Chapitre 5 : Billy

Un matin du mois suivant, je m'éveillai avec la ferme intention de faire ce que j'avais depuis si longtemps tellement redouté : retourner à La Push pour rendre enfin visite à Billy. J'empruntai pour l'occasion la Volvo d'Edward, à l'arrière de laquelle nous avions installé les sièges des bébés. Ainsi, Billy ne m'entendrait pas arriver à des kilomètres, et il m'ouvrirait au moins sa porte, à défaut de me laisser entrer.
Je me garai devant la maison, déplaçai mes enfants depuis leurs sièges vers la nacelle double du landau que nous avait offert Rosalie, et parvins sous le porche. Je frappai. Je devais m'attendre au pire.
La porte s'ouvrit. Le visage de Billy apparut, plus sombre et ridé que dans mon souvenir, ses yeux noirs en amandes posés au-dessus de ses pommettes saillantes. Il avait maigri. Il paraissait fatigué, mais son regard était toujours aussi vif et intimidant. Ses lèvres fines semblaient scellées. Ses yeux se posèrent sur le landau.
« Billy, je…, commençai-je avec un réel effort, je suis venue vous présenter… mes enfants. »
Dire "vos petits-enfants", m'aurait semblé trop brutal. Ses pupilles remontèrent sur moi.
« Des jumeaux ?, demanda-t-il simplement.
_ Oui, fille et garçon. »
Le vieil Indien pencha un peu sa tête de côté, comme s'il réfléchissait un moment, puis il recula soudain son fauteuil et se dirigea dans le salon. Il me laissait entrer. J'avais longtemps réfléchi à ce que j'allais lui dire, dans quel ordre faire les choses, mais tout ce que j'avais imaginé m'apparut soudain parfaitement absurde. Lui demander comment il allait n'était pas nécessaire, et je ne savais plus comment en arriver à lui parler de Jacob. Je posai le landau au sol et en sortis mon fils.
« Voici Karel, annonçai-je. Karel Ocean. »
Billy scruta l'enfant en silence, quelques secondes, de ses yeux perçants. Il tendit ensuite vers moi ses grandes mains noueuses. Ses bras accueillirent mon fils. Curieusement, le voir dans les bras de Billy, de son grand-père humain, me remplit de bonheur. Peu à peu, les traits de l'Indien se détendirent. Ses yeux se plissèrent et un sourire apparut sur son visage las.
« Tu en as mis du temps ! », souffla-t-il.
Le père de Jacob savait, sans doute, il savait tout. Il ne pouvait ignorer que les Sang-Froid, comme son peuple les appelait, n'engendraient pas d'enfants.
« Il a un air de Charlie, je trouve… poursuivit-il. Mais sans la moustache, bien entendu. »
Je souris à mon tour.
« Et voilà, Sarah, repris-je en lui présentant ma fille.
_ Sarah… ? »
Billy reçut le deuxième petit être contre sa large poitrine. Son regard se fit tendre. Il caressa le front du bébé, sa bouche s'ouvrit.
« Elle ressemble tant… »
Il ne put achever, sa voix s'éteignit dans sa gorge. Quelques minutes passèrent. Il me semblait qu'il n'y avait rien à dire, les mots étaient inutiles.
Soudain, Billy se reprit.
« Tu vas les élever… seule ?
_ Non, répondis-je, avec Edward, mon mari. »
Billy me dévisagea.
« Enfin, ce sont des Black, des Quileutes ! Ils ne peuvent pas devenir les enfants d'un de nos ennemis héréditaires !
_ Pourtant ils portent son nom, Billy, expliquai-je en me tendant un peu. »
C'était davantage le type de discussion auquel je m'étais attendue. J'avais prévu de rester calme. Que cela lui plaise ou non, Billy devrait se plier à mes décisions. De toute évidence, quelque chose lui posait problème, et je pouvais le comprendre, mais il ne savait pas trop comment le formuler. Finalement, il explosa :
« Comment as-tu pu faire cela à Jake ? Il t'aimait… plus que sa propre vie. Tu lui donnes des enfants et… tu épouses un Cullen ?
