Chapitre 13 : Perdue/ Lost

En quelques minutes, je fis mon bagage et m'apprêtai à partir. Après avoir restitué les clés de l'appartement qui avait été mon refuge durant cette étrange période, je filai à l'aéroport. Je ne savais absolument pas où me rendre. Devais-je aller loin, ou bien rester dans une courte distance ? Un moment, j'hésitai en regardant les destinations des prochains vols au départ. Helsinki, Stockholm, Budapest, Istanbul… autant de lieux qui m'étaient inconnus. Finalement, j'optais pour un vol promotionnel à destination de Bucarest, qui faisait une courte escale à Vienne. Le trajet durait quelques heures et j'aurais rejoint la ville dans la soirée. Alors que je m'étais rendue à un distributeur automatique de billets, afin de pouvoir m'acheter un sandwich, j'eus la curiosité de m'informer du montant déposé sur le nouveau compte qu'Edward m'avait ouvert. Lorsqu'il fut imprimé et que j'y jetai un regard, je dus pâlir, car un passant s'esclaffa en me dévisageant. C'était parfaitement indécent. Je me jurai de n'utiliser que le strict nécessaire et, ma première émotion passée, je rougis de honte. J'aurais tout aussi bien pu me rendre à Paris et élire domicile au Ritz pour les années à venir. J'aurais dû, peut-être…
Quand je débarquai à l'aéroport Henri Coanda, on m'apprit que des appartements pouvaient être loués dans le secteur de la place de l'Université, mais vu l'heure tardive, j'allais plutôt chercher un hôtel pour la première nuit. On m'en recommanda quelques-uns, qui semblaient correspondre à mon souhait, et je grimpai dans un taxi. Celui-ci me conduisit dans le centre de la ville. Je passai devant le premier hôtel qu'on m'avait indiqué, mais les tarifs pratiqués n'étaient pas ceux auxquels je m'attendais, alors je décidai de rechercher la rue du colonel Poenaru Bordea où devait se trouver un établissement qualifié de « charmant » par la personne qui m'avait renseignée à l'aéroport. Elle m'avait aussi procuré un petit plan avec lequel je parviendrais à me repérer sans difficulté. Pour rejoindre le lieu indiqué, il me fallait traverser la Dambovita. Je passai par le quartier Lipscani, admirant les façades de la vieille ville. Dans un enchevêtrement de petites rues, les bâtisses anciennes, certaines à l'état de ruines désolées, côtoyaient des immeubles rapidement rénovés dont on pouvait déplorer l'esthétique qui jurait avec le caractère d'ensemble.
Comme je me trouvais dans une ruelle assez sombre, j'entendis un sifflement. Je pressai le pas. D'une porte entrouverte, un visage déboucha devant moi. Immédiatement, une alarme retentit au fond de mon cerveau. Avant que j'aie eu le temps de réagir, cinq jeunes garçons, qui devaient avoir entre quinze et dix-huit ans tout au plus, m'entouraient. Il ne m'était plus possible de me mettre à courir. L'un d'entre eux, le plus âgé, dit quelques mots que je ne compris pas. Son regard étudiait chaque détail de ma personne. Il s'attarda sur mon bagage unique, mes vêtements, mes cheveux, mon visage… Il eut un petit sourire, presque déçu. Encore quelques mots, et mon sac me fut arraché. Je protestai, tentant de reprendre mon bien, mais l'enfant qui s'en était emparé sortit un canif pointu avec lequel il fit un geste dans ma direction.
« Ah ! Américaine ? », souffla, en allumant une cigarette, le jeune homme qui ne bougeait pas.
Sa voix traînante roulait les « r » et il me sembla que son ton avait quelque chose de méprisant. Durant une seconde, la flamme qui jaillit éclaira son visage. Il paraissait plus âgé qu'il ne devait l'être en réalité, déjà usé. Ses mains étaient noires de cambouis. Deux des plus jeunes garçons m'empoignèrent pendant qu'un troisième fouillait ma veste. Ils en sortirent mon téléphone et mon portefeuille. Le premier disparut immédiatement dans la poche d'un des gamins, le portefeuille fut tendu au chef la bande. Allumant son briquet d'une main, il l'approcha de ma fausse carte d'identité. Il eut un petit rire amusé. Puis la flamme s'éteignit. Il prit la carte, avant d'enfouir le portefeuille et tout ce qu'il contenait dans une des poches de sa veste, puis, d'un geste condescendant, me la tendit. A nouveau, il prononça quelques mots que je ne compris pas, me faisant signe de récupérer le document. Quand je l'eus saisi, ils détalèrent.
