Chapitre 8

Reita sourit. C'était probablement la toute première fois qu'il souriait ainsi, aussi sincèrement, aussi naturellement. La compagnie du plus dangereux des guerriers Ocilliens lui était terriblement agréable, même celle de la plus tendre des femmes ne l'avait tant apaisé. Il regardait les yeux bleus qui parcouraient le sol, les arbres, le ciel et les nuages, envoûté par ce bleu perçant si unique.

"Et à ce moment-là... Reita, tu m'écoutes ?"

Le guerrier reprit ses esprits, se libérant un instant de l'envoûtement.

"Ah... Pardon... Je rêvassais," s'excusa-t-il.

S'excuser ? C'était bien la première fois qu'il le faisait, et c'était si agréable...

"A quoi ?" interrogea l'autre d'un air interessé.
"A... Tes yeux. Pour être franc, ils ont un charme unique, je n'ai jamais vu ça..."
"Ah, ça ?" Ruki riait. "C'est la seule chose que je sais de ma mère. Elle avait les mêmes yeux bleus..."
"C'est magnifique," complimenta l'Amacan.

L'autre rougit, un léger sourire flottant sur ses lèvres, très probablement gêné par le compliment que venait de lui faire Reita. Celui qui, selon les règles qui régissaient les clans, se devait d'être son ennemi et adversaire, était en fait un homme charmant, au regard envoûtant et aux mots doux et agréable, prononcés avec une voix grave mais ravissante. Reita n'avait jamais vu un tel charisme : lorsqu'il était calme, Ruki possédait un charme ravageur, et lorsqu'il se battait, il dégageait une énergie et une détermination sans égales.

"Je t'admire," avoua le guerrier blond.
"Pourquoi ?" demanda l'Ocillien. Reita rit.
"Tu poses tout le temps des questions ?"
"J'essaye de te comprendre... Et peut-être aussi de te connaître," déclara le plus petit des deux blonds en haussant les épaules.
"Me connaître ? Pour quoi faire ?"
"HA ! Cette fois, c'est toi qui poses des questions !" fit Ruki en éclatant de rire.
"Il faut bien," rétorqua son nouvel ami.

Tous deux discutèrent des heures durant, sous cet arbre, parlant d'eux-même, de batailles, de stratégies de combats, et même des femmes de leur clans respectifs.

"On va te marier, toi ?" demanda le plus petit des deux.
"Oui," répondit lassivement le guerrier Amacan, dont le nez était recouvert d'un morceau de tissu. "Je vis déjà avec ma fiancée..."

Ruki perdit son sourire, et baissa la tête.

"Ah..." fit-il pensivement.
"Et de ton côté ?"
"Je ne vais pas me marier. En fait, je suis plus ou moins exclu du clan..."
"Pour quelle raison ?" s'enquit l'autre.
"J'aime les hommes," fit le guerrier aux yeux bleus en grimaçant. "Et ça ne plaît pas au chef... Ou plutôt ça l'a pas satisfait."
"Satisfait ?"
"Le chef a bien une femme lui aussi, mais elle courre les hommes et lui n'en a rien à faire... Il se choisit un homme du village dont les moeurs sont les mêmes que les siennes, et tous les soirs, cette personne doit venir à sa hutte faire son 'devoir', autrement dit, coucher avec monsieur..."
"Et il t'a choisi toi ?"
"'Avait' serait un terme plus exact. Il me répugnait, et comme je n'ai pas su le satisfaire, il m'a exclu pour préférer Uruha."

Reita l'observait raconter son histoire avec un regard attristé, désireux de voir l'autre sourire rien qu'un instant, envieux de le rendre heureux.

"C'est dommage. Tu es beau, pourtant."
"Je suis peut-être beau," reprit Ruki avec un sourire des plus tristes, "mais ça ne veut pas dire que je suis... Spécialement doué au lit."
"Bof," répliqua l'homme au nez dissimulé, "peut-être aussi qu'il a mauvais goût."

Cette dernière réplique provoqua un nouvel éclat de rire chez le petit blond.

"Oh non, il n'a pas mauvais goût, Uruha est quelqu'un de magnifique, bien qu'il ne m'intéresse pas... C'est réellement moi qui ne suis pas doué.
"Très bien," reprit l'Amacan comme si c'était naturel, "dans ce cas, voyons voir si tu dis la vérité !"
"Quoi ?!"