Chapitre 9 : "Partez... tu m'entends ? Immédiatement !"/ "Go away... you hear me ? Right now !"

Karel et Sarah dormaient à l'intérieur d'une chambre, dans deux petits lits jumeaux qu'Esmé avait dénichés chez un antiquaire, et je passai un moment assise face aux arbres verdissants, le nez levé vers les nuages blancs du ciel en compagnie d'Edward.
Je m'assoupissais presque, lorsqu'à l'intérieur de la villa, le téléphone sonna. Le bruit avait semblé si lointain à mon esprit engourdi qu'il s'était intégré à ma rêverie. Quelqu'un dut décrocher presque immédiatement car, au bout de la deuxième sonnerie, je n'entendis plus rien et je me remis à glisser, lentement, dans une ouate lumineuse et confortable dont je fus brusquement tirée par la main fraîche d'Edward venue se poser sur mon visage. J'ouvris les yeux, il était debout à mes côtés.
« Bella, viens, c'est Alice. Elle veut te parler.
_ Quoi… ? »
Lorsque je parvins dans le salon, je n'avais pas encore retrouvé tous mes esprits. D'un air grave qui me tira tout à fait de ma torpeur, Esmé me tendit le combiné.
« Allô, Bella ?
_ Oui, Alice.
_ Vite, il n'y a pas une minute à perdre. J'ai expliqué à Esmé et Edward doit déjà avoir lu ses pensées… »
Je jetai un regard vers lui. Son expression nerveuse me laissa entendre qu'il savait de quoi Alice parlait. Il disparut soudain de mon champ de vision.
« Alice… qu'est-ce que… ?
_ Je viens d'avoir une prémonition, Bella. Cela faisait si longtemps… Je ne sais pas quand cela va se produire exactement mais j'ai vu plusieurs choses. Tu dois partir te mettre à l'abri. Avec Edward. N'importe où. Nous ne devons pas savoir.
_ Enfin, de quoi parles-tu, Alice ! »
Le ton affolé de sa voix fit naître dans tout mon corps une violente tension qui me coupa le souffle. Devant moi, Carlisle, Rosalie et Emmett venaient d'apparaître. L'oreille aux aguets, ils étaient attentifs à la voix provenant du téléphone. Je ne pouvais douter qu'ils entendaient les paroles d'Alice aussi clairement que moi.
« J'ai vu Alec, Bella. Il était avec Giacomo. Il devait l'avoir traqué et trouvé. Il l'a… torturé, longtemps. Quand il a enfin su ce qu'il voulait savoir, il l'a tué. Il est… dans une rage folle ! Il demande l'intervention des Volturi. Il veut que sa sœur soit vengée. Aro déplore la perte de Jane, mais il répugne à vous condamner d'avance sans connaître toute l'histoire. Marcus est de son avis. Ils veulent comprendre ce qu'il s'est passé. Alec ne souhaite qu'une chose : notre disparition à tous. Les Volturi délibèrent. Ils finissent par décider d'envoyer Félix et Démétri pour vous ramener, toi et Edward, afin que vous donniez des explications. Ils ont ordre d'éliminer tous ceux qui tenteront de se mettre sur leur chemin. Alec veut les accompagner mais Aro le lui interdit. Il sait de quoi il est capable. Vous devez quitter Forks tout de suite ! Vous devez quitter le pays !
_ Mais, Alice… »
Je ne savais plus quoi dire, ni quoi faire.
« Immédiatement, Bella ! Tu m'entends ? Je veux parler à Carlisle. »
Le docteur Cullen était déjà près de moi et avançait une main pour prendre le combiné.
« Viens avec moi, Bella. »
C'était la voix d'Edward. Je le dévisageai, incrédule. Au bout de quelques secondes, je m'aperçus que je tremblais.
« Mais… ce n'est pas possible… et puis je ne peux pas… »
Esmé s'était approchée. Une de ses mains se posa sur ma joue, l'autre sur mon épaule. Elle planta son regard doux et compréhensif dans le mien. J'y lus une détermination également, dure et glacée, que je ne lui avais jamais vue.
« Tu dois faire ce que dit Alice, Bella. Tu dois le faire pour tes enfants, pour Edward, pour nous tous et pour toi. Ne t'inquiète pas. Nous ferons tout ce qu'il faudra. Partez. Partez immédiatement ! »

