Chapitre 7 : Noms indiens/ Indian names

« Je voudrais bien un peu plus de purée de patates, s'il te plaît… »
La petite fille brune tendait son assiette devant elle, ses yeux noirs pétillant de gourmandise, un petit sourire relevant les coins de sa bouche charnue. L'homme qui se tenait en face d'elle saisit l'assiette en riant.
« Quelle gourmande, ma parole ! »
L'enfant sourit et acquiesça d'un signe de tête.
« Et toi, Ohanzee, tu en veux encore ? », demanda une jeune femme d'une voix douce en se penchant sur un petit garçon à la peau laiteuse.
La bouche pleine, celui-ci agita sa cuillère en signe de protestation.
« Je crois qu'il est plein, cette fois-ci, Rachel, gloussa un jeune homme assis près de la petite fille, mais reprends-en, toi, tu dois manger pour deux ! »
La jeune femme émit un petit rire.
« Je ne suis pas sûre que Paul appréciera, si je deviens énorme…
_ Mais tu vas devenir énorme, de toute façon, mon amour, et j'en suis très heureux », assura d'une voix tendre l'homme qui était à ses côtés.
Il tendit les doigts, caressa le bras de sa compagne et posa sa main sur la sienne.

Ces odeurs…

« Nokomis a besoin de grandir, elle peut manger tout ce qu'elle veut, elle !, poursuivit le jeune homme pendant qu'on versait dans l'assiette de la petite fille une grosse louche de purée. Moi, par contre, je reprendrais bien de la dinde…
_ Voyez-vous ça…, monsieur Clearwater a toujours les crocs ! Avec tout ce que tu as déjà avalé ?
_ J'ai besoin de faire des réserves pour l'hiver, je m'y emploie… mais ça ne me profite pas vraiment.
_ Dans quelques années, on en reparlera », intervint d'un air amusé un homme plus âgé, à l'autre bout de la table.
Ses cheveux longs, dans lesquels les mèches noires et blanches se mêlaient, son visage sombre et son air autoritaire contrastaient avec le ton enjoué de sa voix.
« Gardez quand même de la place pour la tarte aux pommes !, s'exclama la jeune femme en se levant, une main posée sur son ventre rebondi.
_ Il y a toujours de la place pour le dessert, ne t'inquiète pas, répliqua un autre homme aux longs cheveux noirs, qui se tenait près du vieil Indien. Et puis c'est ce que les plus jeunes, comme les plus âgés préfèrent, non ? »

Cette voix…

« Est-ce que je peux aller avec popy ?, demanda le petit garçon aux cheveux de jais.
_ Allez, viens là mon grand ! »
L'homme recula son fauteuil roulant et accueillit l'enfant sur ses genoux.
« Voilà une bonne journée !, soupira-t-il en chatouillant le petit qui se tordit aussitôt, hilare. Comment va le travail ?, demanda-t-il à l'adresse de son voisin.
_ Oh, c'est très calme… vraiment. C'est bien, ça me laisse du temps.
_ Bon, parfait, déclara le vieil homme en hochant la tête d'un air pensif. Et tout… va comme tu veux ?
_ Oui, ne t'inquiète pas, papa. Je me débrouille bien. Nous savons ce que nous faisons.
_ Je te fais confiance, Jake, ce n'est pas que… on ne sait jamais, c'est tout. »
Malgré l'inquiétude qui se lisait sur son visage, le vieil Indien sourit, ébouriffant d'une main la tignasse sombre du petit garçon. Son fils se tourna vers lui, tendit une main et la posa sur le bras de son père en signe d'apaisement.

Jake ?

