Chapitre 8 : La troisième épouse/ The third bride
L'après-midi touchait à sa fin quand je retournai à La Push. Seth Clearwater arriva en même temps que moi. Sa mère, Sue, lui avait demandé d'aller proposer à Billy de partager leur repas du soir. En entrant, je découvris ce dernier en compagnie du vieux Quil Ateara. Tous deux étaient penchés sur Sarah et Karel qui dormaient profondément. Cependant, comme nous saluions les deux hommes, mes enfants s'éveillèrent. Sarah bâilla, en émettant de petits cris.
« Coucou, bébé !, fit Seth à son adresse. Eh, mais c'est qu'on devient jolie ! »
Je lui lançai un regard en coin, assorti d'un demi-sourire.
« Ne me mords pas, Bella, je plaisante… ! », pouffa-t-il.
Puis il déposa un baiser sur le petit front de Karel.
« Dans quelques années, murmura-t-il sur un ton complice au bébé qui le regardait en clignant des yeux, je t'apprendrai à approcher les wapitis et les cougars sans te faire repérer… en te déplaçant comme une ombre.
_ Laisse-lui un peu de temps, Seth, soupirai-je. Pour le moment, il chasse très bien le biberon et ça a l'air de lui suffire. »
Le jeune Indien gloussa.
« Profites-en, Bella, après…. les Quileutes sont intenables. Regarde-moi !
_ Pfff, intervint le vieux Quil, tu tèterais encore ta mère si on ne te retenait pas ! »
Billy explosa d'un grand rire en donnant une tape sur l'épaule de son ami. Seth fit la moue, mais il était impossible de parvenir à le fâcher. Il se contenta de se taire en tirant la langue dans le dos du vieil homme dès que celui-ci eut cessé de le regarder. Billy tendit les bras vers Sarah.
« Viens ici, Nokomis, ma petite princesse. Dis au revoir à ton grand-père. »
Mon sourire se figea sur mes lèvres. Je me tournai vers Billy.
« Quoi… Comment l'avez-vous appelée ?
_ C'est un nom indien, Bella, répondit-il en caressant la tête de la petite fille d'une de ses grandes mains noueuses. Je trouve qu'il lui va bien.
_ Il signifie « fille de la lune », précisa à mon adresse son vieil ami aux longs cheveux blancs.
_ Ah…, fis-je un peu déconcertée, c'est joli. C'est très joli.
_ Il y a un problème ?, demanda Billy qui venait de remarquer mon hésitation.
_ Non, non. C'est juste… »
A cet instant, un autre nom me revint en mémoire.
« Et… Omémée… ? Qu'est-ce que cela signifie ?
_ C'est la colombe, répondit Quil avec douceur. Où as-tu entendu ce nom ?
_ Je ne sais plus trop. Je me demandais juste…
_ C'était aussi le nom de ma grand-mère, ajouta Billy en plissant les yeux. Voilà longtemps que je ne l'avais pas entendu. »
Il y eut un silence. Les deux Indiens se dévisagèrent. Je ne savais pas trop comment interpréter leurs regards. Seth agaçait Karel qui tendait vers lui ses petits poings en riant.
« Quil, poursuivis-je, je vous ai entendu… il y a longtemps, raconter l'histoire de Taha Aki…
_ Oui… », acquiesça ce dernier en hochant la tête.
Dans son vieux visage couvert de rides profondes, ses yeux noirs venaient de s'allumer d'un coup. Deux petites flammes claires dansaient à présent au fond de ses pupilles. Je me souvins que Jacob m'avait parlé de la passion avec laquelle Quil évoquait leurs légendes et lui avait expliqué leurs anciens rituels.
« J'avais beaucoup aimé vous entendre, et je me suis toujours demandée… la troisième épouse… celle qui se sacrifie pour sauver son époux… est-ce qu'on connaît son nom ? Vous ne l'avez pas dit.
_ Elle a un nom, bien sûr, répliqua le vieil Indien dont les petits yeux vifs glissaient sur mon visage et paraissaient y chercher quelque chose, avec insistance. On ne le dit pas, par respect.
