'appel de ses entrailles. Ses forces ne lui étaient pas revenues, et la foule semblait si nombreuse, si pleine de vie. Elle lui offrait le réconfort. Il savait qu'il n'avait qu'à les toucher pour reprendre toute sa vivacité.
Mais il savait aussi qu'il serait ensuite tenté d'avoir plus, qu'ils le verraient et qu'ils auraient peur de lui. Qu'ils le haïraient. Il allait bientôt se retrouver au pied du mur, avec un choix simple. Ses forces ne reviendraient pas tant qu'il n'aurait pas obéi. Ce n'était plus les sensations de la ville qui l'assaillaient maintenant, mais les échos de cette pensée effroyable qui menaçait de prendre le pas sur la sienne, de devenir la sienne.
Il titubait plus qu'il ne marchait à présent, et, même dans la confusion qui commençait à s'emparer de lui, il gardait suffisamment de bon sens pour se rendre compte qu'il fallait s'éloigner de la foule. Il se précipita dans une ruelle à l'écart, si vite qu'il ne regarda pas devant lui.
Grand mal lui en prit, car il s'aperçut bien vite que le taux de probabilité d'une collision inter-passants augmente drastiquement avec la baisse d'attention des intéressés.
Le choc ne fut pas véritablement rude. Akodo avait 18 ans, et à cet âge son héritage montagnard se ressentait déjà dans sa carrure solide. Et apparemment, son vis-à-vis n'avait pas les même dimensions, parce qu'il tomba à la renverse immédiatement. Mais Akodo fit de même, car celui qu'il avait heurté ne marchait pas tranquillement, mais courait à vive allure, comme s'il voulait s'envoler. Le choc l'avait ramené à la réalité, mais son amertume n'était toujours pas apaisée, et elle menaçait de se libérer au premier prétexte venu. Il posa ses yeux maussades sur l'importun qui l'avait bousculé.
Devant lui était assis ce qui semblait être un shinobi de Konoha, au vu de son front qui portait le bandeau traditionnel. Ses cheveux noirs étaient ramenés tant bien que mal en arrière, sans trop de succès, de sorte que de la couronne de tissus bleutée semblait naître un buisson hirsute de mèches d'ébènes. Il portait une veste de toile grise solide et passée, un pantalon du même acabit et son visage hésitait entre les rondeurs de l'enfance et le sérieux de l'âge adulte. Mais le signe le plus distinctif était une longue écharpe d'un tissu indéfinissable : même si le gamin s'était tenu debout, elle arait probablement traîné au sol. Il n'avait pas 16 ans.
Se frottant douloureusement le front, il se mit à maugréer de manière abondante et très imagée, ce qui n'était pas pour arranger l'humeur d'Akodo.
-Eh ben, si tous les ninja de Konoha se mettent à pleurnicher au moindre choc…
La réaction ne se fit pas attendre. Le jeune homme sauta agilement sur ses pieds et se campa, la tête haute et le regard furieux. Akodo se tut un moment.
Ses vêtements, étrangement, semblaient être sans cesse en mouvement, et son écharpe flottait doucement derrière lui, comme enlacée par un très léger vent qui n'aurait soufflé que pour lui. Akodo crut un instant discerner un éclat de noblesse intimidant dans ses yeux noirs, mais il fut bien vite recouvert par une lueur d'insolence et de fierté démesurée. Il se releva à son tour, dominant le jeune homme de toute sa hauteur, et mettant les mains dans ses poches, comme pour lui signifier à quel point il ne saurait lui être une menace.
Voyant que sa simple présence plus ou moins digne ne suffisait pas à faire fuir son ennemi, l'enfant se décida à parler.
-Tu sais au moins à qui tu as affaire ?
-À un sale gamin qui sait pas rester à sa place.