Tout s'était passé si vite ! En quelques minutes, j'avais été dépouillée de tout. Et par des enfants ! Tout ce qui m'avait permis de vivre jusqu'à présent, tout ce qui devait me permettre de pouvoir continuer, encore… J'étais seule, dans une ville étrangère, et je ne possédais plus rien. J'étais perdue, perdue pour de bon. Un abîme s'ouvrait devant moi, qui semblait vouloir m'absorber. Pendant un moment, je ne bougeai pas. Mes yeux fixaient l'obscurité, sans rien voir, écarquillés pourtant comme s'ils assistaient à un spectacle épouvantable. J'eus envie de m'accroupir, de me replier sur moi-même, pour me rassembler -enfin, ce qu'il restait de moi-, éviter de me répandre et de me dissoudre dans le vide qui avait envahi mon univers. Levant mon visage vers le ciel, je constatai qu'il était noir et lourd de nuages aux reflets violets et bleus. Que faire ? Que devais-je faire ? Je ne pouvais joindre les Cullen directement. Si l'ambassade ou la police du pays le faisait, ce serait d'autant plus évident. Je ne connaissais aucun de leurs numéros que je puisse appeler sans éveiller de soupçons et je n'avais, de toute manière, plus aucun moyen de communication. Au fond d'une des poches de mon jean, il ne me restait que quelques pièces, que ceux qui m'avaient dépossédée de tout n'avaient pas jugé bon d'emporter avec eux. Il fallait que je prévienne pourtant. Je pensai à la somme incroyable déposée sur mon compte, au téléphone sur lequel Edward allait m'appeler…
Quelques gouttes de pluie qui s'étaient mises à tomber, imperceptibles d'abord, puis plus lourdes, me tirèrent de ma réflexion. Je les sentais glisser sur mes cheveux, dans ma nuque. J'eus un frisson.
Bouge, Bella !, me dit une voix en moi-même.
Je fis un pas. La pluie tombait de plus en plus fort. Je devais me mettre à l'abri.
Avance !
Sans m'en apercevoir vraiment, je m'étais mise à courir. Je parcourus des rues illuminées où se pressait davantage de monde. Une façade attira mon attention, une sorte de restaurant me sembla-t-il. Je poussai la porte. A l'intérieur, l'ambiance était chaleureuse et bruyante. J'étais trempée. Un serveur me dévisageait, l'air mi-inquiet mi-amusé. Il s'approcha de moi. Je lui demandai s'il parlait ma langue, il hocha la tête. Alors, je tentai d'expliquer. Il m'écouta poliment, mais comment aurait-il pu se sentir concerné par ce que je racontais ? Peut-être même pensait-il que j'étais folle ? Je ne représentais aucun intérêt, n'ayant même plus les moyens de consommer ou de monnayer quelque service que ce soit. Mon air perdu sembla cependant l'attendrir et il me conduisit vers une femme qui me demanda en quoi elle pouvait m'aider. Je voulais téléphoner. Proposai quelques pièces. Me renseignai sur l'indicatif à faire pour sortir du pays et sur le numéro de l'endroit dans lequel je me trouvais afin d'être rappelée. Très aimablement, la femme me procura une feuille de papier et un crayon. J'allais appeler Billy. Il était la seule personne dont je connaissais le numéro et à qui je pouvais demander ce service. J'ignorais l'heure qu'il devait être à Forks, j'espérai qu'il me pardonnerait si je le tirais de son sommeil.
Le cœur cognant dans ma gorge, j'écoutais les sonneries se succéder. Au bout d'un moment, on décrocha. Comme à son habitude, Billy ne posa pas de question. Il prit le numéro que je lui indiquai et m'assura qu'il préviendrait les Cullen dès qu'il aurait raccroché. Ensuite, j'attendis. Plusieurs longues minutes. Soudain, le téléphone sonna. Je décrochai. C'était Edward.
« Oh, mon Dieu, Edward… je suis tellement désolée ! »
Ma voix tremblait, irrépressiblement.