_ J'ai épousé Jacob aussi, rétorquai-je après un silence. »
Billy demeura stupéfait.
« Comment… ?, souffla-t-il.
_ Jacob a procédé au rituel. D'après ce que lui avait expliqué le vieux Quil Ateara. »
Les yeux de l'Indien s'ouvrirent, tout ronds, sous l'effet de la surprise.
« Un rituel ? »
Je poursuivis :
« Nous sommes allés sur la Pierre des Mariages. Nous… »
Je soulevai la manche de mon t-shirt. Lui montrai la cicatrice de mon bras, à présent refermée, mais bien visible.
« J'aimais Jacob, Billy. Je l'aimais vraiment… Et j'aime Edward. Je pense que vous pouvez comprendre… »
Le visage fermé, le Quileute murmura :
« Une femme… avec deux époux ? »
Nous nous considérâmes un instant sans rien dire.
« Oui, Billy, finis-je par répondre d'une voix blanche. Une femme avec deux époux. Il y a bien des hommes… qui ont deux foyers. »
L'Indien sursauta. Mes mots avaient anticipé ma pensée. Le visage d'Embry apparut dans mon esprit. Se pouvait-il réellement qu'il fût aussi le fils de Billy, comme ma vision me l'avait révélé ? De toute évidence, mon inconscient l'avait déjà considéré comme une certitude.
Billy fronça les sourcils et continua à me dévisager, incrédule. Son visage avait pris une expression toute nouvelle également, qui ressemblait un peu à de l'inquiétude.
« Jacob m'avait dit que tu…, reprit-il sur un ton tout à fait différent, que tu pouvais voir… la vérité. Comme quand vous avez retrouvé Leah. Tu serais donc réellement une chamane, Bella ? Tu parles aux esprits ?
_ Non, je… »
Il m'était peut-être arrivé, effectivement, de parler à un esprit, mais cela ne me semblait pas assez évident pour être considéré comme une habitude.
« J'ai juste fait quelques rêves un peu… disons, particuliers, Billy. Mais… c'est fini, maintenant. »
L'Indien secoua la tête.
« Un don ne s'envole pas, Bella. Un don… est un miracle, et une malédiction. Il faut apprendre à vivre avec. Dans ma tribu, nous le savons bien. »
Ces propos me mirent mal à l'aise. Je me tus et m'avançai vers la fenêtre. Je contemplai la forêt.
Dans les bras de Billy, mes enfants dormaient. Le ton de notre discussion ne semblait pas les avoir dérangés.
« Je vais rentrer, annonçai-je tout à coup, avant qu'ils ne se réveillent. Ils vont avoir faim et… ils sont assez exigeants. »
Billy sourit.
« Reviens me voir, Bella. J'ai besoin… Je suis grand-père, maintenant, c'est… quelque chose ! »
Je hochai la tête. Que Billy fasse partie intégrante de la vie de Sarah et de Karel me semblait une nécessité. Je voulais qu'ils connaissent La Push, ceux qui y vivaient, leurs légendes et leurs traditions. Ils étaient des Quileutes. Pour moitié. Et des Transformateurs, apparemment.
Sur le pas de sa porte, Billy nous regarda partir. Ses dernières paroles résonnaient dans mon esprit.
« Un miracle et une malédiction. Il faut apprendre à vivre avec », avait-il dit.
Est-ce que je ne pourrais donc jamais simplement vivre… en paix ?

En quittant La Push, je suivis la route qui longeait une partie de la forêt de la réserve. J'étais absorbée dans mes pensées. Il devait être près de midi. Je ne remarquai la forme qui suivait la voiture, dans les bois, qu'au bout d'un moment. Je ralentis. Une silhouette grise filait à travers les arbres. Je finis par m'arrêter sur le bas-côté.
