Chapitre 6 : Jusqu'à quand ?/ Until when ?
Les mois qui suivirent furent, étrangement, une des périodes les plus heureuses de ma vie. Elle ne tournait plus qu'autour d'une chose, merveilleuse, magique, qui m'apportait toute la chaleur et la joie que j'avais cru ne plus jamais pouvoir ressentir : ma famille. Karel et Sarah étaient mon nouveau soleil, un soleil double. Un nouvel équilibre s'était instauré dans mon existence, qui tournait entièrement autour d'eux et grâce à eux. Ils me donnaient une énergie dont je ne me serais jamais crue capable. La famille d'Edward était aux petits soins avec mes enfants, nos enfants, et je faisais mon possible pour limiter leur envie de leur offrir en permanence des jouets ou des vêtements tous plus inutiles ou extravagants les uns que les autres. Peu à peu, ils se résignaient à mon souhait de les laisser grandir dans une certaine simplicité. Rosalie était spécialement attentive à leurs besoins et, je dois reconnaître, qu'elle m'était d'une grande aide. Karel l'avait absolument enchantée, au point que j'en étais arrivée à me demander s'il n'était pas possible pour un vampire de s'imprégner d'un Transformateur. Edward l'avait taquinée à ce sujet et elle n'avait pas mal pris la chose, jusqu'à-ce que Jasper se mette à la surnommer Lupa, ce qui avait beaucoup amusé Emmett. De son côté, j'avais remarqué que Billy était tout particulièrement ému lorsqu'il prenait Sarah dans ses bras et qu'elle posait sur lui ses jolis yeux, très finement dessinés, doux et profondément noirs. La présence de ses petits-enfants lui apportait un grand réconfort.
A l'automne suivant, j'avais entrepris de m'inscrire à l'Université de Washington, à Seattle, qui dispensait des cours par correspondance. J'espérais ainsi pouvoir obtenir un niveau de première année, avant d'avoir réellement la possibilité de me rendre sur place suivre les cours en personne. Il m'était apparu que l'anthropologie était une matière dont l'étude m'intéressait vraiment, et je comptais me lancer d'abord dans une licence de Sciences Humaines avant de pouvoir approfondir davantage le sujet. J'étais aussi à la recherche d'un travail que je pourrais effectuer à mi-temps, de manière à soulager ma conscience quant au fait que j'avais déjà passé plusieurs mois à vivre comme une femme entièrement entretenue par la famille de son mari, ce à quoi je ne pouvais décidément pas me résoudre.
Sur une proposition de Jasper, Edward avait rencontré, à Seattle, un certain Scott Jenkins dont le nom m'avait immédiatement évoqué quelque chose de familier. Il était avocat et, sans connaître avec certitude le secret de la famille Cullen, il avait conscience que ceux qui la composaient n'avaient rien de commun avec les humains ordinaires. Il avait rendu, à plusieurs reprises, certains services à Jasper -étrangement, il me semblait savoir lesquels !- et pourrait peut-être permettre à Edward de rendre à son tour service aux humains, comme il souhaitait à présent le faire. Il m'avait expliqué que, selon lui, le don qu'il possédait devait trouver son utilité, en servant les intérêts de la justice, par exemple. Il offrait à l'avocat la possibilité d'éviter des erreurs tragiques, même s'il leur faudrait rester extrêmement discrets et vigilants sur la manière de procéder. Scott Jenkins, quoi qu'un peu inquiet à l'idée d'être régulièrement en présence d'un membre de la famille Cullen, semblait assez intéressé.