Ce fut comme si je retrouvais soudain mon corps et mes esprits. Je venais de comprendre. Comment ne les avais-je pas reconnus immédiatement ? Ils m'étaient tous si familiers… et m'étaient apparus si différents à la fois ! Je me levai d'un bond, je voulais m'approcher d'eux. Une main me retint.
« Qu'est-ce qu'il se passe, Bella ? »
Je me retournai. Edward me souriait.
« Seth, Seth, regarde !... Il y a un gros oiseau dehors !, s'exclama la petite fille le nez collé contre la porte vitrée. Viens, on va jouer avec lui !
_ On mange de la tarte, d'abord. Reviens t'asseoir, Sarabeth. »
Seth lui faisait signe. L'enfant bondit vers lui.
« Edward, je… »
Sa main entourait mon poignet. Bizarrement, je ne ressentais pas sa fraîcheur habituelle. Je regardai ma propre main. Mes doigts me semblaient étrangers. Ils bougeaient d'une façon qui m'était inconnue. Tout mon corps était… autre. Je me sentais si légère ! J'avais l'impression d'être un fantôme. La main d'Edward m'attirait vers lui. Je me rassis.
Nous étions chez Billy. Du feu brûlait dans la cheminée près de laquelle nous nous tenions. J'en ressentais la chaleur. L'odeur… l'odeur des braises, de la cendre, du bois fumant et, plus loin, par-delà les mille parfums émanant de la cuisine, celles de l'humidité du dehors, de la terre, des arbres. J'entendais le murmure du vent autour de la maison, les feuilles bruissantes, le battement des cœurs de ceux qui étaient attablés. J'entendais leurs souffles. Un moment, je détaillai chaque élément de la pièce. Les lueurs sur les meubles, les mouvements imperceptibles de l'air qui nous entourait et vibrait par endroits. Le visage d'Edward… avait quelque chose de vraiment inaccoutumé. Personne ne semblait prendre garde à nous. Rien de tout cela ne pouvait être réel. Ou bien…
« Edward, nous… nous sommes morts, soufflai-je. C'est cela, n'est-ce pas ? »
Mais il ne répondit rien. Il ne semblait pas m'avoir entendue et regardait droit devant lui. Avais-je réellement ouvert la bouche de toute manière ? M'était-il possible de m'exprimer autrement qu'en pensée ?
« Nous… nous ne sommes pas vraiment là… »
C'était l'évidence. La première surprise passée, je me rendais compte que je ne ressentais pourtant aucune peine, aucune inquiétude particulière. J'étais profondément tranquille au contraire. En paix. Il me semblait que tout était bien, que chaque chose était à sa place. J'étais heureuse de voir mes enfants, Billy, Jake… car c'étaient bien eux. Quel beau rêve ! J'aurais aimé qu'il dure.
Edward souriait toujours, le regard perdu au loin, l'air serein. Il souleva ma main, la porta à sa bouche, l'embrassa.
Je lui souris en retour, et tout s'évanouit.

