Chapitre 2 : Alice
Johnny posa sa main sur celle de la jeune femme, leurs regards s'attachèrent l'un à l'autre. On les aurait dit liés par d'invisibles fils qui auraient eu la résistance de véritables câbles d'acier.
« Et dire… que j'aurais pu la tuer… »
La voix de Johnny se fit rauque.
« Je l'ai tout de suite senti, déclara Leah en levant ses yeux de velours vers le docteur Cullen. Pas dans ma tête. Ce n'est pas dans la tête que ça se passe. Je l'ai senti dans mon cœur. Il était parti dans la forêt. Je l'ai suivi. J'étais loup. Quand il s'est changé… j'ai compris qu'il n'était pas comme nous. Il n'y avait pas de communication possible. Pourtant… il y avait cette sensation bizarre… familière. Et… pas d'odeur particulière, simplement celle d'un animal, à laquelle nous ne prêtons pas attention. Rien à voir avec les autres créatures… surnaturelles. »
Je compris que Leah mesurait ses propos.
« Il a remarqué ma présence… et je sais qu'il m'a reconnue. Malgré son aspect terrifiant et ses gestes brutaux, il s'est immobilisé. Il m'a considérée, longtemps. Aujourd'hui, je sais que c'était un signe évident, parce qu'il ne peut pas rester immobile trop longtemps… Il a besoin de courir. Sinon, il se met en colère. Mais… je sais que je peux l'apaiser. Mon amour l'apaise. Il me suit. Nous galopons toute la nuit. La journée, il dort dans la forêt. Il n'y a pas de problème. Mes frères pensent qu'il est un danger, mais c'est faux. Sa morsure… n'a pas d'effet sur nous. Et il n'y a qu'ici qu'il peut vivre convenablement. »
Malgré son attitude déterminée, presque farouche, Leah avait les larmes aux yeux.
« Il faudrait que… vous leur parliez, docteur Cullen. Ils vous écouteront. Ils vous respectent, même s'ils essaient de tenir leur rang. Ils savent que Jacob vous respectait… »
Le désespoir de Leah remuait en chacun des douleurs personnelles et profondes.
Carlisle hocha la tête.
« Je pense que tu as raison, Leah. S'il y a bien un endroit où Johnny peut vivre correctement, c'est ici, et grâce à toi. Si tu penses que le clan m'écoutera, je veux bien tenter de leur donner mon point de vue. Concernant les Enfants de la Lune -ou les Loups Solitaires, comme on les appelle encore-, je vais vous dire ce que je sais, mais, malheureusement, cela n'apportera aucune réponse précise. Leur nature est assez mal connue, du reste. C'est en grande partie pour cette raison que les vampires, les Volturi plus précisément, ont décidé leur éradication. Ils les percevaient comme des monstres totalement incontrôlables et dangereux, alors qu'ils auraient préféré les asservir pour pouvoir utiliser leur force exceptionnelle. Il semblerait que ce ne soit pas tout à fait le cas ! Que je sache, votre interaction est tout à fait extraordinaire ! Merveilleuse ! »
J'avais déjà eu l'occasion de constater que Carlisle avait la capacité de se réjouir des lueurs d'espoir qui s'allumaient dans les plus profondes ténèbres, et son optimisme parvenait à réchauffer un peu le cœur le plus glacé.
« Cela signifie, poursuivit-il, que, bien que l'esprit du loup-garou soit occulté durant sa transformation, il lui reste quelque chose… d'humain, qui peut le guider. Il va falloir que je me penche sur la question. »
Il se tut quelques secondes.
« Je sais également que les Enfants de la Lune ont un incroyable pouvoir de régénération. Je ne serais pas surpris que celui qui vous ait contaminé soit toujours en vie, malgré ses blessures. On m'avait assuré que, même amputés de leurs membres, ils parvenaient à survivre et à recouvrer leur forme originelle. Il est particulièrement difficile d'en venir à bout durant leur transformation. Comme c'est le cas pour nous, d'ailleurs. Les légendes considèrent la lycanthropie comme une malédiction ou une possession démoniaque. C'est ce qui confèrerait au monstre son immortalité. Elles racontent qu'un lien est créé aussi, au moment de la transmission, comme entre un parent et son enfant, et que le seul moyen de s'en délivrer est de briser ce lien.
_ Comment ?, s'exclama Johnny.
_ Eh bien, je ne peux dire avec certitude que ce qu'on m'a expliqué est exact et je ne veux pas vous conduire sur une fausse piste…
_ S'il vous plaît, docteur Cullen, insista Leah.
_ Il semblerait que la mort du parent délivre ses enfants de la malédiction. »
Johnny et Leah demeurèrent interloqués.