-Je suis Konohamaru, petit-fils de Sandaime, et t'as intérêt à retirer immédiatement ce que tu viens de dire si tu veux pas que je te botte les fesses sans autre forme de procès ! lança Konohamaru. Malgré la rapidité presque hystérique de son discours, à aucun moment sa voix ne s'était départie de ce ton fier et dur qui semblait si étrange dans la bouche d'un enfant tel que lui. Akodo était de trop mauvaise humeur pour laisser transparaître le semblant de respect qu'il ressentait spontanément pour cet enfant, ni pour se montrer prudent.
-Et moi je te conseille d'arrêter de rêver : je vois pas comment Sandaime aurait pu avoir un descendant aussi bruyant et abruti.
Konohamaru sembla assimiler le reproche et répliqua d'une voix lente et à la limite du grondement, tandis que ses yeux se réduisaient à deux fentes farouches.
-Je ne le dirais pas deux fois : retire ce que tu as dit ou tu vas le sentir passer…
-J'aimerais bien voir ça.
-C'est tout vu.
Malgré la colère qui grondait toujours en lui, Akodo avait gardé une bonne partie de son bon sens. Il voyait bien que son adversaire n'avait que 15 ans tout au plus, et qu'au vu de son attitude il n'était que genin. Moralité il s'agissait sans trop de doute d'un raté. Malheureusement pour lui, ce fut à son corps d'encaisser les conséquences de sa méprise.
La silhouette de Konohamaru sembla se troubler lorsqu'il se précipita avec souplesse en avant, et Akodo ne put que sentir le coup de pied frapper sèchement son jarret, et lui faire immédiatement perdre l'équilibre. Ses genoux avaient à peine touché le sol qu'il vit arriver la seconde frappe vers son visage. Ses mains s'interposèrent, et attrapèrent la jambe de Konohamaru. Le jeune genin sentit alors quelque chose qu'il n'avait ressenti que dans ses cauchemars. Le sang sembla se geler dans sa jambe et le froid remonta vers son torse, lui donnant la chair de poule, tandis qu'il sentait ses muscles se relâcher, comme privés de vie. Poussé par un élan de peur presque animale, il dégagea vivement sa jambe.
Akodo avait l'air désemparé, hésitant. Il semblait revenir à la réalité, comprenant qu'il avait cédé à la colère, que l'autre l'avait trompé, leurré pour le mener là où il le voulait. Il était paniqué, car il savait au fond de lui qu'il venait de détruire les maigres chances qu'il avait de passer inaperçu ici. Avec l'attention viendraient la méfiance, la haine et les pierres. Il s'était trahi, et ne serait bientôt plus qu'un paria. Et le chuchotement sifflant revint dans ses oreilles. Il ne pouvait plus reculer, il avait fait son choix et il s'était engagé sur cette voie. Il ne pouvait plus reculer, maintenant il fallait aller jusqu'au bout. Tu n'as plus rien à perdre, alors avance ! Quelle importance a leur vie maintenant qu'ils veulent te tuer ? Prends-la, reste en vie, existe… le gosse, celui qui t'a frappé… il va te dénoncer, c'est par lui qu'ils te haïront…
TUE-LE !
Akodo se releva avec difficulté, le dos voûté, les bras ballants, comme s'il n'avait plus vraiment le contrôle de son corps. Il redressa lentement la tête, et Konohamaru put voir que ses yeux étaient étranges. On aurait dit qu'ils changeaient, insensiblement. Le jeune homme connaissait ses devoirs. Ce n'était plus seulement d'une dispute qu'il s'agissait : ce type était peut-être dangereux, il fallait le neutraliser.
D'un bond, il s'élança en arrière et porta la main à son fourre-tout. Il ne lui fallut qu'un instant pour se préparer. Avant même qu'Akodo ait put mettre assez d'ordre dans sa tête pour penser à agir, Konohamaru avait lancé un shuriken vers lui. D'un mouvement souple du poignet, le jeune homme usa du fil d'acier qui le reliait à son arme pour lui donner un effet. La petite étoile d'acier forma un tourbillon qui ligota vivement les mains d'Akodo, qui apparemment n'opposait aucune résistance.
Apparemment.