Sortant de la voiture, je m'approchai de la lisière. La forme filait toujours, plus profondément dans la forêt à présent, mais elle décrivait des trajectoires incohérentes, s'éloignant ou se rapprochant de là où je me trouvais, s'arrêtant puis repartant soudain. Parfois elle bondissait, sa tête s'agitant en tout sens, comme si elle cherchait quelque chose dans l'air. Comme elle revenait davantage vers moi, je reconnus avec certitude la louve grise, celle-là même qui m'avait approchée sur la falaise de La Push, la nuit où j'avais cru voir Jacob pour la dernière fois. L'animal ne me regardait pas comme il l'avait fait la fois précédente. Il était très agité, comme préoccupé par autre chose. Son attitude m'inquiéta, d'abord. Au bout d'un moment, elle me paniqua tout à fait. Retournant à la voiture, je pris avec moi mes enfants endormis et m'enfonçai avec eux dans la forêt. La louve continuait toujours son manège, plus loin, sans prendre garde à nous. Elle s'immobilisa un instant pourtant, elle semblait essoufflée. Elle attendait… quelque chose, mais qui ne paraissait pas être moi. Alors que je la rejoignais, elle détala, s'enfonçant encore davantage au cœur du bois, disparaissant totalement de ma vue. Je ne pouvais courir. Pendant plusieurs minutes, je suivis cependant la direction que je lui avais vu prendre. L'humidité du sous-bois se faisait ressentir, les odeurs de la nature qui s'éveille, la terre, la sève circulant sous l'écorce. Le terrain était de plus en plus irrégulier et ma progression devenait vraiment difficile. J'allais renoncer quand, à quelques mètres, dans une trouée d'arbres, je distinguai une forme, imposante et magnifique, qui ne m'était pas inconnue. C'était l'arbre des Quileutes. Je ne pouvais pas me tromper. Il était reconnaissable entre mille. Je ne pensais pas le trouver là, mais il était vrai que mon sens de l'orientation et de la géographie laissait un peu à désirer. En m'approchant davantage, je reconnus, de l'autre côté de son tronc énorme, le chemin que j'avais emprunté lorsque j'y étais venue les fois précédentes. Il retournait vers le village de La Push. Je déposai au sol la nacelle dans laquelle j'avais placé mes enfants et pris le temps de souffler un peu. Je considérai l'arbre, son aspect majestueux, la sérénité qui se dégageait des environs, le grand silence…
Tout à coup, la louve déboucha en trombe de dessous une grande fougère, me faisant sursauter. Quand elle m'aperçut, elle s'arrêta net, à quelques mètres de moi. Elle paraissait craintive, recula de quelques pas, mais s'assit, finalement, le museau tendu vers le ciel. Alors, il y eut une vibration dans l'air, qui se fit rapidement plus puissante, comme si un vent soudain s'était levé dans les hauteurs, juste au-dessus de nous. Un battement. Un battement d'ailes. Un oiseau énorme vint se poser souplement sur un vieux tronc d'arbre tombé au sol, à proximité. Sa tête était blanche, son corps noir, son bec et ses yeux jaunes. Il était magnifique. C'était un rapace. Un pygargue à ce qu'il me semblait. La louve grise émit un petit gémissement. Je n'osais plus bouger, respirais à peine. Exactement comme cela s'était produit la première fois, je vis une forme floue et flottante s'élever de la tête et du corps de l'oiseau, pareille à une fumée blanchâtre. Une fumée intelligente, qui se mouvait d'elle-même et non à cause du souffle de l'air. La forme prit corps. A nouveau, ce visage… Je me couvris les yeux de mes mains. Oh, non ! Pas encore… pas encore… je n'étais pas guérie. Cela ne cesserait jamais, Billy avait raison.
Omemee…
Cette voix…
Tu ne veux plus me regarder ?
Je finis par lever les yeux vers lui.
« Ce n'est pas bon pour moi, de te voir comme ça, Jacob…, soupirai-je. De te voir aussi… clairement. »
C'était bien lui. Exactement. Je retrouvai ses yeux, la forme de son menton, son sourire… Son air était un peu différent, peut-être. Il paraissait plus… sûr de lui. Fier. Presque plus âgé que dans mon souvenir. Et tellement radieux que j'eus envie de pleurer.
Ne sois pas triste.
Il s'approcha de mes bébés. Je remarquai que ceux-ci s'étaient réveillés. Leurs yeux étaient grands ouverts. Il me sembla… qu'ils regardaient vers l'être qui s'était penché sur eux. Le voyaient-ils ?