« J'ai essayé d'appeler sur le nouveau portable qui t'a été envoyé, mais personne n'a répondu. Que s'est-il passé, Bella ? Est-ce qu'on t'a fait du mal ?
_ Non, non. Mais on m'a tout pris… et c'étaient des enfants ! Des enfants, Edward ! J'ai été stupide, je n'ai rien vu venir et je n'ai pas pu réagir. Il faut que tu fasses quelque chose… pour ne pas qu'ils vident le compte… »
En plus de ma peine, je sentais la colère s'éveiller en mon cœur. Une colère froide. Contre moi-même et ma propre faiblesse. Oh, que je haïssais cette faiblesse lamentable ! Ridicule. Et, en définitive, dangereuse.
« Ecoute, Bella, répondit Edward. Ne t'en fais pas. Tu vas rester où tu es. Je vais venir te chercher. Je pense qu'il n'y a pas de raison, maintenant… J'arrive tout de suite. Dans quelques heures. »
Je lui indiquai le nom de l'endroit où je me trouvai, le Carul cu bere, ainsi que l'adresse inscrite sur la petite carte que m'avait tendue l'hôtelière. Ce ne fut qu'après avoir raccroché que je réalisai : je n'allais pas pouvoir rester là plus de quelques heures, et Edward n'arriverait sans doute pas avant le lendemain. Peut-être même lui faudrait-il deux jours. J'allais errer, dans les rues, comme une âme en peine, en faisant en sorte d'éviter d'autres ennuis, attendant qu'il me trouve... Je devais espérer qu'il me trouverait !

J'expliquai ce que je comptais faire à la personne qui s'occupait du restaurant : j'attendais quelqu'un et j'allais revenir régulièrement, pour voir s'il était arrivé. Elle se montra compréhensive et sympathique. Je restai un moment à l'intérieur, le temps de me sécher complètement, puis, comme le temps passait, je sentis que je ne devais pas abuser de leur gentillesse et m'apprêtai à partir. Dehors, il faisait nuit noire, mais la pluie avait cessé. L'air était très humide, cependant. Je ne pourrais pas rester dehors toute la nuit. Il fallait que je trouve… un endroit où je serais en sécurité. Les mains dans mes poches, je suivais des petits groupes d'amis qui semblaient savoir où se rendre. De jeunes roumains, particulièrement bruyants, attirèrent mon attention. A quelques rues de là, ils pénétrèrent dans une sorte de club. Je lus sur la pancarte : Expirat & Other Side. On me laissa entrer à leur suite, en me tendant un ticket. C'était un bon pour une consommation gratuite. Comme je remerciai le jeune homme au style soigné qui venait de m'accueillir, il me demanda si j'étais américaine. J'acquiesçai. Alors, son sourire s'élargit et il m'offrit un deuxième ticket en me souhaitant la bienvenue. Le lieu promettait d'être bruyant mais, au moins, je serais au chaud pour la nuit. Ce n'était pas le type d'endroit où j'avais l'habitude -ou l'envie- d'être. Ce genre de lieu, ou de musique, n'était pas du tout dans mes goûts. J'avais l'impression d'être soudain forcée de vivre la vie de quelqu'un d'autre. Pendant longtemps, je me tins dans un coin, refusant régulièrement certaines invitations. La nuit avançait. L'ambiance changeait progressivement. Il faisait très chaud, ce qui était plutôt une bonne chose, tout comme, en définitive, la musique trop forte, qui m'empêchait d'entendre mes propres pensées. Ceux qui s'intéressaient à moi, malgré mes efforts pour les dissuader, se faisaient de plus en plus nombreux et embarrassants. Pour échapper au dernier qui refusait de lâcher mon bras, je m'avançai vers le bar. Mon estomac, vide depuis plusieurs heures, était douloureux. A cause des évènements de la journée aussi, sans doute. J'aurais préféré pouvoir manger quelque chose et me relaxer dans un endroit calme, mais je n'avais droit qu'à deux boissons et je ne pourrais vraisemblablement pas dormir. Je tendis un ticket. La fille derrière le comptoir, qui courait en tous sens, posa immédiatement devant moi un verre au contenu transparent avant de repartir servir quelqu'un d'autre. Apparemment, je n'avais pas le choix. Je goûtai le liquide. Il brûla ma gorge, emplissant ma bouche et mes narines d'un parfum fort et légèrement amer. Mais il était sucré, également, et contenait de quoi me donner l'énergie de tenir… jusqu'au matin. Il apaisa rapidement la tension de mon estomac et de mon esprit, ce qui fut, instantanément, un réel soulagement. Le garçon qui refusait de me laisser tranquille se frayait à nouveau un chemin jusqu'à moi et je repartis, laissant le verre vide sur le bar, à la recherche d'un endroit où demeurer invisible.