Il releva la tête et Konohamaru vit clairement que ses yeux, mordorés il y a quelques instants, avaient pris une étrange teinte, presque métallique… Akodo se libéra d'un geste du fil d'acier, et marcha vers son adversaire d'un pas lent et toujours hésitant. Il semblait avoir du mal à bouger, et ses traits semblaient eux aussi hésiter entre colère et frayeur. Mais avant tout, ils exprimaient un effort douloureux, comme s'il luttait contre lui-même.
Konohamaru avait essayé la manière douce. Il fallait essayer autre chose. Ses mains se joignirent rapidement et formèrent le sceau de la Chèvre, tandis que son visage s'ornait d'une froide détermination, si forte qu'elle sembla faire disparaître les quelques traces d'enfance dans ses traits. Il récita d'une voix calme ces syllabes qui avaient scandé des jours et des jours d'entraînement au fil des ans.
Gofuku Ninpô…
Il fut interrompu par un bruit caractéristique, ce bruit entre la feuille froissée, le souffle du vent et le chuintement de la lame, ce bruit si particulier que produit un ninja en fendant les airs. Deux personnages en costume gris étaient là, à ses côtés, l'un d'entre la main sur son épaule.
-Jeune maître…
Konohamaru n'avait pas besoin d'en entendre plus : il avait assez de jugeote pour comprendre que si Hagane Kotetsu et Kamizuki Izumo étaient venus, c'était sur ordre de l'Hokage. Et malgré toute sa fierté, il savait pertinemment que s'opposer aux ordres de Godaime n'était absolument pas en son pouvoir, et n'était sûrement pas ce que son aïeul lui aurait conseillé. Aussi baissa-t-il les bras avec calme, mais sans relâcher la tension de son regard, toujours braqué sur l'individu qu'il avait voulu neutraliser.
Izumo s'approcha rapidement d'Akodo, l'arrêta d'une légère secousse sur son épaule, et lui parla en détachant les syllabes, comme s'il tentait de se faire comprendre d'un étranger :
-Asano Akodo, est-ce que vous m'entendez ?
La voix d'Akodo était plus rauque qu'à l'accoutumée, mais il semblait avoir plus moins repris le contrôle de lui-même.
-Je… oui, mais qui…
-Tout d'abord prends ceci : ça t'aidera à te calmer.
Le chuunin tendit sa main, paume ouverte, et Akodo y prit la petite pilule brune. Il hésita un instant.
-Fais-moi confiance : si je voulais te faire du mal, je n'aurais pas besoin de ça, dit Izumo, un sourire aux lèvres.
Akodo respirait lourdement. Il porta une main tremblante à sa bouche, croqua et avala. Il ferma les yeux, et lorsqu'il les rouvrit, ils avaient repris leur couleur mordorée habituelle. Sa respiration ralentit, ses muscles se relâchèrent : il lui semblait que toute la tension avait disparu en quelques secondes. Il n'y avait plus rien. C'était une sensation très étrange, d'autant plus que cette fois-ci toute cette rancœur, la soif, le sang, le sifflement dans son âme, tout cela s'était évanoui si soudainement, mais sans laisser la place aux cris, à l'odeur de la mort et à la honte. Pas cette fois-ci. Il n'y avait rien. Rien d'autre que la conscience de son corps libéré de la soif, et la rumeur de la ville revenant à ses oreilles. C'était un état nouveau.
Izumo lui demanda après quelques secondes, pour lui laisser le temps de reprendre ses esprits :
-Ca va ?
-Bien… dit Akodo avant d'ajouter, presque spontanément, merci.
-Bon. Et maintenant, si tu veux bien nous suivre, Godaime-sama voudrait te voir.
Konohamaru fit un pas pour affirmer sa présence avant de s'exprimer.
-Vous êtes bien sûrs que…
-Nous répondons de lui, jeune maître, fit Kotetsu.
Le jeune homme soupira et opina brièvement du chef.
-Bon, d'accord.
Il tourna les talons et se dirigea à pas tranquilles vers le bruissement cosmopolite de la rue. Mais Akodo pouvait sentir son regard plein de méfiance sur lui. Il préféra ne pas y prêter attention, et suivit volontiers les deux chuunin dans les rues de Konoha.
