Chapitre 12 : Les nuits blanches/ White nights
Devoir rester seule, à attendre, dans l'anxiété et le doute permanents, m'avait semblé, lorsque j'avais quitté Edward à Moscou, une épreuve parfaitement insurmontable. Mais ce qui venait de se produire eut sur mes pensées et mes nerfs l'effet d'un coup de fouet. Que l'existence était donc étrange… Imprévisible et incompréhensible ! Je ne savais pas comment, mais je n'avais plus l'impression d'être seule, dans cet état d'abandon que j'avais ressenti si douloureusement la veille. Bien évidemment, à certains moments, l'angoisse revenait, violente, mais… quelque chose la refoulait, doucement, au loin, aux limites de ma conscience. Parfois, j'avais quasiment la sensation, physique, qu'une sorte d'aile ou de tissu solide s'était déployé, quelque part, dans mon âme, dans ma tête, et faisait office de paratonnerre ou de dôme protecteur. Je regrettai de ne pouvoir expliquer à Carlisle ce que je ressentais, ainsi que la teneur de mon dernier rêve. J'aurais tant voulu qu'il me donne son avis, qu'il m'éclaire de sa science du fonctionnement de l'esprit humain !
Après m'être procuré de quoi me nourrir pendant quelques jours, au lieu de m'enfermer comme j'avais sincèrement pensé le faire, j'arpentai, jusqu'à une heure assez avancée, les rues de la ville, fascinée par les beautés qu'elle recelait. Elles étaient innombrables. En plus du spectacle permanent que l'architecture offrait, des concerts étaient organisés ça et là, des musiques diverses montaient des lieux chargés d'histoire, des groupes avaient installé leurs scènes en plein air, sur des places et dans des cours, la foule se massait très nombreuse, parlant toutes sortes de langues mêlées.
Lorsque je rentrai, fourbue, le premier soir, alors qu'il faisait encore clair, je m'effondrai et m'endormis profondément, d'un sommeil de plomb. Aucun rêve ne vint, cette nuit-là, ni durant celles qui suivirent. Edward m'appela de Johannesburg, m'annonça qu'il partait pour Rio de Janeiro le lendemain. Alice avait vu Démétri et Félix passer par Moscou, puis Le Caire. Ils suivaient toujours sa trace, avec une précision impressionnante, mais il gardait son avance. Lorsqu'il s'inquiéta de mon état, je lui confiai les sentiments divers par lesquels j'étais passée et la nouvelle sensation que j'éprouvais et qui m'étonnait moi-même. Il parut rassuré de me trouver plus énergique qu'il ne m'avait laissée et il me quitta en me promettant de m'appeler le surlendemain.
Pourtant, je n'eus pas de nouvelles pendant plusieurs jours. L'inquiétude revint, puis la peur, effroyable. Pour faire cesser les questions qui me venaient sans cesse, je parcourais la ville, emplissant mes yeux d'images qui devaient impressionner et museler ma pensée. Des bords de la Neva à la forteresse Pierre et Paul, du canal Griboïedov à la cathédrale St Sauveur (je fus émerveillée par cette véritable mosaïque aux façades colorées hérissées de formes géométriques et à l'intérieur richement peint et incrusté de pierres semi-précieuses !), de la place des Arts au pont Anitchkov, orné de quatre chevaux puissants et de leurs fiers dompteurs nus agrippés aux bêtes en mouvement… je ne m'arrêtais pas. La cathédrale Notre-Dame-de-Kazan, et même, à l'extérieur de la ville, le sublime palais Peterhof aux fantastiques jets d'eau, je voulais tout voir, et j'avais bien conscience également de chercher à monopoliser mon énergie, comme il m'était déjà arrivé de le faire -comme le faisait Johnny durant ses périodes de transformation, m'apparut-il-, à la canaliser et l'épuiser, afin de contrôler ce que je ressentais. Longtemps, cela fit effet. La ville, cette ville magnifique, m'aida beaucoup, ainsi que la force surprenante que mon rêve et la découverte du phénomène naturel auquel j'assistais m'avaient donnée.
