Chapitre 3 : Choix/ Decisions
Mon regard devait avoir pris une expression suppliante, car Alice répondit elle-même.
« Je me doute que… tu dois beaucoup souffrir, Bella. »
Elle me considéra un moment, en silence.
« Edward… est mon frère, je l'aime et… je sais qu'il souffre aussi. Il a beaucoup souffert déjà. Et il continue. Je ne voulais pas…
_ Edward m'a tout dit, Alice, soupirai-je. Il m'a expliqué ta vision. Et les choix que lui et Jacob ont faits. Mais… je crois qu'ils ont eu tort. Ils auraient dû m'en parler. J'aurais… agi autrement, sans doute. Tu aurais dû me dire ! J'ai toujours eu tellement confiance en toi, Alice !
_ Bella… »
Le regard de mon amie fouillait le vide de la pièce. Je comprenais à quel point elle était désolée.
« Edward m'a fait jurer. Il pensait que Jacob méritait… Il le respectait. J'ai préféré partir, parce que je savais que je finirais par tout t'expliquer. Et puis j'ai commencé à ne plus rien voir. Tu sais, un moment, j'ai cru que c'était une malédiction. Que j'étais punie pour ne pas t'avoir prévenue… »
J'eus un pauvre sourire.
« Il s'est passé tellement de choses affreuses, Bella ! Il y a de quoi être perturbée. Mais… sache qu'Edward t'aime. Tu dois t'accrocher à cette idée, elle doit te rendre forte. Il t'aime plus que lui-même. Sinon, comment aurait-il pu… ? Il fera tout pour toi, comme pour tes enfants. »
Il y eut un clic. La porte s'ouvrit.
« Alice !... », souffla Edward.
Ses yeux se posèrent sur le visage de sa sœur, se plissèrent légèrement. Puis il se tourna vers moi.
« Que… ? », balbutiai-je
Alice le dévisageait, un peu déconcertée.
« Je ne peux pas te laisser une seconde… »
Edward secouait la tête, l'air déçu.
« Mais quoi ?, gémit Alice.
_ Tu as… tu as dit… tes enfants ? », répétai-je incrédule.
Edward plissa les lèvres et tendit la main, me désignant à sa sœur.
« Voilà… Tu ne lui laisses ni le temps… ni le plaisir. »
L'expression d'Alice devint soudain celle d'une petite fille prenant conscience de la bêtise qu'elle vient de commettre. Pour ma part, je demeurais interloquée.
« Mais…, se défendit la petite vampire brune, elle m'a dit que tu lui avais tout expliqué…
_ Tu ne comprends décidément rien aux humains, ma sœur, gronda doucement Edward. Je finis par douter que tu aies jamais pu être humaine toi-même. Réellement !
_ Qu'est-ce… que tu as vu, au juste, Alice ? », finis-je par demander lorsque je retrouvai l'usage de la parole.
Mais elle ne savait plus si elle devait répondre ou non. Edward eut un geste, qui signifiait qu'elle n'avait plus qu'à se dépêtrer toute seule de l'embarras dans lequel elle se trouvait.
« Alice, je veux que tu me dises exactement ce que tu as vu, articulai-je d'un ton plus nerveux que je ne l'aurais souhaité.
_ Eh bien… euh, effectivement,… tu vas avoir deux enfants, Bella. Des jumeaux. Une fille et un garçon. C'est formidable, n'est-ce pas ? »
Alice avait essayé de se montrer enthousiaste, mais elle n'était apparemment pas convaincue du résultat.
A cet instant, je pris conscience que j'allais être mère. Vraiment. Même si cette idée m'avait accompagnée depuis plusieurs semaines déjà, jamais elle ne m'était apparue de manière aussi concrète. Il me sembla que quelque chose, quelque chose de nouveau, s'éveillait en moi. Une envie… Un bonheur.
« Veux-tu savoir les prénoms que tu choisis ?, demanda Alice en lançant un regard noir à son frère. Ils me plaisent beaucoup. »
Apparemment, elle jouait la provocation. Elle n'avait pas apprécié qu'Edward lui fasse remarquer qu'elle avait pu manquer de tact de manière aussi flagrante.
Je levai une main.
« C'est bon, Alice, je vais me débrouiller. Je suis déjà ravie de savoir que tu les aimes.
_ Et tes bébés sont… très mignons, ajouta-t-elle dans une moue adorable qui implorait mon pardon de manière évidente. Même si je suis mal placée pour dire ça… En tout cas, Rose en est raide dingue !
_ Ah ? »
Devais-je m'estimer rassurée par cette dernière déclaration ?
« Jasper t'attend, petit démon revenu des enfers, intervint Edward. Je crois que tu devrais y aller. Tu as déjà fait assez de dégâts comme ça. »
Alice leva vers son frère un visage effronté, puis elle s'avança vers moi, ouvrit les bras et me serra contre elle.
« Ne m'en veux pas, Bella, je t'en prie, chuchota-t-elle à mon oreille, et pense à ce que je t'ai dit… penses-y toujours. »
Après avoir déposé sur ma joue un baiser léger et frais comme une goutte de rosée, elle sortit.
« Eh bien ? »
Edward avait l'air de se demander comment je prenais la chose.
« J'avais pensé à beaucoup d'éventualités jusqu'à présent, mais là… j'avoue que je suis un peu prise de cours.
_ Tu aurais eu besoin d'un peu plus de temps… Alice est infernale. »
Il souriait.
