Chapitre 14 : Fuite/ Flight
A l'aéroport, je vis Edward regarder nerveusement autour de nous à plusieurs reprises. Devais-je m'attendre, d'une seconde à l'autre, à voir surgir devant nous ceux qui nous pourchassaient ? Au détour d'une allée, alors que je m'y attendrais le moins… Faudrait-il courir ? Je n'en aurais sans doute pas la force. Edward, lui, pourrait disparaître en un instant, s'il le fallait. Et j'espérais qu'il n'hésiterait pas à le faire. Moi, j'avais conscience de me traîner. Je me sentais à bout. Molle et vide. J'avais le sentiment d'être un poids. Mon angoisse me lançait, comme une douleur sourde au fond de ma poitrine. J'avais peur pour Edward. Peut-être valait-il effectivement mieux pour lui qu'il m'abandonne. Qu'allions-nous devenir ? Où pourrions-nous nous cacher ? Jusqu'à quand, encore, faudrait-il fuir ?
Après qu'il eut pris les billets, nous nous dirigeâmes vers la salle d'embarquement.
« L'avion décolle dans une demi-heure, annonça-t-il, nous avons de la chance : il restait des places.
_ Où allons-nous ?
_ Ankara. Bella… tu… tu te sens bien ?
_ Pourquoi ? »
Il avait tendu sa main et caressait ma joue.
« Tu es si pâle…
_ Je suis très fatiguée, Edward, mais… ça va aller.
_ Oh, mon pauvre amour… Je suis tellement désolé de ce que tu as dû vivre… de ne pas avoir été là, avec toi, pour te protéger et veiller sur toi ! »
Il me serrait contre lui. Je sentais sa poitrine vibrer à chacune de ses paroles. J'aurais tant voulu fermer les yeux et m'abandonner.
« Tu veilles assez sur moi, Edward, soufflai-je. C'est de ma faute. Je ne suis pas capable de m'en sortir toute seule. Tu vois, je suis une vraie…
_ Bella, me coupa-t-il en faisant glisser ses mains autour de mon visage et en plongeant son regard dans le mien, tout ce qui arrive est uniquement de ma faute. C'est parce que je t'ai entraînée dans mon monde que nous en sommes là. Si je n'étais pas entré dans ta vie, rien de tout cela ne serait arrivé. J'en ai bien conscience. Ne te fais aucun reproche. Tu as assez de courage et de force, crois-moi. C'est moi qui ai fait de ta vie un enfer. »
Je voulais protester, lui dire que, sans lui, il n'y aurait pas eu, il n'y avait pas de vie pour moi, mais il m'attira à nouveau contre lui et son parfum me submergea. Je le sentais, avec beaucoup plus d'intensité que d'ordinaire. Peut-être parce que nous étions restés longtemps séparés, peut-être à cause de ma fatigue, de ma faim et de mon manque de sommeil… Son odeur envahissait ma bouche, mon esprit, chaque pore de ma peau. Ses doigts autour de ma nuque déclenchèrent un frisson qui courut le long de mon dos et descendit dans mes jambes. Elles ployèrent.
« Bella !
_ Je vais… bien, assurai-je. Il faut que je dorme. Beaucoup. Que je mange aussi. »
Je levai les yeux vers Edward. Il paraissait inquiet. Sans doute n'aurais-je pas le temps ou la possibilité de me reposer avant longtemps. Quand pourrais-je simplement prendre une douche ou m'allonger ? Je ne pourrais le suivre toujours dans sa course, je n'y survivrais pas.
Edward dut comprendre ma pensée -ou bien était-ce à cause de l'expression de mon visage ?- car il expliqua :
« Tu vas manger et dormir dans l'avion. Je vais faire en sorte de prendre un vol plus long ensuite, cela te laissera le temps de te reposer. Il faut juste que nous nous éloignions… Après, cela ira mieux. »
Je souris. Oui. Tout irait mieux. Dès que j'aurais retrouvé un peu d'énergie.
« Bien sûr », soufflai-je.