J'ouvris un œil. Quelque part, un enfant pleurait.
Je me redressai. Malgré l'heure matinale, le printemps revenu avait ramené des rayons de soleil tiède qui filtraient à travers les rideaux tirés de la fenêtre. Il allait faire beau. Tant mieux. Nous irions nous promener.
Sarah appelait. Je me levai.
Eveillée depuis plus longtemps que son frère, sans doute, elle avait aussi moins de patience. Mais ses larmes étaient brèves, vites remplacées par de magnifiques sourires qui faisaient pétiller ses yeux de biche et fondre littéralement son grand-père Billy. Karel ne pleurait quasiment jamais, lui. Il observait, silencieux, considérant les colères ou les chagrins éphémères de sa sœur avec attention.
« Allez, mes bébés, c'est l'heure du petit déjeuner. »
Pendant que je préparais leur repas, les images et les sensations de mon rêve repassaient dans ma tête. Une nostalgie, à la fois douce et amère, s'empara de moi. J'essayai de m'accrocher à ces images d'un bonheur simple que mon esprit avait élaborées. A cette vision joyeuse de mes enfants qui avaient grandi, au visage calme et assuré de Jacob, à cette impression de tranquillité que j'avais ressentie.
Cela faisait bien longtemps que je n'avais plus rêvé ou que, du moins, je ne m'étais souvenue d'aucun rêve. La fatigue et les préoccupations quotidiennes ne m'autorisaient plus que de profonds sommeils, toujours trop brefs. Je m'endormais généralement le nez dans mes livres ou dans mes cours, passais trois demi-journées à travailler pour la sympathique bibliothèque de Forks (le réseau des bibliothèques d'Olympic nord, la NOLS, m'avait recrutée sur un emploi à mi-temps, mais pour une année seulement -ce qui s'était finalement révélé une aubaine pour moi et me permettait d'envisager la possibilité, pour les années à venir, de travailler dans celles de Sequim, Port Angeles ou Clallam Bay, puisque le travail que je fournissais semblait être apprécié) et consacrais le reste de mon temps à mes enfants, entre La Push et la villa des Cullen où ils disparaissaient des heures durant, passant de bras en bras, de visages en visages, tous plus souriants les uns que les autres, pour leur plus grand bonheur. Rosalie et Esmé étaient particulièrement tendres et dévouées avec Sarah et Karel, qui babillaient à présent quelques petits mots. Elles s'émerveillaient sans cesse de leurs progrès et résistaient tant bien que mal à la tentation de les couvrir de cadeaux. Edward se montrait un père attentif et très affectueux. Je mesurais chaque jour le bonheur que représentait pour lui le fait d'être père et, peut-être parce qu'il n'aurait jamais dû en avoir l'opportunité, il se montrait sans doute le meilleur père dont des enfants puissent rêver. Le premier « baba » de Sarah avait été pour lui, un matin, et il en avait ressenti une fierté qui m'avait émue aux larmes. Son association avec l'avocat de Seattle commençait à porter ses fruits. Il s'y rendait régulièrement pour l'assister lors d'entretiens avec certains clients ou témoins potentiels, et il partait désormais chasser très régulièrement avec ses frères. Plus qu'à son habitude, en fait, depuis que cela s'était avéré nécessaire. Il avait perçu le retour de mon trouble et, lui-même, avait décidé de tout mettre en œuvre pour que notre vie commune soit la plus normale possible. Je savais les efforts qu'ils faisait pour anticiper et éviter la moindre tension. De mon côté, j'agissais de mon mieux, également, pour lui épargner tout malaise ou toute tentation. Mais c'était une situation particulièrement difficile. En m'efforçant de ne pas y penser au quotidien, je redoutais cependant toujours le moment… le moment où l'équilibre que nous tentions de maintenir de toutes nos forces se romprait et où les lourds nuages qui planaient, invisibles, au-dessus de nos têtes, finiraient par crever en un orage dévastateur.
Emmett, et lui avaient quitté Forks la veille au soir. Ils seraient de retour dans un jour ou deux. Jasper et Alice étaient repartis aider Leah et Johnny dans leurs recherches sur la côte est, peut-être jusqu'au Québec cette fois. J'allais conduire mes enfants à La Push pour la journée, et me consacrer à mon travail personnel. Cette première année d'études universitaires m'avait vraiment passionnée et j'avais pour le moment obtenu des résultats suffisants pour pouvoir espérer m'inscrire en deuxième année dès la rentrée prochaine. Avant l'été, il me faudrait cependant passer sur place, à Seattle, un examen terminal, que j'aurais la possibilité de repasser à l'automne si je ne me sentais pas tout à fait prête. Mais je me sentais prête, j'étais sûre d'avoir trouvé ma voie et les évènements de ma vie ne m'empêchaient pas de la suivre, même si la fatigue se faisait parfois sentir. Avec une bonne organisation, on arrive à tout. Il ne me restait qu'à me plonger dans les révisions nécessaires.
Après les avoir nourris, lavés et habillés, je passai une petite heure à promener mes enfants sur un sentier de La Push qui conduisait à la plage. Nous y fîmes une halte. Le soleil du matin jouait avec les vagues rondes d'une mer calme, d'un gris bleu très doux. Sarah et Karel étaient captivés par le moindre bruit, les cris des oiseaux, le souffle de la mer, les grains de sable. Karel observait avec ravissement l'horizon, de ses yeux aux reflets verts, si grands, dans son petit visage rebondi et pâle coiffé de cheveux d'un noir profond, qu'ils lui donnaient un air toujours curieux et inquiet. Sarah essayait d'attraper des petits cailloux. Ses doigts minuscules se refermaient précautionneusement sur les formes douces. Elle souriait. Elle avait déjà un sourire merveilleux, grand, entier, débordant, qui illuminait instantanément son visage mutin à la peau dorée. Ses cheveux allaient en s'éclaircissant progressivement. Ils seraient châtains, sans doute, presque de la même teinte que sa peau. Ressembleraient-ils aux petits enfants que j'avais imaginés dans mon rêve ? C'était fort possible. Ceux que j'avais vus devaient avoir cinq ou six ans. Seth et Billy y avaient un peu changé eux-mêmes… Mais ils avaient tous l'air si heureux !
Je m'absorbai dans la contemplation du paysage. Etre mère avait progressivement modifié mon regard sur les choses et le monde. Je m'étais mise à apprécier chaque instant où la possibilité m'était donnée d'être avec ceux que j'aimais, chaque moment de paix et de plaisir. La lumière sur l'eau, la brise chargée d'effluves… autant de raisons d'aimer la vie.
Je déposai ensuite Karel et Sarah chez Billy -il les attendait déjà avec impatience !- et retournai me consacrer à la lecture les derniers cours qui m'avaient été envoyés. Outre l'étude de la littérature, qui était pour moi presque une seconde nature, j'avais été plus particulièrement fascinée au cours des derniers mois par celle de l'anthropologie. La dernière partie du programme que je venais justement de recevoir portait sur le lien entre la culture et le droit, analysant la progressive acquisition de droits par les êtres humains et leurs différentes significations. Le cours dispensé étudiait, entre autres, des cas particuliers de souveraineté, de crimes de guerre, d'épuration ethnique, de génocide ou de torture, puis s'interrogeait sur la possibilité du pardon et son processus. Tout au long de l'année, cette matière m'avait beaucoup appris, et j'attendais avec impatience le programme de l'année suivante.
Captivée par ma lecture, la journée passa sans que je m'en rende vraiment compte.