Rocket

L'histoire de Rocket.

Qu'est-ce que je ne ferai pas pour lui?, je pense en grinçant des dents tout en sortant dehors sous la pluie battante d'avril 1954. Quand mon soulier de cuir s'écrase lourdement dans une flaque d'eau, je me dis que ce n'est pas pour lui que je le fais; c'est pour elles. Blue a décidé que maintenant que j'avais la trentaine passée, 33 ans exactement, je m'étais assez endurcie pour trouver les filles moi-même, celles qui errent dans les rues.

J'ai toujours trouvé cette méthode de recrutement dégoûtante, mais je me dis qu'au lieu de se prostituer dans les rues sans aucune protection, aussi bien les engager chez nous pour qu'elles aient chaleur, confort et sécurité. Au fond, je suis contente que se soit moi qu'il ait envoyé. Blue ramène de force les filles au bordel, alors que je saurai me montrer convaincante, et plus douce que lui, j'en suis certaine.

C'est quand même la première fois que je m'en charge, et je suis plutôt nerveuse. Je me suis préparée mentalement, et j'ai dit à mon patron que je serais à la hauteur, mais j'ai cette toute petite nervosité qui refuse de me quitter. Comment reconnaitre une prostituée, sauf quand elle est au travail? Comment l'aborder sans l'insulter? Peut-être que je m'en fais pour rien. Après tout, Blue apporte n'importe quelle femme, fille de joie ou non, qui finit par s'adapter à sa condition. Je sais que, contrairement à lui, je ne forcerai personne. Je peux par contre en influencer quelques unes, car la rentrée d'argent du bordel est en chute libre…

Au tournant d'une ruelle sombre, je resserre ma main sur la poignée de mon parapluie noir. C'est celle la moins recommandée pour une femme seule, et c'est justement ce qui m'amène ici. Le recrutement commence dans les endroits les plus sals et mal famés…

Mes yeux observent, mon cerveau analyse. Je ne vois personne debout, ni appuyé sur un mur. Au sol, par contre… Une jeune fille tremblante de froid, habillée dans une petite tenue qui doit normalement lui servir pour dormir, s'est effondrée dans des dizaines de sacs d'ordures. Je m'agenouille en face d'elle doucement pour ne pas l'effrayer, et je dépose ma main libre, celle qui ne tient pas le parapluie, sous son menton. Je relève son visage vers moi, et ses yeux paniquent enfin, comme ils auraient du le faire dès le début, si ce n'était de son état de choc avancé.

- NE ME TOUCHEZ PAS, elle hurle en se dégageant, mais en restant assise.

- Ne t'inquiète pas, mon enfant, tu es en sécurité avec moi…

J'observe ses grands yeux enragés, sa bouche tordue et ses joues rouges de froid, et je me dis que cette jeune femme dégage plus de colère que quiconque. Comme une bombe…

- Rocket. Si tu viens avec moi, tu dois te plier à ce nom. Je dirige un… établissement qui te permettra de faire un peu d'argent, mais personne ne doit savoir ton vrai nom. En plus, je ne crois pas que tu as envie d'être retrouvée.

- Un bordel? Pourquoi pas! Je n'ai plus rien, de toute façon. Elle est chauffée, votre baraque?

- Bien sûr.

Je suis fière de moi. Mon français est devenu parfait, si ce n'est de mon accent polonais qui trahit mes origines à chacune de mes paroles. Je déboutonne mon manteau de fourrure, généreux cadeau de Noël de Blue, et je le passe aux épaules de la jeune femme. Elle m'est immédiatement reconnaissante, et j'oublie bien vite que je ne porte qu'un débardeur moulant et révélateur. Elle se relève et vient avec moi sous le large parapluie.

Nous marchons une dizaine de minutes, durant lesquelles j'apprends à la connaitre un peu mieux. Elle s'est enfuie de la maison parce que son père la violait. Quand elle prononce ces mots, je passe un bras à sa taille et je la colle contre moi. Je ressens sa souffrance, et j'ai la prétention de croire qu'un peu de mon réconfort la consolera. Elle a laissé derrière elle sa mère avec qui elle se disputait sans cesse, et sa sœur qu'elle adorait. Un si dur passé pour une jeune femme d'à peine 20 ans, j'apprends par la suite.

La porte de l'établissement apparait bien vite, trop vite. Je frotte vigoureusement son dos un peu courbé pour lui donner du courage, et je la guide dans les dédales de cet enfer qui sera bientôt sien. Je jure de m'occuper d'elle, comme je l'ai fais avec Blondie, pour qu'elle ne souffre pas trop ici. Mais la première chose que je dois accomplir, c'est faire approuver la candidate par Blue. Je cogne donc à la porte du luxueux bureau, et j'attends sa réponse. Un grognement agacé me répond, et sachant qui il est je n'attendais pas mieux.

J'ouvre la porte et j'invite Rocket à s'asseoir sur la seule chaise qui fait face au bureau de Blue, je m'assois sur le bras de la chaise. Mon patron regarde son visage, fronce les sourcils, puis ses seins découvert par mon manteau, et sourit. Il lui pose quelques questions, comme son âge, son nom, son poids, sa taille… Toutes les choses qui me seront utiles quand viendra le temps de fabriquer ses costumes pour les spectacles de danse. Quand il lui demande si elle est vierge, je réponds à sa place, sachant très bien que l'émotion sera trop forte pour elle.