Peu après le décollage, j'appuyai mon front contre l'épaule d'Edward. Mes paupières étaient si lourdes, ma nuque si douloureuse… Je m'endormis avant même de m'en apercevoir et il me sembla que quelques secondes, seulement, étaient passées lorsque la voix d'Edward murmura à mon oreille que nous n'allions pas tarder à atterrir. Je dévorai un petit sandwich et une barre de céréales qu'il avait pris pour moi dans l'avion pendant qu'il retirait, à l'aéroport d'Ankara, nos billets pour une nouvelle destination et écoutait attentivement les messages laissés sur son téléphone portable. A nouveau, les sourcils froncés, il se remit à scruter le hall dans lequel nous nous trouvions, les écrans annonçant les arrivées et les départs, tout son corps tendu et aux aguets. Devant son attitude, mon estomac se noua mais je me forçai à demander :
« Où sont-ils ?
_ Alice les a vus en Roumanie, près d'une vieille église à la façade peinte. Là où je t'ai retrouvée, j'imagine… Ils n'étaient pas sur le même vol que nous, mais je suppose qu'ils arrivent par le prochain et… il atterrit un peu avant que le nôtre ne décolle. Malheureusement, il n'y en a pas d'autre. Ecoute, Bella, voilà ce que… »
Il s'interrompit. J'avais levé un index. Mon estomac avait soudain refusé d'accepter ce que je venais d'avaler. C'en était trop pour mon corps épuisé : j'allais vomir. Je me précipitai en direction des toilettes. Je n'avais pas ressenti un tel malaise depuis bien longtemps. Il me sembla qu'avec lui, tout refluait. Mes pires souvenirs, les images horribles qui peuplaient ma mémoire mais que j'avais réussi à enfouir, à faire taire, à effacer presque, toutes ces sensations trop fortes, insupportables… Chacune menaçait de ressurgir, de m'engloutir et, en définitive, de m'anéantir, à ce moment précis où la porte des toilettes se refermait sur moi.
Quand les contractions de mon estomac eurent cessé et que ma terreur se fut, pour un instant, évanouie, j'essuyai mes joues inondées de larmes et m'avançai vers un des lavabos alignés devant un immense miroir qui couvrait toute la longueur du mur. J'hésitai avant de rencontrer le regard de mon reflet, mais il me fallait y faire face, comme il me fallait faire face à la réalité de mon existence. Mes yeux étaient rouges et gonflés, très cernés d'une ombre grise, presque violette. Mon front était en sueur, mes joues creuses, livides, mes cheveux gras et en désordre. Un fantôme. Voilà ce que j'étais devenue. Je ne ressemblais plus vraiment à un être humain, à un être… vivant. Comment Edward pouvait-il toujours aimer un fantôme ? Je devais retrouver du courage. Je devais retrouver ma dignité et mon humanité. Si la mort venait à notre rencontre, il fallait qu'elle me trouve digne, digne et forte de l'amour que j'avais éprouvé pour tous ceux qui avaient compté et comptaient toujours dans ma vie. Ils étaient les seuls pour qui je devais avoir ce courage. Je ne devais penser qu'à eux et me montrer à la hauteur. Digne et humaine.
Je fis couler l'eau, rinçai mon visage et mes yeux. Un moment, je trempai ma bouche dans le liquide frais au creux de mes mains. Une femme entra. Par la porte entrebâillée, j'aperçus Edward. J'allai vers lui, poussai la porte.
« Est-ce que ça va, Bella ?
_ Tu crois que tu pourrais me trouver une serviette, Edward ?, demandai-je d'une voix sourde. Une serviette et… une brosse à cheveux. Et même une brosse à dents, s'il te plaît. Je… j'ai besoin de me laver un peu.
