Chapitre 20

Deux enfants jouaient devant la poissonerie, avec des bouts de bois taillés en forme de dagues, cherchant à touche l'autre pour gagner le jeu. Ils avaient déjà connu douze printemps, ensemble, et n'allaient plus tarder à devenir des hommes... Un jeune homme roux, le visage encore roche de celui d'un enfant, s'avança vers eux avec délicatesse, et s'accroupit pour être à leur hauteur.

"Dites-moi, mes enfants... Combien de printemps avez-vous vu ?"

L'un des deux, un garçon blond aux étranges yeux blancs, brandit ses deux mains devant lui, doigts tendus et écartés.

"Douze printemps !" répondit-il.

Le jeune homme rit doucement.

"Ça fait dix, ça," dit-il en désignant les doigts de l'enfant.
"C'est parce que j'ai pas assez de doigts pour montrer douze !" rétorqua le petit blond.
"Oui, comme tout le monde..." Il it encore et regarda l'autre. "Et toi ? Quel âge as-tu ?"
"Comme Yu-chan," murmura-t-il timidement.

L'homme à la crinière de feu l'incita à s'approchet; le gamin le fit et fut légèrement inquiété par le regard de l'autre, qui parcourait tout son corps. Il rougit un peu et détourna le regard.

"Dis-moi, mon enfant... Plus tard, que dirais-tu de devenir mon favoris ?"
"V-votre... Favoris... ?"
"Oui... Tu auras l'honneur de partager ma couche et mon corps..."

L'enfant rougit plus violemment encore, et recula d'un pas. Ce qu'il fit ensuite fut à la fois très courageux et très dangereux.

"Je..." Il se cacha derrière son ami. "...Je refuse."
"Oh ? Tu refuses ?" L'homme roux eut l'air étonné. "Tant pis. Je t'ai choisi... Je t'aurais, quoiqu'il arrive. Prépare-toi à connaître ma couche d'ici quelques années... Au fait, mon enfant, quel est ton nom ?"
"K-Kai..." trembla-t-il.

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Kai tremblait, agenouillé sur le sol. Les larmes coulaient d'elles-mêmes alors que les souvenirs des années qui avaient suivi revenaient. Toutes ces années passées à étudier les plantes et le langages des dieux pour oublier la peur. Le départ de Yune pour un autre village, la peur qui revenait. Et cette nuit, cette terrible nuit où leur désormais chef l'avait enfin eu, contre son gré. Cette nuit où son corps, assené de coups mortels, s'était déchiré de toute part, l'angoisse, la douleur, la peur de la mort. Kai hurlait. Il pleurait. Il tappait des poings contre les murs, contre les meubles. A nouveau, le druide blond le prit dans ses bras, et le serra contre lui en attendant qu'il se calme. Le châtain se débattait, faisait une crise, comme un enfant, jusqu'à ce qu'il n'ait plus de forces, et qu'il se laisse reposer dans les bras de son ami.

"Là..." murmura Yune. "C'est fini... Pardon, Kai, pardon... J'aurais du me taire..."

Kai renifla, pleura encore un peu, hoqueta, et serra le blond le plus fort possible entre ses bras, s'y accrochant comme on s'accroche à la vie.

"Non..." répondit-il. "Merci... J'avais besoin que ça sorte..."

Yune sembla surpris, mais le châtain, tête basse, s'expliqua.

"J'avais besoin de hurler... Que quelqu'un comprenne combien j'ai eu mal..." Il enfouit sa tête contre le torse de son ami. "Je me doutais que ce serait toi, mais savoir quand, ni comment..."
"Maintenant, et comme ça," murmura le blond. "Ça va mieux, maintenant ?"
"Oui, merci..."

S'ensuivit un long silence durant lequel ils ne firent pas un mouvement.

"Kai..."
"Oui ?"
"On peut rester comme ça, un peu ?"
"Oui..."

Ils auraient pu s'assoupir ainsi, tant ils étaient bien, tant ils s'appaisaient l'un/l'autre. Le temps semblait s'être arrêté; mais Shou, en ouvrant la porte, le fit reprendre son cours. Le jeune homme s'excusa, entra timidement et expliqua la situation : tout était terminé. Un réfectoire abrité avait même été construit pour les repas, ce qui ravit Kai dont la plus grande passion restait en réalité la cuisine; les ateliers, pour ceux qui travaillaient, avaient même été fournis en matière nécessaire. Les anciens Ocilliens, quant à eux, se relayaient pour monter la garde ou se rendre à la chasse.

"Il reste encore les fortifications du village à faire. Sinon, tout est terminé."
"Merci pour tout. Je viens à votre aide dès que j'aurais appliqué ceci sur les plaies de Yune," répondit Kai.

Le jeune homme repartit, et les deux druides se firent face. L'un s'assit, l'autre lui passa les onguents sur le torse, le dos et le visage. Il travaillait avec calme et ardeur, répartissant comme il le fallait les crèmes sur les plaies parfois béantes du druide blond. Kai termina par le visage de son ami, gardant un instant ses mains sur les joues de Yune.

"Tu es tendu..." murmura-t-il.
"Oui. J'ai..." Il hésita un instant, regardant l'autre druide dans les yeux. "J'ai eu pas mal de soucis, ces derniers temps. J'aimerais bien faire comme toi, et pleurer."
"Alors pleure."

Le blond baissa les yeux. Il semblait s'en vouloir... Ô comme il avait l'air de s'en vouloir...

"Je n'y arrive pas, Kai... Je n'y arrive plus."

L'autre le serra doucement contre lui, prenant soin de ne pas le blesser.

"Ça viendra. Laisses-toi juste un peu de temps, d'accord ?"
"D'accord..."

Comme un enfant, il se réfugia contre Kai, plaçant son oreille au niveau du coeur du châtain pour l'écouter battre. L'autre se laissa faire, sachant que ça apaisait Yune.