Ce qui lui avait semblé être un labyrinthe inextricable lorsqu'il l'avait vu de la colline, n'était apparemment pour les deux shinobi qu'un parcours marqué par l'expérience, et aussi un ennui mêlé de tendresse. Akodo n'avait malgré son aigreur rien perdu de son intuition en ce qui concernait les sentiments, et il voyait bien que ces hommes aimaient leur village : c'était comme si leurs pas mêmes reflétaient leur dévotion, et comme si la pierre le leur rendait. Mais à cette époque, il avait cessé de comprendre ces choses.
Il arrivèrent au bout de quelques minutes au pied de la falaise aux visages de pierre. Se dressait devant Akodo un grand bâtiment circulaire aux toits rouges, dont le sommet, couronné de grands pylônes, formait une esplanade qui surplombait le village. Le kanji du Feu semblait l'observer de sa symbolique millénaire, et Akodo se rappela le respect qu'il avait cru ressentir pour les profondeurs des yeux de l'enfant, les légendes de son enfance, la sensation de petitesse devant le spectacle de la métropole écrasante. Tout semblait se concentrer en ce symbole, sur ce bâtiment. C'était ici que s'entremêlaient légendes du passé et cités du présent, c'était dans ces pierres que battait le cœur du village. Il le sentait. Konoha semblait avoir éveillé en lui une présence, la conscience d'une chose plus grande que les hommes qui l'avaient édifié. Tout prenait une importance plus grande à l'ombre des mythes guerriers d'autrefois et sous le respect qu'ils inspiraient à tous.
Les portes s'ouvrirent et les escaliers défilèrent jusqu'au dernier étage, où l'attendait une large porte à double-battant. Ils s'arrêtèrent là et Kotetsu se tourna vers
lui :
-Bon, avant d'entrer je dois te faire un petit topo au sujet de Godaime-sama. Tu as peut-être déjà entendu parler d'elle : il s'agit de Tsunade, l'un des Sannin.
Akodo eut envie de se frapper le front : ça paraissait tellement évident à présent.
-Elle est plutôt susceptible, donc je te conseille d'être poli et surtout de ne pas faire de remarque sur son apparence.
C'était tout de même étrange : Akodo connaissait bien les histoires qui circulaient au sujet des Sannin. Tsunade était réputée pour être un vrai pigeon, et elle changeait d'apparence pour échapper à ses créanciers. Mais d'un autre côté, qu'elle soit Hokage impliquait un comportement bien plus mature, et Akodo avait du mal à s'imaginer un être d'un tel rang modifier son apparence pour paraître plus jeune. En toute logique, puisqu'elle était Hokage depuis près de 6 ans déjà, elle devrait avoir l'apparence d'une femme d'un peu plus de 50 ans. Dans l'esprit d'Akodo c'était la solution la plus logique : pour lui, le meilleur exemple d'Hokage était Sandaime, et Sandaime n'avait jamais caché ni démenti son grand âge. Il ne voyait pas pourquoi sa disciple, une des respectables Sannin et qui plus est son héritière au poste d'Hokage, en ferait autrement. Moralité, il n'y aurait aucune remarque à faire sur son apparence.
Voyant qu'Akodo approuvait, Izumo ouvrit la porte et ils entrèrent. Cette grande pièce rond, suffisamment large pour accueillir une réunion majeure, paraissait d'autant plus étendue qu'elle n'était pas meublée de grand-chose : seules quelques étagères rasaient les murs, de sorte que le bureau qui faisait face à la porte semblait étrangement distant, d'autant plus que le zénith semblait s'infiltrer dans la pièce par la grande baie vitrée, troublant la vue d'Akodo.
En se rapprochant il put voir ceux qui l'attendaient. A la gauche du bureau, faisant face à la vitre, se tenait un shinobi portant l'uniforme complet de Konoha. Mais lorsqu'il se retourna pour voir ceux qui étaient entrés, Akodo vit qu'il était tout sauf ordinaire : la spirale sur le dos de sa veste était couverte par un long catogan de jais, et sous la plaque d'acier de son bandeau, son visage aux traits nobles s'ornait de deux yeux qui étaient tels des perles immaculées, semblables à celles qu'Akodo portait autour de son cou. Lorsqu'il aperçut le jeune homme, son visage prit une expression attristée et attendrie tout à la fois.