- Non, elle ne l'est plus.

- Ah? Dommage, Rocket, dommage…, il susurre avec une voix mielleuse et assez écœurante. Tu peux y aller. Madame Gorski te montrera le dortoir, et la chambre qui te sera attribuée pour recevoir tes clients. Tu commenceras demain.

- Blue, je chuchote en venant m'assoir sur ses genoux sensuellement. Laissez-lui la chance de s'habituer… Elle vient d'arriver… Une petite semaine, c'est tout ce que je vous demande, je gémis en embrassant le lobe de son oreille.

Je déteste agir comme une salope pareille, caressant et me rabaissant pour atteindre mes buts. Mais pour le bien être de Rocket, qui semble avoir une vie assez difficile comme ça, je diagnostique que des vacances ne seraient pas trop demandées. Par contre, Blue n'est pas du tout d'accord avec moi…

- Arrêtez votre stupide manège, Vera, il grogne en me repoussant. Elle commencera demain, un point c'est tout. Je ne changerai pas ma décision.

- C'est ce que nous verrons ce soir, je lui murmure en quittant la pièce, suivie de ma nouvelle protégée.

La nuit, il était vulnérable. Quand mon corps nu s'appuyait sur le sien, le seul mot qui arrivait à sortir de sa bouche était « oui ». Je savais comment arriver à mes fins, j'avais seulement oublié à quel point je devais être prudente dans mes demandes…

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J'avais réussi à obtenir une semaine de repos total pour Rocket, d'une manière si dégradante et insultante que je ne voulais même pas le répéter. C'est le genre de chose qu'une femme fait une fois dans une vie, et qu'elle regrette longtemps après.

La voir s'épanouir et s'ouvrir à moi n'avait pas de prix. Elle me confiait ses peurs, et je l'aidais à préparer sa grande première dans le monde qui était devenu sien. Elle n'avait pas mentit à Blue; elle était toujours vierge. Ce qu'elle ne lui avait pas mentionné, c'est que jamais dans 20 ans d'existence elle n'avait fait l'amour à un homme… Mon cœur saignait pour elle, je savais à quel point c'était difficile de renier qui nous sommes vraiment. Mais je lui ai expliqué que c'était parfois nécessaire, de se mentir un peu, pour continuer à avancer.

Devant son désespoir et sa panique, je commis une erreur. Elle passa une nuit, une seule, au creux de mes bras. Je lui fis l'amour pour lui faire oublier que le monde était cruel, pour qu'elle sache que malgré les hommes qu'elles rencontreraient, je serai au moins là pour la soutenir et la conseiller. Et elle le comprit. Juste ma façon de la toucher lui montrait que ce n'était pas de l'amour, mais plus une espèce de solidarité féminine. Ma naïveté fût ma deuxième erreur, et je m'en aperçus seulement quand la porte de ma chambre s'ouvrit à la volée…

Blue n'était pas un grand homme, mais il imposait le respect, par la peur qu'il inspirait aux gens, aux femmes surtout. Ce qui faisait que sa petite silhouette sombre dans le cadre de la porte était terrifiante. Le couloir lumineux découpait sa forme qui grossissait en se rapprochant du lit, où Rocket se blottit nerveusement contre ma poitrine. Il arracha violemment le drap du lit, nous étions nues devant ses yeux affamés. Je m'empressais de recouvrir la jeune femme avec ma chemise de nuit qu'elle venait de m'enlever, pour qu'au moins elle échappe aux fantasmes de son futur patron.

- Vera…, il grogna en signe d'avertissement. On garde les filles pour les clients, c'est VOUS qui me le répétez sans cesse!

- Je vous paierai, si c'est ça qui vous intéresse.

Au mot payer, son regard s'illumina. L'argent, l'argent, toujours l'argent!

- J'efface votre dette, si vous me laissez regarder…

- Non, Blue, pardonnez-moi, mais jamais. Je viendrai vous trouver plus tard.

- Vieille pute, il me cracha comme à l'habitude en me giflant.

J'endurais le supplice en fermant les yeux, jusqu'à ce qu'il quitte finalement la chambre pour nous laisser seules. Rocket caressa ma joue rougie par la claque qui avait retentit, et se serra contre moi un peu plus en profitant des derniers instants d'intimité qu'ils nous restaient avant que je n'aille retrouver Blue.

Quand elle quitta mon lit vers minuit, l'établissement complet était silencieux. Le seul bruit perceptible, c'était l'unique sanglot que Blue échappa depuis que je le connaissais. En homme possessif qu'il était, si un autre homme, ou une autre femme dans ce cas ci, me touchait, il devenait presque fou. Je voulus le prendre dans mes bras, mais il me fit heurter le sol avec violence. Lorsque son pied s'abattit sans relâche dans mes côtes meurtries, j'étais heureuse que se soit sur moi qu'il se défoule, et non sur Rocket…

La suite d'ici une semaine encore, sur Sweet Pea qui viendra rejoindre sa sœur.

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Anna Bella :) xxxxxx