Je ne réagis pas. Cela m'était impossible. Elle me serra dans ses bras, m'embrassa affectueusement.
« Il est hors de question que je… Sarah et Karel, ils viennent avec nous.
_ C'est tout à fait impossible, intervint Rosalie qui fit quelques pas rapides dans ma direction. Ils sont trop petits. Nous allons nous en occuper, Bella. Je vais tout faire… tu peux avoir confiance. Peut-être vaudrait-il même mieux qu'ils soient à La Push, chez Billy. Si les Volturi viennent ici, il est préférable qu'ils n'y trouvent pas de bébés. J'irai les voir tous les jours, je te le promets. »
Soudain, je compris tout. Qu'allait-il se passer ? Ils risquaient tous le pire. Quand Félix et Démétri viendraient nous chercher… que feraient-ils s'ils ne nous trouvaient pas ? Quels moyens emploieraient-ils pour connaître l'endroit où nous serions ? Qui devrait mourir encore ?
« Hors de question !, criai-je. Personne ne va encore risquer sa vie par ma faute. Je reste là. S'ils me veulent, ils me trouveront et ils feront de moi ce qu'ils voudront. Je ne supporterai pas…
_ Bella, je refuse que toi, et mon fils, soyez la proie de la vengeance aveugle d'un Volturi déchaîné, coupa Carlisle qui avait fini sa conversation avec Alice. Si vous n'êtes pas là, nous aurons plus de temps… pour chercher les moyens de leur expliquer ce qu'il s'est passé. Je vais prévenir d'autres vampires, afin qu'ils sachent. Les Volturi sont très sensibles à l'opinion des différents clans. Ils cherchent le respect, c'est pour cette raison qu'ils tentent de se montrer justes, somme toute, et savent parfois y sacrifier leurs propres intérêts. Je suis persuadé que le clan de Denali ainsi que mes amis irlandais nous croiront sur parole et nous soutiendront quand ils sauront. Je vais les inviter à nous rendre visite. Plus il y aura de monde, plus nous serons en sécurité. Le comportement de Jane lui a coûté la vie, mais ses motivations étaient injustes et égoïstes. Les Volturi ne sauraient tolérer ce genre de comportement qui donnerait une mauvaise image d'eux si on venait à l'apprendre. Il faut juste trouver le moyen de leur expliquer comment les choses se sont déroulées, en se tenant éloignés de la colère d'Alec. Et pour cela, il faut du temps, Bella. »
Le docteur Cullen avait enfermé mes mains dans les siennes.
« Alice a raison, nous ne devrons pas savoir où vous vous trouverez, je lui ai demandé de ne pas revenir elle-même, afin que les Volturi ne puissent pas s'en servir contre vous, éventuellement. Quant à Johnny… je me doute que la présence, ici, d'un Enfant de la Lune doit mettre Caïus en transe, mais personne parmi eux ne connaît son identité pour le moment et nous ferons en sorte qu'il s'éloigne de Forks le plus souvent possible. De plus, je suis certain qu'aucun des Quileutes ne révèlera rien à son sujet. De toute manière, Aro ne saurait s'attaquer à eux tous : ils sont trop nombreux. Les Volturi punissent individuellement et discrètement de nos jours, ils ne peuvent pas s'autoriser un massacre. Ils ne se le permettent plus, aujourd'hui. Cela se remarquerait trop. Il ne s'en prendront pas à un peuple entier… tu peux déjà te rassurer à ce propos. Partez, loin, pour le moment. C'est ce qu'il y a de mieux à faire.
_ Si vous restez et que personne ne réagit, vous signez votre mise à mort en leur rendant les choses trop faciles, ajouta Emmett. »
Carlisle acquiesça d'un signe du menton.
Je comprenais tout ce qu'on venait de me dire. Je le comprenais très bien. Mais je ne pouvais pas quitter mes enfants.
« Allons-y, Bella. »
La voix d'Edward était basse, mais très ferme. Il me connaissait trop bien. Il devait savoir exactement ce que j'éprouvais. Je sentis sa main se refermer autour de mon bras.
« S'il te plaît, Bella… Nous nous débrouillerons pour prendre des nouvelles. Par Alice… Jasper pourra servir d'intermédiaire. N'aie pas peur.
_ Je n'ai pas peur, Edward. Cela fait longtemps que je n'ai plus peur... pour moi.
_ Je sais. »