_ Par respect ? Je ne comprends pas… Je trouvais dommage qu'on l'ait oubliée, justement… alors qu'elle… a un rôle très important. Enfin à ce qu'il m'a semblé…
_ Bien sûr, bien sûr, assura-t-il. On ne dit pas son nom par respect pour la douleur de l'âme de Taha Aki.
_ Vraiment ?
_ On raconte qu'après sa mort, il est demeuré inconsolable. A jamais. On ne sait même pas s'il n'est pas toujours là, parmi nous, quelque part sur notre territoire. Il n'y a pas d'histoire qui parle de la mort de Taha Aki. Les légendes évoquent juste son tourment et son départ, sa fuite dans la forêt d'où il n'est jamais revenu. Alors on évite de dire le nom de son épouse, pour ne pas le contrarier. »
Je demeurai songeuse, un instant, le regard posé sur les petites mains de Sarah qui s'accrochaient aux cheveux de Billy. Puis je haussai les épaules et souris.
« Je n'entendrai donc jamais ce nom… tant pis.
_ Je peux l'écrire, si tu veux, proposa le vieux Quil d'un air malin.
_ C'est une idée…, je vous trouve un stylo. »
Je fouillai dans mon sac. Quil exagérait, mais je voulais respecter ses croyances. Je finis par dénicher de quoi écrire. Mais n'ayant pas de papier, je lui tendis ma main.
« Allez-y, comme ça, pas de risque que l'esprit de Taha Aki tombe dessus. Il sera bientôt effacé », plaisantai-je.
L'Indien hésita, puis écrivit. Je lus les lettres tracées sur ma paume.
« C'est très joli aussi… Et ce nom a un sens ?
_ Il signifie « soleil levant », articula Billy qui, apparemment, avait déjà entendu ce nom, lui.
_ Bien, conclus-je. Je vous remercie. J'avais longtemps pensé à cette femme… je suis heureuse d'avoir appris qui elle était aujourd'hui. J'espère que, malgré cette superstition, on ne l'oubliera pas.
_ Ce n'est pas parce qu'on ne prononce pas un nom qu'il disparaît, Bella, ajouta Quil avec beaucoup de sérieux. Au contraire, même… Tu vois, même s'il s'efface bientôt, je pense que tu ne l'oublieras pas. »
Il avait raison.
Je hochai la tête et souris avant de prendre congé.
Comme je quittai la réserve, je sentais que, dans mon cœur et mon esprit, de nouvelles questions émergeaient, un peu confusément encore, auxquelles j'aurais pourtant bien du mal à trouver des réponses.
J'étais dans le salon de la villa des Cullen, le lendemain, en fin de matinée, lorsque Edward et Emmett rentrèrent de leur chasse. Esmé avait emmené Sarah en promenade dans les bois et Rosalie amusait Karel en lui racontant une histoire. Mon fils l'écoutait, comme hypnotisé. Depuis que je l'avais mis pour la première fois dans les bras de Rosalie, peu après sa naissance, Karel exerçait sur elle un charme puissant. Quand elle était avec lui, plus rien au monde n'existait, et elle s'absorbait des heures dans une conversation avec mon fils, parfois muette, parfois bruyante, où chacun utilisait le langage qui était le sien et semblait malgré tout comprendre l'autre à la perfection. L'aversion naturelle de Rose pour les Transformateurs, celle de tout vampire pour cette lignée ennemie, ne s'était pas manifestée… pas encore en tout cas, et je m'inquiétais déjà du jour où -si Karel venait à transmuter comme il était apparemment destiné à le faire- la magie qui les liait serait définitivement rompue. Chacun en ressentirait une immense peine, c'était certain.