« Il existe d'autres légendes encore, reprit Carlisle, qui parlent… d'exorcismes, de breuvages, de rites particuliers… En fait, il y a beaucoup de choses. Mais personne, parmi nous, n'en a réellement fait l'expérience. Ceux qui ont le plus approchés les Enfants de la Lune sont les Volturi. Plus particulièrement Caïus. Mais ils ne se sont jamais, à ma connaissance, vraiment intéressés à eux. A fortiori à la manière de les délivrer de leur fardeau. Seule la possibilité de s'approprier leur puissance les intéressait. »
Johnny restait silencieux. Il semblait perdu dans ses pensées. Au bout de quelques minutes, il se leva soudain.
« Bien, docteur Cullen, je crois que nous n'allons pas abuser davantage de votre hospitalité. Vous m'avez déjà beaucoup appris, et je vous en remercie. »
Il tendit une main à Esmé, puis à Carlisle qui la serra avec sympathie. Enfin, il s'approcha d'Edward. En saisissant sa main, ce dernier déclara :
« Ce que vous pensez faire ne me semble pas une bonne idée, Johnny. Surtout si vous êtes seul.
_ Quoi ?, s'exclama Leah. Que veux-tu faire ? Tu n'iras nulle part sans moi, ça je peux te l'assurer !
_ Leah, murmura Johnny, je ne me le pardonnerais jamais s'il t'arrivait quelque chose…
_ Et moi ? Tu crois que moi… »
Johnny tendit le bras et l'attira contre lui.
« Nous en reparlerons, tu veux ? »
Leah hocha la tête, puis elle tourna son visage vers Carlisle. Les sourcils froncés, elle s'apprêtait à partir.
« Comment… comment va votre fille, docteur Cullen ?, demanda-t-elle finalement, par politesse peut-être, mais elle mit tout de même un réel intérêt dans sa question. Seth nous a dit qu'elle s'était… évanouie.
_ Elle l'est toujours, expliqua Carlisle. Je ne sais pas quelle en est la raison. Voulez-vous… Johnny ? Je pense que le reste de ma famille aimerait pouvoir vous remercier avant que vous ne partiez. »
Il montrait, de la main, le chemin de la chambre dans laquelle se trouvait Alice. Johnny répondit :
« Avec plaisir, si… cela n'ennuie personne. »
Alors, le médecin les invita à le suivre.
Nous pénétrâmes tous à sa suite dans la pièce.
« Rosalie, Emmett, Jasper et Alice, expliqua le docteur Cullen en les désignant respectivement. Voici Leah Clearwater, que vous connaissez déjà, et Johnny Randall. »
L'homme s'avança poliment vers chacun afin de les saluer. Tous se montrèrent très cordiaux, particulièrement Emmett, qui posa une main amicale sur l'épaule de Johnny en le remerciant d'un clin d'œil. Finalement, l'Indien s'approcha d'Alice, se pencha vers elle et posa sa main sur la sienne. A peine l'avait-il touchée qu'il eut un geste de recul. Son expression se fit douloureuse. Il ramena contre sa poitrine son poing serré. On aurait pu croire qu'il venait de recevoir une décharge électrique.
A cet instant, la petite vampire ouvrit les yeux et porta une main à son front.
« Ooooh, fit-elle en se redressant soudain, c'est… c'est parti ! Enfin ! »
Nous étions abasourdis. Jasper se jeta immédiatement à son cou, cependant.
« Alice chérie ! Tu m'as fait une de ces peurs ! Ne me refais jamais une chose pareille ! »
Il la couvrait de baisers.
« Tu me chatouilles, Jasper, riait-elle. Oh… je me sens si bien ! Cela faisait longtemps… »
Alice avait effectivement l'air en pleine forme. La tension qui avait marqué son visage depuis son retour d'Australie s'était envolée comme par magie. Esmé souriait, ses mains croisées devant elle. Carlisle considérait sa fille avec bonheur. Au bout d'un moment, il se mit à rire.
« Eh bien, Johnny, voilà qui est nouveau ! Ma fille nous a toujours surpris, mais je dois avouer que là… As-tu une idée de ce qu'il t'est arrivé, Alice ?
_ Je ne sais pas trop… j'ai cru que ma tête allait vraiment exploser… en plus de la torture de Jane… Tout d'un coup, ça a été trop fort et j'ai comme disjoncté.
_ En fait, il se peut que tu aies perdu connaissance non pas à cause de ce que Jane nous faisait subir, mais à cause de l'arrivée de Johnny !, s'exclama Jasper. C'est un loup-garou, Alice. Un vrai Enfant de la Lune ! Et… il nous a sauvés. »
D'un geste vif auquel personne ne s'attendait, Alice attrapa la main de Johnny, et ferma les yeux. L'Indien fut surpris mais il se laissa faire. Quelques secondes, silencieuses, passèrent.