Je savais exactement ce qu'il allait se passer. Déjà, il me tirait vers lui. Je ne pourrais pas résister. Pourtant, j'allais refuser de le suivre. Je ne voulais pas partir. Je sentis les larmes de l'impuissance monter dans ma gorge, un goût salé, comme celui de l'eau de mer. Il me semblait que je m'emplissais d'eau, mais une eau acide, brûlante et furieuse, qui tourbillonnait à l'intérieur de mon être, de plus en plus violemment.
« Ne m'oblige pas… »
Ses doigts serrèrent plus étroitement mon bras. Il glissa derrière moi. Son bras s'enroula autour de ma taille. Je vis Emmett s'avancer. Je fermai les yeux.
« Ne fais pas ça, Edward, je t'en prie…
_ Je suis désolé, Bella. »
Alors j'explosai. Je me mis à hurler et à sangloter, mais, avant même que j'aie le temps de réaliser, j'avais été soulevé de terre, entraînée au-dehors, et placée de force -par des bras d'aciers contre lesquels je ne pouvais rien- dans une voiture qui roulait, déjà, dans une direction inconnue.

Les heures passèrent. Peu à peu, la nuit vint.

Les paysages avaient défilé. Je n'avais pas vraiment vu ce que je regardais. Je m'étais murée dans le silence de mes pensées obscures et de mes sentiments affolés. Il me semblait que je m'étais finalement noyée. Que toute l'eau contenue en moi avait fini par submerger, de l'intérieur, mon corps, mon cœur et mon esprit. J'avais pleuré, longtemps. Mes yeux et ma tête étaient douloureux, à présent. Très douloureux. Mais cela m'était égal.
Nous fuyions, laissant derrière nous une menace que d'autres devraient affronter sans nous, qui nous rattraperait bientôt, peut-être, et tout aurait été vain. Tout. Nos vies. Nos vies entières. La mienne avait peu d'importance. J'éprouvais une angoisse affreuse. Je pensais à mes enfants, aux Cullen, à Billy… à ma mère. Edward… Edward conduisait, sans relâche, le regard fixé sur la route, le visage fermé, impassible. Il conduisait vite, comme à son habitude.