Au fond de la pièce, s'ouvrait un passage que je n'avais pas remarqué. L'empruntant, je pénétrai dans une autre salle, au style très différent. L'ambiance y était plus recherchée, intimiste et moderne, l'éclairage tamisé. Quelques néons roses et oranges au-dessus du bar diffusaient une lumière douce. De petits salons étaient aménagés autour de tables basses, qui permettaient aux groupes de s'asseoir et de discuter loin du bruit et de l'agitation. Il s'agissait de la seconde partie du club. Elle était aussi bondée que la première et je me décidai à attendre qu'un siège se libère quelque part pour pouvoir reposer un peu mon dos douloureux d'être restée debout trop longtemps. Je pensai aux Cullen. Ils ne souffraient jamais d'avoir à rester statiques, eux. Ils n'étaient jamais fatigués, n'avaient jamais sommeil. Moi, j'en ressentais le besoin, à cet instant précis. Il se faisait si pesant et impérieux que je me demandais si je n'allais pas finir par devoir trouver un endroit, fût-il au sol, où m'asseoir et m'adosser, un mur, contre lequel je serais bien capable de m'endormir. Pour quelques minutes au moins ! Un tabouret se libéra au bar. Je m'y précipitai. Immédiatement, l'homme qui se tenait derrière se pencha en avant. Je tendis le deuxième ticket.
Un verre rose fut posé devant moi, autour duquel j'enroulai mes doigts. Il était frais. Je frottai mes yeux. Un peu plus loin, de l'autre côté du bar, un visage attira mon regard. Malgré la lumière chaude des néons, il semblait très pâle. Il appartenait à un homme entièrement vêtu de noir. Près de lui, se trouvait une très jeune fille, trop maquillée et déshabillée, qui semblait parler toute seule. Je plissai les yeux. Etait-il possible… ? L'homme bougea, lentement. Il approcha son visage du bras de la jeune fille. Il paraissait respirer le parfum de sa peau. Elle avait cessé son babillage et s'était pétrifiée, les yeux mi-clos. Les lèvres pâles se posèrent sur son épaule nue, puis l'homme tourna son visage dans ma direction. Alors, je sus qui il était. Il était chez lui. Il était un vampire. Stefen.
Mon nez plongea immédiatement dans mon verre. Durant quelques secondes, je retrouvai des images oubliées. Instinctivement, je fouillai des yeux la pièce. Je cherchai… l'autre. Vladimir. Il ne pouvait être loin. Effectivement, je le découvris, assis dans un angle, entouré de trois jeunes personnes qui semblaient captivées par ses paroles. Un malaise me vint. J'assistais à une scène que je n'avais encore jamais eu l'occasion de voir. Ces deux vampires, ces prédateurs, choisissaient leurs proies. Et c'étaient des proies humaines. Ici, pas de traque, ni de lutte. Ce n'était pas une chasse. Les futures victimes se présentaient d'elles-mêmes, attirées comme des insectes par la lumière vive, s'offraient instantanément. J'étais sans doute la seule à savoir de quoi il retournait et j'eus soudain le sentiment d'être complice d'un crime. Il me sembla que je devais tenter de détourner ces jeunes personnes de leurs séducteurs. Si l'occasion se présentait, j'essaierais de leur parler. Il fallait que je trouve quelque chose à dire… qui ne ressemble pas à un délire. Quand je relevai mes yeux, ce fut pour découvrir que ceux de Stefen étaient toujours posés sur moi. Son regard croisa le mien et je sursautai. L'effet fut instantané. Jamais regard n'avait été pour moi plus dissuasif. En un éclair, je compris. Il était certainement trop dangereux de se faire remarquer. Pour eux, je n'étais qu'une proie potentielle parmi d'autres. Je n'avais pas besoin de cela, en prime ! Je devais simplement espérer qu'ils ne s'intéressent pas subitement à moi. Mieux valait un être humain trop collant qu'un vampire assoiffé. Aussi, je glissai de mon tabouret et regagnai la première salle du club, laissant mes semblables à leur sort, contre lequel je ne pouvais rien.