Edward m'appela de Miami, pour m'expliquer qu'il allait regagner Forks le jour suivant. Il avait eu des difficultés avec certains de ses vols et Alice lui avait appris que Démétri, qui semblait avoir saisi son intention, avait décidé de se rendre, avec Félix, directement à Seattle sans chercher à le poursuivre d'abord en Amérique du sud. Il les trouverait sans doute lorsqu'il arriverait chez lui. Alice et Jasper se tiendraient éloignés de Forks, cependant, où il restait suffisamment de vampires pour soutenir une confrontation. Ce soir-là, pour ne pas céder à la panique, je sortis jusque tard dans la nuit claire. Les ponts étaient illuminés, une foule énorme se pressait dans les rues, ça et là des feux d'artifices étaient tirés. C'était la nuit du solstice. La plus courte nuit de l'année. La plus courte nuit de ma vie. Et elle serait, pour moi, sans sommeil. Le bruit, les corps qui me frôlaient, me rendaient un peu de la vie qu'il me semblait perdre à chaque seconde. Combien de temps devrais-je attendre avant qu'Edward –ou quelqu'un !- ne m'apprenne ce qu'il se serait passé ? Qu'allait-il se passer ? Y aurait-il une nouvelle altercation ? Des blessés ?
Trois jours passèrent sans que j'aie de nouvelles. Puis, enfin, Edward rappela.
Sa voix était très calme, lasse.
D'abord, il me parla de Karel et Sarah. Ils allaient bien. Personne ne s'était intéressé à eux. A cette nouvelle, le poids énorme qui pesait sur mon cœur fut levé. Puis il expliqua :
« Ils étaient là quand j'ai passé la porte, Bella. C'était une bien étrange assemblée. Tout le monde était sur ses gardes. Ils m'ont interrogé, m'ont sommé de leur dire ce qu'il s'était passé lorsque Jane était là. Ce que je leur ai dit, ils l'avaient déjà entendu. Cela ne paraissait pas leur convenir. Ils m'ont demandé où tu étais, alors… Je leur ai dit que tu étais morte. Je savais que cela serait difficile à croire, alors j'ai raconté… une belle histoire. J'ai dû être assez convaincant, ma foi. Esmé était bouleversée. Maggie, grâce à son don, a compris, elle, que je mentais, mais elle n'en a rien dit. Les Volturi ne peuvent savoir si tu vis ou non, alors ils n'auront jamais de certitude.
_ Mais… Edward, murmurai-je, que leur as-tu dit ?
_ Quelque chose qui m'a semblé presque… vrai, Bella. Plausible, en fait. J'ai expliqué que je t'avais tuée, que tu me l'avais demandé. Que tu refuserais toujours de devenir une des leurs après tout ce que tu avais vécu et découvert à leur sujet, que Jane t'avait exposé les ambitions d'Aro et qu'elles te dégoûtaient, que tu craignais la vengeance d'Alec et la condamnation à une mort donnée par un inconnu… que tu ne voyais pas d'autre issue. Je leur ai aussi parlé de mon désir pour ton sang. J'ai l'impression que c'est ce qu'ils ont le mieux compris. »
Je ne répondis rien. J'essayais d'envisager une suite… une suite à notre histoire.
« Tant que tu restes loin de moi, Bella, de nous, tu es en sécurité. »
Je savais qu'il allait dire cela. Qu'allais-je devenir ? Il poursuivit.
« Finalement, ils ont eu l'air dépités. Ils ont déclaré qu'ils allaient en référer à Aro, Marcus et Caïus. Qu'ils retournaient en Italie. Mais ils ont menacé : si l'on me convoque à Volterra, pour répondre en personne à leurs questions, je devrai me présenter. Ou alors ils reviendront, plus nombreux. Ils ne rejoueront pas la même comédie une autre fois. Ils connaissent le don d'Alice, ils se doutent qu'elle savait certaines choses, mais ils ne mesurent pas à quel point. Les invités de Carlisle sont en train de rentrer chez eux. Le clan irlandais est parti ce matin, et celui de Denali ne va pas tarder. Ils n'ont pas apprécié l'attitude de Félix et de Démétri et continuent de nous soutenir. Ils nous ont demandé de les tenir au courant. Cependant… si les Volturi reviennent plus nombreux, je ne sais pas s'ils oseront s'engager à nos côtés. Même avec eux, nous ne ferons pas le poids, de toute évidence… »
Qu'allions-nous faire ? J'avais du mal à penser que j'allais devoir rester en exil à tout jamais.
« Qu'est-ce que tu penses faire, Edward… ?, soupirai-je. Tu veux… attendre ? Combien de temps ? Je pourrais… je pourrais rentrer, là, maintenant. Ils n'en sauraient rien.
_ Carlisle est d'avis que je reste à Forks un certain temps. Et que tu ne rentres pas pour le moment. Il pense même que… nous ne devrions pas nous téléphoner.
_ Quoi ?
_ Les Volturi vont sans doute mener leur enquête, à présent, pour voir si ce que j'ai raconté est bien vrai. Et ils ont des moyens… impressionnants à leur disposition, pour repérer ceux qui les intéressent.