Des panneaux avaient annoncé le nom des villes que nous avions traversées. Port Angeles, Sequim, Blyn… nous avions passé le pont flottant du canal de Hood, puis le pont suspendu reliant Gig Harbour à Tacoma. Alors ce furent Auburn, Bellevue, Everett, Bellingham. D'abord, je n'y avais pas prêté attention, avant de comprendre la direction que nous avions prise. Nous sortions du territoire. En fin de journée, nous étions au Canada, près de Vancouver. Edward prit directement la direction de l'aéroport et, lorsqu'il coupa enfin le moteur de la voiture garée sur le parking, il posa sur ma nuque une main fraîche et légère qui m'attira contre lui. Il posa ses lèvres sur mon front. Durant quelques secondes, il me serra dans ses bras.
« Ne m'en veux pas, Bella, s'il te plaît, murmura-t-il. Je te promets de tout faire pour te protéger, je te promets… que tout ira bien. Sarah et Karel sont en sécurité, ne t'inquiète pas. Carlisle va trouver une solution. Nous allons tous faire ce qu'il faut. »
Je levai mon regard vers lui. Mon expression lui fit plisser les yeux, ses pupilles luirent dans la pénombre.
« Viens, Bella. Viens avec moi. »
Je le suivis. Les couloirs, les écrans, le monde. La foule pressée et anonyme traînant bagages et enfants. Nous, nous voyagions sans bagages. Nous n'étions pas de simples voyageurs. Nous étions des exilés.
Il prit des billets, revint vers moi.
« Où allons-nous ?, demandai-je alors qu'il prenait mon bras et me reconduisait vers la sortie.
_ Tokyo. Mais le vol ne part que dans quelques heures. En attendant, nous retournons en ville. Tu dois manger. As-tu besoin de quelque chose de particulier ? »
Je fis « non » de la tête. Fallait-il se préoccuper de mes besoins ? Déjà, je sentais que j'allais l'empêcher d'être aussi efficace et rapide qu'il aurait pu l'être sans moi. Ceux qui nous poursuivraient, qui avaient peut-être déjà commencé leur traque, n'avaient pas de besoins, eux. Il ne leur faudrait pas s'arrêter pour manger, pour dormir…
« Il vaut mieux que nous restions dans la foule, aussi souvent que possible. Nous embarquons un peu avant minuit. Tu dormiras dans l'avion. Le vol durera environ 9 heures, tu auras le temps de te reposer. »
Nous passâmes une petite heure à déambuler dans Gastown, puis Edward insista pour que j'avale de quoi reprendre des forces. Je savais que j'en aurais besoin, sans doute, alors je ne rechignai pas lorsque nous entrâmes dans un restaurant de Water Street. Le lieu était joli. Malheureusement, je n'étais pas en mesure d'apprécier quoi que ce soit. Personne ne s'occupa du fait qu'Edward se contentait de me regarder me débattre avec les quelques bouchées de saumon que je m'efforçais d'ingurgiter. Ce fut un repas très silencieux. Nos regards se croisaient parfois, lourds et soucieux.

Lorsque nous fûmes de retour à l'aéroport, je ne pus m'empêcher de demander :
« Est-ce que… nous ne pourrions pas appeler Carlisle, avant d'embarquer ? Pour savoir si tout va bien.
_ Demain, Bella. Quand nous serons arrivés. Et je préfèrerais que ce soit lui qui appelle. Qu'il laisse un message… pour être certain, tu comprends ? S'il ne le fait pas, j'essaierai de joindre Alice dans quelques jours. »
Quelques jours ? Me serait-il possible d'attendre quelques jours sans devenir folle ?
Mais je n'eus pas à attendre. Dès notre arrivée, le lendemain matin, Edward avait reçu un message : Alice avait vu Démétri. Elle avait fait en sorte de concentrer toute sa pensée sur lui et était parvenue à voir, durant quelques secondes, à travers son regard. Sa seule idée était de nous trouver et de nous ramener à Volterra, comme cela lui avait été ordonné. Dans sa vision, lui et Félix étaient apparemment arrivés à New York et s'apprêtaient à traverser le pays en direction de l'Etat de Washington. Ils y étaient déjà peut-être, à l'heure qu'il était, ou bien y seraient dans quelques jours. Ce fut la raison pour laquelle Edward ne chercha pas à joindre Carlisle. Il attendrait qu'il se manifeste de lui-même, quand tout danger serait écarté.
De Tokyo, nous nous rendîmes à Kyoto où nous passâmes quelques jours, sans nouvelles de personne. Malgré les efforts qu'il faisait pour paraître toujours agréable et rassurant, je sentais bien qu'Edward devait être aussi angoissé que je l'étais.