Je n'étais pas fière de moi.

Il devait être six heure du matin lorsque je sortis. L'air extérieur était frais. L'aube teintait le ciel de rose, il faisait déjà clair. La journée allait être longue. Je déambulai dans les rues. Mon estomac me tirait jusqu'à la nausée, ma tête était lourde. Il me semblait que je ne tiendrais plus très longtemps. Que je pouvais m'écrouler d'un moment à l'autre. Mais, peu à peu, le soleil devint plus chaud, et l'énergie me revint. En milieu de matinée, la ville commença à s'emplir, de-ci de-là, d'odeurs de nourriture qui me levaient le cœur. Comme midi approchait, je retournai à la brasserie dans laquelle j'étais entrée la veille, le cœur gonflé de l'espoir qu'Edward m'y attendait déjà, peut-être. Dès que je passai la porte, mes yeux cherchèrent dans la salle. Edward n'était pas là. L'hôtelière me reconnut. Je lui demandai si un homme n'était pas venu, qui aurait eu l'air d'attendre ou de chercher quelqu'un. Elle me répondit que non. Je dus avoir l'air plus déçue que je ne pouvais l'imaginer car son visage prit un air tout à fait désolé. Je la remerciai cependant et lui annonçai que je repasserais dans la soirée. Je m'apprêtais à quitter les lieux, quand elle m'attrapa par la manche. Elle voulait savoir si je n'avais besoin de rien. Alors je lui demandai s'il m'était possible de boire un verre d'eau avant de repartir. La femme me regarda un moment. Elle comprit que j'avais passé la nuit dehors et m'offrit de manger quelque chose. J'étais tellement affamée que la reconnaissance que j'éprouvai à cet instant me fit monter les larmes aux yeux. Je me jetai sur la première tranche de pain qui arriva sous mes doigts. Il m'apparut que jamais je n'avais vraiment saisi ce que c'était que de souffrir de la faim et le bonheur que l'on devrait éprouver, chaque jour, à voir ce simple besoin satisfait. Quand j'eus fini mon repas, je proposai à ma bienfaitrice de les aider, autant que je le pourrais, après leur service. Je débarrassai les couverts, essuyai et rangeai des verres, préparai des tables pour le soir.
Vers le milieu de l'après-midi, je sentis à nouveau la fatigue fondre sur moi. Sonia remarqua mon épuisement et me proposa d'aller m'allonger dans une petite pièce qui servait de bureau et dans laquelle se trouvait une banquette. Ne sachant s'il me faudrait encore passer la nuit dehors, j'acceptai volontiers. Quelques minutes plus tard, je dormais à poings fermés. Je pus ainsi dormir deux ou trois heures, ce qui, même si cela n'était certainement pas suffisant, me permit de me reposer un peu. Dans les toilettes, un miroir me renvoya un reflet que j'eus du mal à reconnaître et je pris un peu de temps pour me débarbouiller et coiffer mes cheveux avec mes doigts, comme je pus. J'avais honte de l'état dans lequel Edward allait me retrouver.
Je quittai le restaurant en informant Sonia que je repasserais plus tard, avant la fermeture. Je lui fis aussi une brève description d'Edward -avec des yeux que je qualifiai de brun clair- afin qu'elle puisse l'identifier s'il se présentait en mon absence.