« C'est vous… je pouvais vous sentir ! Vous vibrez comme un champ magnétique… Avec des phases d'intensité différentes. Vous avez interféré dans mes pensées, depuis des mois. C'est ce qui a complètement brouillé mes ondes ! Et pourtant, j'ai perçu… j'ai perçu de la peur, de l'angoisse… la vôtre… ou la nôtre à venir, avec l'attaque de Jane, je ne saurais dire. Je ressentais certaines choses, confusément mais… quand même.
_ Formidable !, s'écria Jasper qui la tenait toujours dans ses bras. Voilà que tu réagis comme une sorte d'aimant, Alice ! Tu es un petit lutin extraordinaire… un petit lutin très énervant, mais très doué !
_ Oh, Jasper ! »
Jasper colla un énorme baiser sur la tempe de sa compagne. Elle rit. Je m'aperçus que je n'avais pas entendu son rire, clair et léger comme une source cristalline, depuis bien longtemps.
Le docteur Cullen réfléchissait, mais il paraissait ravi.
« Il se peut… que Jasper ait raison, après tout. Cette sensation de magnétisme qu'Alice vient d'évoquer explique beaucoup de choses. Il doit y avoir un lien subtil entre la nature profonde des Enfants de la Lune et sa sensibilité particulière. Tu ne cesseras jamais de m'étonner, ma chérie ! »
Carlisle s'approcha de sa fille et posa une main sur sa petite tête brune, en un geste très paternel.
Johnny et Leah ne savaient comment réagir face à ce qui venait de se produire. Cependant, l'enthousiasme de Jasper et l'attitude satisfaite du docteur Cullen leur donnèrent un moment l'occasion de se réjouir avec eux.
« Nous allons essayer de mieux comprendre ce phénomène, Alice, assura Carlisle à l'attention de tout le monde. Et je viendrai très prochainement parler aux Quileutes, s'ils acceptent de m'écouter, soyez-en certain Johnny. »
Les deux Indiens le remercièrent et, après avoir salué l'ensemble de la famille Cullen au grand complet, ils furent raccompagnés par le médecin et son épouse jusqu'à l'extérieur de la villa.
« Waouh, s'exclama Emmett un peu après leur départ, je ne pensais pas que les loups-garous te faisaient un tel effet, Alice ! Tu as du souci à te faire, Jasper… »
Pour toute réponse, ce dernier lui planta deux doigts entre les côtes. Emmett pouffa.
« C'est quoi, au juste ? Tu peux le sentir à distance ?, poursuivit-il.
_ En tout cas, je sens… je sens qu'il s'éloigne, là… Je saurais dire dans quelle direction maintenant, répondit Alice en fermant les yeux.
_ Comme un radar ? Tu vois un petit point qui se déplace ?, s'esclaffa-t-il tout à fait.
_ Que tu es bête !... »
Alice levait les yeux au ciel en souriant.
« En tout cas, c'est tout nouveau… Et je suis absolument ravie que l'espèce de générateur que j'avais en permanence dans la tête se soit enfin envolé !
_ Quelque part… Emmett a raison, Alice, reprit Jasper les yeux brillants. Tu réagis comme… une boussole… »
_ Une boussole !, répéta le grand vampire, qui riait si fort à présent qu'il devait se tenir les côtes. Son rire contamina Rosalie. Elle avait été si préoccupée par l'état de sa soeur… elle pouvait se détendre, maintenant. Enfin.
« C'est vrai que j'avais un peu perdu le nord… ces derniers temps, renchérit la petite vampire avec un regard malicieux, mais me revoilà ! Oh, Jasper, je voudrais… si nous partions chasser tous les deux ?
_ Avec plaisir ! Allons-y tout de suite… »
Alice sursauta.
« Oh, pardon, Bella !, s'exclama-t-elle. J'oublie toujours que tu n'es pas… comme nous. »
Je la rassurai d'un petit signe de la main. Elle s'approcha de moi, ses yeux scrutèrent mon visage un moment. Une ombre y passa. Elle prit ma main.
« Comment vas-tu ? », demanda-t-elle simplement, d'une voix plus grave.
Je ne répondis pas immédiatement, j'étais surprise par ce ton subit d'intimité. Alice jeta un bref regard autour de nous. Rosalie et Emmett quittaient déjà la chambre. Jasper et Edward les suivirent presque immédiatement. Je ne savais pas quoi dire. Avoir à faire état de mes sentiments de manière aussi impromptue m'était difficile. Je ne souhaitais pas me plonger dans l'introspection, de toute manière. Je ne le pouvais vraiment pas. Il y avait trop de choses qu'il me fallait tenir à distance… pour mon bien.