Alice et Jasper avaient eu l'occasion d'accompagner encore Leah et Johnny dans leurs recherches, mais il semblait que les Enfants de la Lune se soient faits très rares ou très discrets dans le pays. Johnny désespérait un peu de trouver jamais un remède au malheur qui l'avait frappé. Seul l'amour et l'attitude de Leah lui redonnaient courage et espoir. La présence des vampires était devenue parfaitement tolérable à la jeune Indienne. Elle ne s'en préoccupait plus, à dire vrai. Edward avait été frappé du changement radical de sa pensée. Dans son esprit, il n'y avait plus que Johnny. A chaque seconde. Johnny et son bien-être, son intérêt, sa satisfaction, sa joie. C'était cela, l'imprégnation. Une dépendance totale, une aliénation pure et simple, qui paraissait lui apporter pourtant le bonheur. Je ne savais pas trop s'il fallait considérer ce phénomène comme une bonne ou une mauvaise chose. C'était une perte totale et définitive de liberté, en somme. Elle concernerait mes enfants, un jour, et j'avais du mal à l'accepter, même si le moment où j'y serais confrontée était encore bien lointain. Pour l'heure, même si je comprenais de mieux en mieux le choc et la peine qu'avait dû ressentir Harry Clearwater lorsque ses deux enfants s'étaient transformés en loups -désespoir qui lui avait malheureusement coûté la vie-, je devais simplement profiter de mes enfants, et de la chance que nous avions que leur nature profonde rende leur sang sans intérêt pour les vampires.
Un soir, pourtant, de nouveaux nuages vinrent obscurcir le ciel pur de mon bonheur. Je ne les avais pas vus venir, les ayant volontairement ou inconsciemment occultés. Cependant, lorsqu'ils menacèrent, je compris que leur retour était inéluctable.
Sarah et Karel étaient endormis depuis un moment. J'avais rejoint Edward qui lisait, au salon. Comme j'entrai dans la pièce, il avait refermé son livre et son visage avait pris une expression particulière. Au bout de quelques secondes, il soupira. Il avait l'air un peu triste.
« Qu'est-ce que tu lis ?, demandai-je afin de connaître, peut-être, la raison de son attitude.
_ Oh !... Une histoire très touchante. Je viens de la finir.
_ Et de quoi parle-t-elle ?
_ Rien de bien original, en soi… mais c'est vraiment bien écrit. Très sensible. »
Il sourit.
« Tu vas rire… c'est une histoire de vampires.
_ Incroyable ! »
Je souris, en effet.
« Un vampire qui lit des histoires de vampires… Je n'aurais jamais pensé que cela puisse t'intéresser.
_ C'est vrai que, la plupart du temps, on y trouve vraiment n'importe quoi. Mais… j'aime bien découvrir le fantasme humain qui se cache derrière le mythe. C'est très intéressant. Troublant, même, parfois. Quand on se rend compte que les humains sont capables de nous comprendre, de se mettre à notre place. D'imaginer ce que sont nos vies et ce que nous ressentons. L'imagination est quelque chose de fabuleux ! Tu sais que certains auteurs écrivent à partir de rêves qu'ils ont faits ? »
Edward paraissait vraiment transporté. J'adorais l'entendre parler de musique ou de littérature. Il m'apprenait beaucoup. Il connaissait tant de choses ! Et il en parlait toujours avec sensibilité et intelligence. Avec passion et respect aussi. Les artistes humains le fascinaient.
Le livre, qu'il tenait refermé sur ses genoux, m'intriguait. Je voulais en regarder la couverture.
« Et qu'est-ce que cette histoire a de si différent ?, demandai-je en me levant pour venir le prendre.
_ Eh bien, celle-là, à mon sens, a tout compris. »
Je m'étais approchée et me penchais au-dessus de lui pour saisir le volume. D'un mouvement vif, il emprisonna mon poignet. Je ne compris pas le geste, je fronçai les sourcils et souris. Je crus qu'il voulait me parler avant que je ne regarde par moi-même. Alors je me relevai.
« Bon… raconte-moi. Je t'écoute.
_ Mmmh… »
Il inspira profondément et soupira à nouveau, posant un doigt replié sur sa bouche.
« C'est une histoire d'amour. Je sais, c'est banal. Entre un vampire et une humaine. Voilà qui nous est parfaitement étranger, n'est-ce pas ? »
Je levai les sourcils.
« Cette histoire est racontée par le vampire. Déjà, c'est plus intéressant.