Mes pas me conduisirent, à quelques rues de là, devant une église étonnante, d'allure un peu orientale. Mon corps ayant cessé de souffrir, mon esprit avait retrouvé sa capacité à apprécier la beauté qui m'entourait. Le porche du bâtiment était ouvert, soutenu par quatre colonnes délicatement et fastueusement ornées de feuillages et de motifs naturels. La balustrade était également décorée de végétaux et les panneaux latéraux de lions qui se débattaient entre des lianes. Il me sembla aussi identifier, parmi toutes les fresques qui ornaient les murs, le personnage biblique de Samson, en train de se battre contre un lion. J'y vis des anges aussi, qui étaient Michaël et Gabriel, les protecteurs du monastère Stavropoleos, comme l'expliquait un prospectus que je pris sur un présentoir. J'entrai, et ce que je découvris me coupa le souffle. L'intérieur était somptueux, des peintures recouvraient les murs dans leur quasi totalité, les boiseries sombres des sièges étaient joliment sculptées, la lumière de la fin du jour qui filtrait à travers les vitraux clairs donnait à l'ensemble une atmosphère résolument magique. L'ambiance qui régnait là me troubla profondément. Quelques formes, vêtues de noir, se déplaçaient rapidement de porte en porte. Je m'assis un moment. Tout était si calme ! Le lieu imposait le recueillement. Mes pensées s'envolèrent rapidement vers mes enfants, si loin de moi, vers mon père, vers Jacob. Pour la première fois, depuis que j'avais cessé d'être une enfant, je fis une prière.
Derrière l'église, je découvris ensuite un jardin étonnamment paisible, avec des fontaines et une cour dallée dans laquelle je fis quelques pas. Une fillette de six ou sept ans jouait là, près de sa mère, qui semblait perdue dans ses pensées. Je lui souris, et l'enfant me rendit mon sourire. Puis je m'éloignai, m'approchant d'un grand arbre, sur le tronc duquel j'appliquai ma main. A sa base, reposaient de vieilles croix en pierre sculptée. Je fermai les yeux. Inspirai profondément. Un courant d'air frais chatouilla mon cou. Un léger parfum de lilas et de miel monta à mes narines. Mes yeux s'ouvrirent quand je sentis deux bras se refermer délicatement autour de mes épaules, comme dans un rêve amoureux.
« Oh, Bella… tu es là.
_ Que… ? Edward ! »
Je me retournai. C'était lui. C'était bien lui. Mon front se posa contre son cou. Mes bras l'enlacèrent, le serrèrent, aussi fort que je pus, comme pour m'assurer de sa réalité.
« Tu es là… enfin !, murmurai-je d'une voix étranglée. Mais comment… ? Tu es passé à la Carul ?
_ Oui. On m'a dit que tu reviendrais dans la soirée. Mais je ne pouvais pas attendre.
_ Ils ont été si gentils avec moi… Mais comment es-tu arrivé jusqu'ici ?
_ Je t'ai cherchée. Et je viens de te trouver… dans sa pensée. »
Du menton, il désignait, derrière nous, la fillette qui se tenait au milieu de la cour et nous regardait, l'air intrigué. Je souris, et soupirai.
« Edward… je suis si fatiguée. Je n'en peux vraiment plus. Ramène-moi, je t'en prie ! Ramène-moi chez nous. »
Edward embrassa mon front, resserra ses bras autour de ma taille, puis plongea ses prunelles dorées dans mes yeux las. J'y vis une ombre passer, je perçus le mouvement de ses sourcils. Il y avait quelque chose…
« Nous n'allons pas rentrer, Bella, et nous devons quitter la ville immédiatement. Quand je suis arrivé à l'aéroport tout à l'heure, j'avais un message d'Alice. Démétri a perçu mon déplacement et il s'est lancé immédiatement à mes trousses. Aro ne croit pas un mot de ce que ses émissaires lui ont rapporté. En fait, il espère bien que ce n'est pas la vérité. Démétri ne va pas tarder à arriver ici, maintenant. Nous devons attraper le premier vol qui quittera le pays. Je vais m'occuper de toi. Te cacher quelque part…
_ Oh non, Edward, je t'en prie, gémis-je, ne me laisse plus seule ! »
Tendrement, il embrassa mes paupières.
« Viens, Bella, allons-nous en. »
Sa main glissa le long de mon bras et saisit la mienne. Alors, je remarquai, sous le masque impassible de son visage surnaturel, l'expression singulière de sa bouche, la légère tension le long de sa mâchoire.
« Qu'y a-t-il, Edward ? Il est arrivé quelque chose à quelqu'un ? »
Il secoua la tête.
« Non. Mais… je suis un peu inquiet. Alice m'a dit… Alec est avec Démétri, cette fois. Aro lui a demandé de ne pas nous faire de mal, mais Alice pense qu'il pourrait ne pas respecter le souhait de son maître. Il est vraiment… enragé. »

Je me tus.
Il fallait fuir. Encore. Et vite.

Mon existence et celle d'Edward en dépendaient.