_ Mais… Edward… »
Cette fois-ci, ma voix avait pris un timbre bien différent. Ma gorge était si serrée que les sons avaient du mal à s'en échapper. Je ne pouvais pas m'imaginer de devoir rester indéfiniment loin de chez moi, loin de mes enfants et de tous ceux que j'aimais.
« Ne t'inquiète pas, Bella. J'ai bien réfléchi. Je suis allé à Seattle aujourd'hui, et il y a quelqu'un qui peut nous aider. Je ne veux rien dire par téléphone qui soit susceptible de te causer du tort à partir de maintenant. Tu sais de qui je parle. Si tu ne l'as pas, trouve son adresse. Ecris-lui immédiatement, donne-lui la tienne. D'ici quelque temps, tu recevras tout ce dont tu auras besoin. Puis tu quitteras le pays. Personne ne devra savoir où tu es, même pas moi. Il va te falloir un peu de patience, Bella… Quand tout se sera calmé, je viendrai te retrouver. »
Je soupirai. Je me sentais prise dans un étau.
« Je suppose que je n'ai pas le choix, finis-je par articuler.
_ Non. »
La voix d'Edward était douce, mais son ton résolu. Je savais que lui et sa famille faisaient tout leur possible. Je n'avais pas à protester.
« Je… je vais attendre que… tu me donnes de tes nouvelles alors…
_ Oui. Mais continue à t'occuper, car cela risque d'être… de prendre un peu de temps.
_ Combien ?
_ Je ne sais pas exactement. Je dirais quelques semaines. »
Il n'y avait rien de plus vague. Je posai une main sur mon front. Il me semblait que j'avais de la fièvre.
« Bella… Bella, je t'aime. Tu le sais, n'est-ce pas ? »
Les mots d'Edward, si inattendus après ses dernières paroles, la vibration de sa voix surtout, firent bondir mon cœur oppressé, et deux grosses larmes chaudes roulèrent en silence sur mes joues et tombèrent sur le sol avec un petit bruit mat.
« Oui, Edward. Merci. Merci pour tout ce que tu fais. Tout ce que tu risques. Et ta famille… je ne vous ai jamais assez remerciés.
_ Oh, Bella ! »
Il semblait presque fâché. Il y eut quelques secondes de silence. Je ne voulais pas raccrocher. C'était la dernière fois que je l'entendais, avant longtemps.
« René a appelé ici, reprit-il. Elle s'inquiétait de ne pas arriver à te joindre. Carlisle lui a dit que je t'avais fait la surprise de t'emmener pour un voyage autour du monde, en amoureux. Elle a adoré l'idée. Cela nous laissera du temps… Je pense qu'elle sera déçue, mais il vaut mieux que tu ne lui écrives pas. »
Oh, Renée ! Je passai ma main sur mes yeux. Il fallait que j'évite de m'inquiéter à son sujet, également. Si seulement je pouvais… tout débrancher, réellement, de mes nerfs et de mon esprit, pour pouvoir attendre sans trop souffrir !
Lorsque, finalement, je dus raccrocher, je sus que ce qui m'attendait allait être un nouveau cauchemar. Un cauchemar sans nuit. Une longue veille tourmentée.
Les jours passèrent. Les semaines. Je poursuivais mes longues promenades, mais, peu à peu, l'énergie miraculeuse que j'avais ressentie me quittait. De plus en plus, je m'inquiétais d'être traquée, suivie, trouvée. Des visages me faisaient sursauter dans la rue, et, quand je retournais à l'appartement, je craignais d'y découvrir quelqu'un, un vampire -ou même plusieurs- qui m'aurait attendue. Je sentais que la paranoïa me gagnait. Je tentais, de toutes mes forces, de lutter contre elle, mais elle étendait, chaque jour davantage, son emprise sur moi.
Comme Edward me l'avait demandé, j'avais immédiatement écrit mon adresse à Scott Jenkins, de Seattle, mais je restais sans nouvelle de sa part. Quand la mi-juillet fut dépassée, la nuit revint, la vraie nuit, de plus en plus obscure, humide et silencieuse. La foule des rues avait sensiblement diminué, j'étais épuisée et faible. Je ne sortais plus que pour trouver de quoi me nourrir. Mon seul réconfort était, lorsque je m'endormais, de rêver, parfois. C'était toujours le même rêve, qui revenait en boucle. Le repas chez Billy. L'attitude de mes enfants, mes sensations de paix et de bien-être, les paroles étranges de Jacob. Mon rêve se poursuivait un peu plus loin que la première fois que je l'avais fait mais, ce que j'y voyais, je n'en comprenais pas le sens.