A travers la grande baie vitrée, mon regard allait se perdre entre les arbres de la forêt. Je repensais à Billy et à Quil. A mon rêve de la veille, qui n'avait pourtant rien de commun avec tous ceux que j'avais pu faire l'année précédente. Les choses m'y étaient apparues si douces et irréelles… J'avais entendu des noms, pourtant, que je ne pouvais avoir inventés et qui n'étaient certainement pas qu'une simple coïncidence. Lorsqu'il reviendrait, Carlisle m'aiderait peut-être à y voir plus clair. J'avais besoin de ses conseils, même si j'avais du mal à envisager de devoir lui mentionner la présence de Jacob. Mes visions de lui me semblaient toujours un élément si intime, si subjectif, que ma pudeur me commandait de les garder pour moi.
« Nous avons croisé Esmé et Sarah, annonça Emmett en se penchant sur Rosalie pour l'embrasser. Et… les ours sont solides cette année !
_ Je vois que tu l'es plus qu'eux, en tout cas, sourit-elle, tu me sembles… en bon état.
_ Détrompe-toi, répliqua Emmett, j'ai été mordu. Mais j'ai fait en sorte qu'aucune partie essentielle ne soit emportée…
_ Tu aurais donc aussi bien pu revenir sans ta tête ? », ironisai-je.
Edward déposa un baiser sur mon front en souriant malicieusement. Emmett émit un grognement qui s'acheva dans un grand rire.
« Tu m'as eu là… Je parlais de mon cœur : c'est lui que je pense toujours à sauver, parce qu'il appartient à Rose. »
Edward cligna de l'œil à son intention et je gratifiai Emmett d'une exclamation admirative.
« Fais attention, intervint Edward, continue comme ça et tu risques de finir poète… »
Emmett prit un air effrayé.
« Ah bon ? Je crois que j'ai encore de la marge, non ? »
Nous rîmes tous de bon cœur. Quelques minutes plus tard, Esmé et Sarah rentrèrent de leur promenade, suivies de près par Carlisle.
Avant même que je me sois décidée, Edward avait senti que quelque chose me préoccupait. Sa capacité à comprendre mes émotions sans que j'aie besoin de les exprimer était impressionnante. Sans doute s'était-elle encore accrue depuis que nous vivions ensemble. Lire mes pensées aurait presque été superflu.
« Rien de bien grave, Edward. J'ai juste… fait un rêve un peu spécial, l'autre nuit. »
Immédiatement, il parut un peu inquiet.
« Un rêve banal, je suppose… rien de terrible, ne t'en fais pas. C'est juste que… cela fait longtemps que j'avais oublié de rêver ! »
Sans se montrer totalement rassuré pour autant, il sourit.
« Je me disais que j'aurais aimé avoir l'avis de Carlisle.
_ Tu sais que ta capacité à ressentir les choses à travers tes rêves l'intéresse beaucoup, Bella. Je pense qu'il sera ravi si tu décides de partager avec lui ce que tu as vu. »
Je hochai la tête.
Le docteur Cullen était sur la terrasse, en compagnie d'Esmé et de Sarah.
« Je pourrais vous parler, Carlisle ?, demandai-je après avoir embrassé ma fille qui piaillait avec force. Elle était d'humeur loquace, de toute évidence. J'ai… enfin, je me pose quelques questions et j'aimerais avoir votre point de vue.
_ Bien sûr, Bella, répondit-il sans hésitation. Rentrons. J'allais justement mettre en ordre dans quelques papiers pour l'hôpital. Nous serons plus au calme dans mon bureau. »
Je le suivis à l'étage. Contrairement aux fois précédentes, je préférai au grand fauteuil un petit tabouret. Mais je me levai rapidement, ne sachant comment commencer. Je m'approchai de la fenêtre, de laquelle on pouvait voir une partie de la terrasse, en bas. Edward et Rosalie avaient rejoint Esmé.
« Carlisle, commençai-je, j'ai… j'ai recommencé à rêver, il y a deux nuits. Mais cela n'avait rien à voir avec les autres rêves dont j'ai pu vous parler… C'était un rêve heureux, où rien de terrible n'arrivait. Il m'a appris un nom, sans importance, que je ne connaissais pas, et que j'ai entendu dans la bouche de Billy le lendemain.