_ Les vampires font de meilleurs narrateurs, peut-être ?
_ Non… quoi que…, rit-il. L'intérêt d'avoir le point de vue du vampire, c'est qu'on peut suivre sa démarche, ses pensées, ses sentiments, ses hésitations. On comprend ses arguments. C'est un vampire qui a de très bons arguments. Mais il est assez différent de nous, en fait, de moi… C'est une fiction. Enfin, il est réticent…
_ Ah, m'exclamai-je, c'est un vampire réticent ? »
Je voulais continuer cette discussion sur le mode humoristique et léger avec lequel elle avait débuté, mais je sentais que, progressivement, tout sentiment de légèreté m'abandonnait. Une tension se formait dans ma gorge.
« Très réticent. L'originalité vient du fait que l'auteur a fait un choix… assez surprenant. La plupart du temps, dans ces histoires, le vampire est présenté comme un être irrésistible -c'est sa nature qui le veut, certes- et les humains n'ont qu'une envie : devenir vampires à leur tour. C'est tellement tentant ! Et on oublie la contrepartie. La mort, la condamnation à une éternité vouée au crime et à la torture de sa conscience… Comme si cela n'avait aucune importance ! »
Les paroles d'Edward m'étaient de plus en plus pénibles. Elles provoquaient chez moi un sentiment de gêne, que je n'avais plus ressenti depuis longtemps. Comment pouvait-il parler de cela avec autant de détachement ?
« Ici, l'auteur a décidé que les humains ne devaient pas devenir des vampires, poursuivit-il cependant, que ce n'était pas souhaitable pour eux, pour son personnage féminin, en tout cas. »
Je n'en pouvais plus. Il fallait faire cesser cette conversation. Brusquement, je fis deux pas dans sa direction et me penchai à nouveau avec la ferme intention de lui prendre le livre. Il sursauta et tourna vers moi un visage dont l'expression me pétrifia. Un visage aux yeux sombres.
« Bella, s'il te plaît, est-ce que tu voudrais… t'éloigner un peu ?
_ Que… ? »
Je me raidis. Que se passait-il ? Je me sentis tomber dans un gouffre qui se serait soudain ouvert sous mes pieds. Edward avait fermé les yeux.
Je m'interrogeai. Mon odeur, peut-être… Elle semblait le troubler plus que de coutume. Tout à coup, je réalisai. J'avais mes règles. Est-ce que c'était cela qui pouvait le perturber autant ?
« Edward…, balbutiai-je, tu veux… que j'aille me doucher ? Que je quitte la pièce ?
_ Peut-être… enfin, ça n'y fera pas grand-chose. L'odeur est vraiment partout. Je n'avais pas pensé à ça en venant vivre avec toi. Et toi non plus, tu n'y penses pas. Cela fait quelques mois… que c'est assez dur.
_ Je suis désolée. Je vais… faire le nécessaire. Je vais…
_ Je crois que tu n'y pourras rien, Bella. Quand je ne faisais que te croiser, avant… c'était différent. Mais être avec toi, chaque jour, baigné dans ton parfum… Mais j'y arrive, tu vois. J'y arrive.
_ Oh, Edward ! »
Une grande tristesse s'était répandue dans mon âme, comme le contenu d'un flacon malencontreusement renversé. Une encre, noire et violette. Il me sembla que la pièce s'obscurcissait. Je reculai.
« Ne t'en va pas, Bella.
_ Non, je reste là. »
Je m'assis un peu plus loin, le dos contre une cloison du mur.
Nous y étions. A nouveau.
« Tu vois, ce qu'il y a de bien, dans cette histoire, c'est que les vampires… peuvent boire le sang des êtres humains sans les contaminer par leur morsure. Ils peuvent… faire l'amour aussi. Quand leur soif est apaisée. »
Je ne pouvais rien dire. Je remontai mes genoux contre ma poitrine. Dans mon esprit, malgré moi, des images passaient. Pourquoi avait-il fallu qu'elles reviennent ?