« Edward…
_ Oui ?
_ J'ai… beaucoup réfléchi. En fait, je sais bien, au fond de moi, depuis longtemps… Et je crois que je viens de comprendre quelque chose d'essentiel.
_ Je t'écoute. »
Son ton était doux, comme toujours. Je sentais qu'il se tendait, cependant.
« Des enfants… ont besoin d'une mère. Une mère tendre et chaude. Une mère qui partage leur vie d'enfants. Qui partage leur sommeil, leurs repas, qui les emmène en vacances… au soleil, chez leur grand-mère...
_ Oui. »
Je percevais la tendresse dans sa voix, dans toute son attitude. La tendresse et la résignation.
« Edward. Si tu veux me quitter… je comprendrai. Je ne t'en voudrai pas. Ce n'est pas une vie pour toi. Ce n'en sera pas une pour moi, si je sais que tu es malheureux.
_ Si cela peut te rassurer, Bella, alors je vais te répéter encore que tant que je serai près de toi, je serai heureux.
_ Combien de temps ? Combien de temps supporteras-tu ?
_ Le temps n'a pas d'importance. C'est une notion toute relative. Auprès de toi, il n'y a pas de temps.
_ Il va passer, Edward. Pour moi. Je vais vieillir. Dans quelques années… on me prendra pour ta mère ! »
Son sourire s'élargit, ses yeux pétillèrent.
« Tu as encore de belles années devant toi, ne t'inquiète pas… et je n'ai rien contre le fait d'avoir une femme plus… femme.
_ Oh, s'il te plaît ! Sois sérieux !
_ Je suis très sérieux, Bella. Il y a un moment déjà… que j'ai réalisé. Tu es ma vie. Je ne peux rien contre ça. C'est plus fort que moi. Je ne peux pas lutter. J'ai déjà essayé… j'ai perdu. Et j'ai failli te perdre. S'il y a bien une chose dont je suis sûr, c'est que plus jamais je n'accepterai de pouvoir te perdre. »
Sa voix s'était faite plus grave. Ses yeux luisaient étrangement.
« Je vais avoir de plus en plus besoin de toi, Edward, les années passant. J'en suis consciente. Je vais devenir affreuse, possessive, jalouse, paranoïaque… Et le jour où tu partiras… j'en souffrirai atrocement. Il est certain que je n'y survivrai pas. C'est peut-être comme ça que notre histoire doit finir, après tout. Mais j'aimerais pouvoir rester digne, tu comprends ? Je connais bien toutes ces histoires, dans les livres, où l'on meurt d'amour. Elles sont très belles, certes, mais je ne sais pas s'il est bon pour les humains de vivre comme dans les histoires, si c'est une vie souhaitable. Si ce n'est pas plutôt une totale erreur. La vie… c'est autre chose.
_ Oui. »
Encore une fois, il me regardait avec cet air étrange… d'amour et dureté mêlés.
« Comment peux-tu tout simplement répondre oui, Edward ?
_ Parce que tu as raison. Tu es en vie, Bella. C'est la vie qui parle en toi, et… je t'envie tellement ! Tu portes la vie. C'est la chose la plus magnifique au monde. Tu ne te rends pas compte à quel point je respecte, je révère cela ! Tu es tout le contraire de ce que je suis. Tu es ce qui me fait accepter ma monstruosité. Tu me sauves de ce que le hasard a fait de moi. Je ne suis là que parce que tu y es. T'avoir rencontrée est le miracle de mon existence… J'ai un but à présent, tout a un sens. Je veux faire ce qu'il y a de mieux pour toi, pour la vie… cela me rend heureux. Vraiment. »
Son visage avait repris cette expression de pureté angélique que j'avais déjà eu l'occasion de lui voir dans quelques circonstances. Et elle me coupa le souffle, comme cela avait toujours été le cas. Je savais que certains sentiments, exaltation, mélancolie, désir… donnaient aux traits d'Edward, et à tout son être, une apparence vraiment extraordinaire. Mais j'en étais toujours frappée, comme si je le découvrais pour la première fois. Dire qu'il était irrésistible aurait été faible parce que trop commun. Edward n'avait rien de commun. Il était un être exceptionnel, au charme unique. Un sortilège vivant. Et c'est en cela que réside la vraie nature des vampires : dans cette capacité, qui est leur essence même, à subjuguer les êtres humains. Personne ne peut la combattre.
J'allais souffrir. Encore.
« Je ne pourrai jamais te quitter, Bella. Pas de mon propre chef, en tout cas. Je ne partirai que si tu l'exiges. Tant que ce n'est pas le cas… laisse-moi essayer de te rendre heureuse. Je suis sûr qu'il y a… un espoir pour nous. »
Je tendis une main. La posai sur sa joue. Mon cœur chantait, dans ma poitrine. Mon cœur battait. Il voulait vivre, il voulait aimer… en dépit de tout.
Edward m'embrassa et me serra dans ses bras.
Ce n'était pas le moment encore, peut-être. Mais un jour… dans quelques années… ce serait vraisemblablement à moi de le faire si, lui, ne le voulait toujours pas. Je devrais sans doute finir par accepter, le quitter, m'éloigner, disparaître… pour ne pas trop souffrir… quand le temps serait passé. Celui de l'amour raisonnable… Quel amour raisonnable ? Cela n'avait jamais été pour nous. Il faudrait bien, pourtant. Un jour…
Mais comment parviendrais-je à m'y résoudre ?
Un jour…