_ Cela n'a rien de bien étonnant, Bella. La capacité que tu as à découvrir ou à comprendre des choses à travers certains de tes rêves est toujours là, en toi, même si elle ne se manifeste pas en permanence. Veux-tu me dire ce que tu as appris dans ton rêve ?
_ Eh bien je… j'ai vu mes enfants, chez Billy. Il me semblait que c'était lors d'un repas de fête. Ils étaient plus grands. Sarah et Karel portaient des prénoms indiens. Je ne les ai pas reconnus tout de suite. En fait, je n'ai reconnu personne d'abord. Comme si je n'étais plus vraiment moi. Le lendemain, en allant à La Push, j'ai entendu Billy s'adresser à Sarah en l'appelant par le même prénom. »
Carlisle leva les sourcils.
« C'est sans doute vrai qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter, Bella. C'est une bonne chose, tu ne trouves pas, que tu fasses un rêve qui ne tourne pas forcément au cauchemar ? Il y a de quoi se réjouir.
_ Oui, effectivement. »
Je souris, quelques secondes. Ce n'était pas pour cela que je voulais avoir l'avis de Carlisle, il fallait que je me décide.
« Il y avait aussi… il y avait Jacob dans mon rêve, docteur Cullen. »
Le médecin posa sur moi un regard intrigué. Puis il fronça les sourcils et parut réfléchir un instant.
« Que faisait-il au juste ?, finit-il par demander.
_ Il rassurait son père qui avait l'air anxieux à son sujet. Lui non plus, je ne l'ai pas reconnu immédiatement. Il était assez différent. Il avait l'air… adulte. Très calme et confiant. J'étais heureuse de le voir. Il avait l'air… d'aller bien. »
Je me rendis compte, au moment où je finissais ma phrase, que ma gorge s'était serrée. Carlisle plissa les lèvres.
« Viens là, Bella. Approche, fit-il en tendant la main. »
Je m'avançai vers lui.
« Il est tout à fait normal, expliqua-t-il, que tu rêves de Jacob. C'est même une très bonne chose. Il faut du temps, très longtemps parfois, pour accepter la disparition de quelqu'un. Et l'esprit humain a toutes sortes de moyens, de tactiques je dirais, pour y parvenir. Ce que tu as ressenti me semble assez révélateur : tu connais la douleur de Billy, tu voudrais l'adoucir, tu espères aussi que Jacob soit en paix… Ce sont des sentiments tout à fait naturels et logiques. Il y a des étapes à franchir, les unes après les autres. Tu fais ton deuil, peu à peu, sans t'en rendre compte. »
Les mots du docteur Cullen me semblaient très justes. Il avait certainement raison.
« J'avais la sensation, repris-je après un soupir, d'être un fantôme moi-même… Je me demandais si je n'étais pas morte.
_ C'est très certainement le cas, quelque part, affirma Carlisle. Quand quelqu'un que l'on aime disparaît, une part de nous meurt avec lui. Le sentiment que tu as éprouvé reflétait sans doute cela. »
Encore une fois, il m'apparut que ces paroles étaient pleines de bon sens. Quelque chose, en moi, poursuivait son chemin, et je devais m'estimer heureuse que cela se fasse en douceur et de cette manière. J'avais apprécié la sensation que j'avais éprouvée d'être finalement bien à ma place, posée et calme… cette espèce de sérénité, avec, derrière elle, plus profondément, plus sourdement, ce sentiment aigre-doux de renoncement, comme d'abnégation, qu'il m'avait semblé reconnaître.
J'aurais aimé ressentir à nouveau cette quiétude, retrouver cet état de légèreté. Peut-être une autre fois… Peut-être était-ce ce qui m'attendait à l'avenir, lorsque j'aurais franchi toutes ces étapes dont me parlait le docteur Cullen.
« Je vous remercie, Carlisle, dis-je finalement. Tout me semble plus clair, en effet. J'espère avoir toujours des rêves aussi simples, à l'avenir. »
Pour toute réponse, le père d'Edward sourit.
Le laissant alors à ses affaires, je descendis, réellement plus détendue, rejoindre les autres sur la terrasse.