Bien sûr. Les nouveaux venus sont comme les esprits, ils savent tout. Ils oublient ensuite… le temps d'être capable de dire ce qu'ils savent… C'est comme ça que sont les choses.
Jacob eut un geste. Sarah émit un petit bruit. Je pensai que la faim allait certainement les pousser à pleurer bientôt, mais, pour le moment, ils restaient calmes. Un peu plus loin, l'oiseau et la louve nous considéraient avec attention.
« Cet oiseau… il t'accueille aussi ?, demandai-je en lui désignant l'animal.
Oui. Je peux être beaucoup de choses. En même temps. Je peux… me diviser jusqu'à cinq fois. Et voir… le monde à travers leurs yeux. C'est fascinant et exaltant. Mais une partie de moi reste toujours attachée à toi… et à eux.
D'un geste du menton, il avait désigné mes enfants.
« Pourquoi… pourquoi n'étais-tu pas là, la première fois que je suis venue ici ? Je… je te cherchais. »
C'était vrai, au fond. Quand j'étais revenue, seule, auprès de cet arbre, après que Seth m'en ait montré le chemin, j'avais espéré que, peut-être, si ce que j'avais vu était vrai, Jacob reviendrait me parler. Il n'était pas apparu, j'avais dû me rendre à l'évidence.
Je ne savais pas que nous avions rendez-vous.
Il rit.
Le temps… Je ne le mesure pas. J'en suis désolé. Mais aujourd'hui… je les ai sentis ici. Ils sont contents d'avoir rencontré leur grand-père. Tu as bien agi.
« Tu… tu restes vraiment avec nous ? Est-ce que c'est bien normal ? Les choses ne devraient-elles pas être autrement ? »
Jacob s'avança vers moi. Je perçus alors comme une chaleur sur ma peau. Très nettement. Son visage prit une expression déterminée.
Les choses sont ce qu'elles doivent être. Pour le moment, je suis votre pagawanak. Je vous accompagne, je te l'ai déjà dit. Ne… t'inquiète pas de ça.
« Billy… Billy pense que je suis une… chamane, que je parle aux esprits. Je ne vois pas comment je pourrais ne pas m'inquiéter. Je voudrais tellement… une vie plus normale. Sarah et Karel en auront besoin. »
Tu n'es pas une chamane… Tu es très douée, c'est tout. En ce qui me concerne, nous sommes liés, c'est pour cette raison que je suis là. Mais je comprends tes sentiments... Je les ressens. Souvent, je te réconforte, je t'apaise. Je partage tes joies et tes douleurs.
« Comment veux-tu que je fasse, Jacob, pour continuer comme ça ? Je cherche ta présence… en permanence. Si je peux te voir, te parler, comment pourrais-je accepter… que tu es parti, que je ne peux plus… te serrer dans mes bras ? Et que tout est de ma faute ! »
Vis ta vie, sans regarder en arrière…
Il jeta un regard en direction de nos enfants, puis ses yeux plongèrent dans les miens.
Si tu préfères, je ne viendrai plus te parler.
J'allais m'écrier que non, que je préférais, malgré tout, pouvoir l'entendre, partager quelques moments, invraisemblables, avec lui… Mais je répondis seulement :
« Je n'arriverai pas à être assez forte, Jake… »
Ses yeux se plissèrent, il hocha légèrement la tête et sourit.
Bien sûr que tu es assez forte. Tu le prouves tous les jours.
Nous nous reverrons, Omemee…, entendis-je comme il disparaissait déjà.
Immédiatement, l'oiseau déploya ses ailes et prit son envol. La louve plongea dans les buissons. Autour de moi, la forêt bruissait à nouveau de toute la vie qui l'habitait. On aurait dit que mille voix mêlées chuchotaient dans autant de langues inconnues de moi.
Je n'eus pas le temps de me remettre de mon nouveau bouleversement. Un cri se fit entendre. Immédiatement suivi d'autres. Mes enfants réclamaient leur dû. C'était le retour des choses essentielles. Celles qui ne laissent plus le temps de réfléchir ou de penser à soi.
Il était temps de rentrer à la maison. Et vite.