Je percevais clairement la tristesse dans la voix d'Edward à présent, même s'il se contenait admirablement. En dépit de ses efforts, l'intonation feutrée de sa voix trahissait son émotion.
« Ils savent aussi d'où ils viennent, et pourquoi ils sont là. Même s'ils sont des êtres maudits, au moins le savent-ils avec certitude. Les certitudes sont reposantes… Je me suis toujours demandé… J'aimerais fouiller le monde, comme le fait Johnny, à la recherche de réponses et de solutions, peut-être. Carlisle m'a dit que c'était inutile. Qu'il n'y en avait pas. »
Je comprenais les questions qui agitaient Edward, ses préoccupations et ses tourments. Pendant des mois, je n'y avais plus prêté attention. J'avais voulu croire que les choses pourraient être simples. Je l'avais réellement cru, un moment. Je réalisai, à cet instant, que j'avais complètement ignoré sa nature, qu'il l'avait courageusement apprivoisée et domptée pour moi, pendant si longtemps -trop longtemps !-, alors que sa vie avec moi devait être un véritable supplice. Pire : un calvaire. Il avait tellement mieux à faire ! Il méritait d'être heureux.
Peut-être le moment allait-il arriver. Peut-être… doucement, lentement, imperceptiblement… les choses allaient-elles en se redessinant, changeant de forme. Nos vies avaient changé de forme. Elles ne s'accordaient plus, sans doute. Si Edward souffrait, je me devais d'abréger définitivement ses souffrances, à défaut de pouvoir le soulager. Nos routes, comme il m'était arrivé de l'envisager sans jamais avoir pu en prévoir le moment, devraient-elles se séparer bientôt ?
Mon cœur saignait. Car il était plein, plein de mon amour pour mon mari.
Je me relevai.
« Je vais monter me doucher et me mettre au lit, Edward, annonçai-je finalement. Est-ce que je peux approcher un peu ?
_ Mais bien sûr, tu peux approcher !, souffla-t-il avec un sourire. C'est juste qu'il y a des moments plus difficiles… Après, ça passe… »
Un peu hésitante, je me levai et vins m'agenouiller près de lui. Je posai ma tête sur l'accoudoir du canapé. Quelques secondes.
Il fallait finir.
« Comment se termine-t-elle, Edward, cette histoire ?
_ Tu t'en doutes… Mal.
_ C'est à dire ? »
Il prit ma main. Y posa ses lèvres. Puis il la retourna, l'ouvrant vers lui. Il respira le creux de mon poignet.
Je frémis. Un frémissement de désir. Une décharge. D'une intensité presque oubliée.
« Le vampire…, expliqua-t-il, ne veut pas changer à son image celle qu'il aime. Elle le provoque, pour l'obliger… »
Edward embrassa la peau de mon poignet, délicatement.
Je tremblais.
« Il… perd la tête. Et il la tue.
_ Mmh, soupirai-je, ce n'est peut-être pas tout à fait… cohérent.
_ Si tu savais pourquoi il perd la tête… tu comprendrais.
_ Bien. C'est effectivement une histoire triste. Et que devient le vampire ?
_ Il attend le lever du soleil. »
Edward soupira contre mon poignet. Je sentis le sourire de sa bouche sur ma peau.
« C'est quelque chose que je regrette beaucoup, c'est un beau symbole… L'idée que les vampires ne puissent endurer la lumière du soleil… Ce serait tellement… mieux. »
Je tendis mon autre main, posai mes doigts sur sa joue, caressai sa paupière.
« Je t'aime, Edward.
_ Je sais. »
Avant de monter, je me tendis vers lui, l'embrassai. Mes jambes me portaient à peine. Tout mon corps avait retrouvé la sensation… endormie. La sensation du feu. Mon sang vibrait. Chantait. Chaque atome de mon corps éprouvait le désir. Celui que j'avais ressenti, depuis le premier jour. Celui d'être à Edward. Totalement. Enfin.
Quand je me détachai de lui, il baissa le regard. Mais je vis ses yeux.
Ils étaient noirs.
Plus noirs que la nuit.