Jacob s'approchait toujours de nous, son parfum saisissant assaillait mes narines, il touchait ma main de ses doigts brûlants, puis je percevais la forme qui se glissait derrière lui et à laquelle je m'apprêtais à sourire. Mais quand je levais les yeux vers elle, c'était moi-même que je découvrais, quoi qu'il m'ait fallu un moment pour comprendre qu'il s'agissait bien de moi. Je me tenais, face à moi, naturelle et confiante. Différente, pourtant. Très différente. Mon double posait sa main sur l'épaule de Jacob, en un geste tendre. Elle ne disait rien. Ses longs cheveux noirs, qui n'étaient pas vraiment les miens, semblaient flotter derrière elle. Ses yeux, surtout, étaient remarquables. Leur iris avait une teinte violette très surprenante. Il m'avait fallu un moment pour réaliser que la Bella que je voyais était, de toute évidence, un vampire. Un beau vampire. Je regardais longuement son visage qui me fascinait, comme s'il n'était pas le mien (d'ailleurs, il ne l'était plus), constatant l'attirance irrépressible qu'il provoquait. Puis, invariablement, comme si quelque chose que j'ignorais l'amusait soudain, Edward se mettait à rire et me prenait dans ses bras, pendant que, plus loin, les Quileutes se levaient de table. Le rêve s'arrêtait là. Et je n'en faisais plus d'autre. Il était la source de sérénité à laquelle venaient s'abreuver mes sommeils. Sans lui, j'aurais sans doute sombré dans le désespoir. Cependant, je m'interrogeais sur la signification des paroles troublantes qu'y prononçait Jacob. Lorsque je m'éveillais, elles me laissaient toujours une sorte de sentiment mélancolique. J'en venais à me demander si je ne devais pas les comprendre comme l'affirmation que l'esprit de Jacob m'attendait, quelque part, comme il me l'avait dit lui-même dans les visions que j'avais eues à La Push…. s'il ne m'attendrait pas jusqu'à ma mort, et si cela n'impliquait pas, peut-être, que nous étions effectivement ces âmes-sœurs dont lui et moi avions parlé, il y avait si longtemps déjà. Je repensais à ce que le vieux Quil Ateara m'avait raconté à propos de l'esprit de Taha Aki. N'étais-je pas destinée à Jacob, en définitive… alors que je l'avais perdu ? Pourquoi ce lien semblait-il perdurer au-delà de la mort ? Comment avais-je pu lui survivre ! Comment en avais-je eu la force, tandis que je sentais bien, au fond de moi, que si Edward devait disparaître un jour, je ne saurais continuer d'exister ? Ces questions me hantaient, et avec elles, celles des choix que j'avais faits durant les années passées, comme elles l'avaient toujours fait en définitive, comme de vieux fantômes dont on reconnaît la présence familière, qui accompagnent à la manière d'un fardeau et d'un soutien, et avec lesquels on a appris à vivre.
Un matin, alors que j'avais cessé de l'attendre, je reçus un petit colis. Il contenait divers documents, un téléphone portable et une lettre. Elle était de la main d'Edward. Cette lettre, je l'embrassai quand j'en reconnus l'écriture. Edward s'inquiétait de moi, m'assurait qu'il avait confiance en ma force (s'il savait !), que Sarah et Karel se portaient bien, m'informait que les Volturi ne s'étaient toujours pas manifestés et qu'Alice n'avait plus eu de vision. Il m'engageait à quitter le lieu dans lequel je me trouvais, de ne plus utiliser que les faux documents d'identité et la carte bancaire que le colis contenait. Il m'appellerai bientôt sur le téléphone portable qu'il m'envoyait, ayant lui-même changé de numéro. Enfin, il me recommandait de faire attention à moi et me promettait que nous nous retrouverions bientôt. Je relus la lettre plusieurs fois, avant de jeter un œil aux faux papiers que Scott Jenkins m'avait fournis. Ils étaient parfaits. Ma photographie et ma signature authentifiaient les documents de manière surprenante. Le nom que je porterais à présent me fit sourire. Il n'était que partiellement une surprise. Désormais, je serais Vanessa Vircolacci. Le prénom était celui qui, dans mon premier rêve révélateur, quelques années auparavant, avait été attribué à ma fille, celle qu'Edward et moi avions eue et qui n'existerait jamais, lorsque j'avais fait en sorte de la soustraire à la menace que les Volturi faisaient peser sur elle. Voilà que cette menace pesait sur moi à présent, et ce prénom allait être le mien. Le nom, à consonance italienne, me sembla un clin d'œil à mon vrai prénom. Un instant, il m'évoqua également Vérone, et ses célèbres amants, des souvenirs et des songes me revinrent en mémoire. Que ce temps-là était loin !...