A la droite du bureau, une jeune femme aux cheveux mi-longs, vêtue d'un yukata noir, une liasse de documents dans les bras. Elle semblait être en pleine discussion avec la femme qui était au bureau. A peine plus vieille que son interlocutrice, cette femme aux cheveux blonds se démarquait par l'étrange petit losange pourpre qui ornait son front et par ses yeux dans lesquels Akodo crut voir le même genre de fierté que dans ceux de Konohamaru. Mais apparemment, pas plus d'Hokage de 55 ans dans cette pièce que de politicien en paradis.
Kotetsu toussota et prit la parole :
-Hokage-sama ? Voici Asano Akodo.
Tsunade joignit les mains et fixa Akodo de son regard inquisiteur.
-Qu'est-il arrivé à ses mains ?
Instinctivement, Akodo leva ses mains et vit la trace rouge laissée sur ses poignets par le fil d'acier de Konohamaru.
-Oh, il a eu un accrochage avec Konohamaru, fit Izumo.
Tsunade haussa les sourcils.
-Il se fait remarquer dès son arrivée…
Akodo, pour sa part, arborait une expression de profond étonnement.
-C'est elle l'Hokage ? demanda-t-il à Izumo en pointant Tsunade du doigt.
Les fins sourcils de Godaime redescendirent de trois crans en une fraction de seconde tandis que son regard se faisait plus dur.
-Oui, c'est moi, pourquoi ?
-Parce que normalement vous devriez accuser la cinquantaine, répondit Akodo en toute franchise.
Malgré la distance, Akodo entendit clairement les poings de Tsunade se contracter et ses dents grincer en un bruit menaçant. Shizune ne s'y trompa pas et s'empressa d'apaiser l'atmosphère.
-Calmez-vous, Tsunade-sama ! dit-elle avec précipitation, avant de jeter un regard plein de reproches à Akodo.
Le jeune homme n'avait pas besoin d'un autre avertissement : il voyait bien maintenant que Tsunade, malgré son accession au poste d'Hokage, n'avait rien perdu de sa force, de son apparente jeunesse et surtout de sa susceptibilité légendaire.
Une fois Tsunade apaisée, Shizune fit un geste en direction du Hyûga qui était resté en retrait.
-Voici Hyûga Saito, membre de la Bunke et autrefois entraîné avec votre mère.
Saito traversa rapidement la salle, et plutôt que de s'incliner devant Akodo, il lui serra chaleureusement la main, avant de parler d'une voix hésitante, comme s'il ne savait pas quoi dire.
-Je suis…désolé pour Mayumi. Je l'ai très bien connue…
Il se tut pendant un instant, fixant avec tristesse le visage d'Akodo, qui se sentit un peu gêné lui aussi. Saito sembla se reprendre et conclut :
-Elle était mon amie. Je suis le vôtre.
-Je vais prendre le relais pour la suite Saito.
Tsunade avait parlé d'une voix étrange, le genre de voix qu'Akodo avait rarement entendue : une voix ferme mais sans dureté, ce qu'on appelait sûrement une voix de commandement.
-Tu te demandes sûrement pourquoi tu es ici.
Akodo approuva du chef.
-Je sais que Mayumi t'a formé aux bases, mais j'aimerais voir de quoi tu es capable, y compris du point de vue de ta…particularité. Si tu te montres satisfaisant, le titre de shinobi de Konoha te sera accordé. Donc n'aies pas peur de forcer, nous sommes trois médecins ici.
Akodo prit une grande inspiration : il avait une occasion de se tailler une place légitime dans ce monde nouveau. La seule solution à ses problèmes se trouvait à sa portée à présent, il ne fallait pas la laisser lui échapper.
-Je suis prêt.
To be continued...