_ Bien sûr. »
Il disparut quelques minutes. Peu à peu, je commençais à ressentir la fatigue de l'effort que j'avais fourni. Mes côtes étaient douloureuses, mon dos également. Je tremblais. Mais, quelques part, je me sentais soulagée. Ma pensée s'éclaircissait. Edward revint bientôt avec un petit nécessaire de toilette et une serviette portant le sigle de l'aéroport dans lequel nous nous trouvions. Je remplis ma bouteille d'eau et entrepris de laver mes cheveux. Quelques personnes allaient et venaient autour de moi, mais je ne m'en préoccupais pas. J'essorai mes cheveux, les enveloppai dans la serviette quelques minutes, puis les brossai et les coiffai. Ensuite, je retournai dans une des toilettes et utilisai la serviette pour me rafraîchir, frottant soigneusement chaque partie de mon corps fébrile.
Lorsque je ressortis, finalement, rejoindre Edward, mon esprit s'était apaisé. J'étais résignée et, me semblait-il, solide. Prête à affronter tout ce qu'il me faudrait affronter.
« Je t'écoute, dis-je simplement. Que dois-je faire ? »
Pour toute réponse, il m'attira contre lui et me serra longuement dans ses bras.
« Quand ce sera l'heure, Bella, expliqua-t-il après quelques secondes de silence, tu embarqueras. Sans moi. Ne t'inquiète pas, je te rejoindrai. Je vais essayer de mettre Démétri sur une fausse piste… en m'éloignant un peu.
_ Et si tu ne me rejoins pas, Edward ? »
Il hésita, puis secoua la tête.
« Je serai là, Bella. Fais-moi confiance. »
Ses doigts saisirent les miens.
« Viens, il nous reste une bonne heure. Nous allons faire quelques emplettes. Tu as besoin de certaines choses. J'aurais dû te les apporter. Je n'y ai pas pensé, j'en suis navré. »
Et il m'entraîna dans les couloirs, vers les vitrines des nombreux magasins de l'aéroport.
Comme Edward l'avait voulu, je me retrouvai seule pour l'embarquement. Je ne pouvais m'empêcher de regarder avec inquiétude autour de moi, de scruter chaque visage, d'épier chaque mouvement. Je n'espérais qu'une chose : voir Edward réapparaître à mes côtés et m'assurer que tout irait bien. Je priais pour que le vol en provenance de Bucarest soit retardé et que le nôtre parte à l'heure. Je cheminais, bien sagement, avec la file des passagers qui passaient par les différents couloirs et portiques en direction de la dernière salle d'attente. Il me semblait que j'étais quelqu'un d'autre. Vêtue d'un jean, d'un t-shirt et d'un pull neufs, un petit sac de voyage renfermant mes vieux vêtements et mes affaires de toilette sous le bras, une paire de lunettes de soleil posée sur le sommet de mon crâne, je devais avoir l'air de la parfaite touriste occidentale en attente d'exotisme. Au moins, j'avais meilleure allure qu'à notre arrivée. Mes cheveux étaient propres et secs, mon visage devait paraître plus calme, également. Dans l'aéroport, l'air était frais et respirable, mais à l'extérieur, la nuit semblait très chaude et moite. Je me demandais où Edward avait bien pu aller, jusqu'à quelle distance il pourrait s'éloigner sans craindre de rater le décollage de notre avion. Je serrais contre moi mon billet à destination de Bombay. Le vol serait long, cette fois-ci. Suffisamment pour mettre, entre nous et nos poursuivants -si nous parvenions à leur échapper- assez d'espace et de temps pour prendre une nouvelle avance.
Quand on nous demanda de bien vouloir emprunter le couloir qui menait à l'appareil, mon cœur se serra. Edward n'était toujours pas revenu. Je voulais m'attarder, mais une employée de l'aéroport me fit signe et, avec un sourire aimable, m'invita à suivre le groupe des voyageurs.
Une fois à l'intérieur de l'appareil, je trouvai ma place, m'y installai. Edward devait occuper celle qui se trouvait à côté de la mienne. Le visage tourné vers l'arrière de la cabine, je dévisageais tous ceux qui, un à un, s'avançaient à la recherche de leur siège. A chaque seconde, à chaque nouveau visage ma gorge devenait plus sèche, mon souffle plus court. Edward… Où était-il ? Il me semblait que la cabine était comble, on n'allait plus tarder à fermer l'accès. Par le hublot, j'apercevais de petites lumières rouges et blanches, dans le lointain, des ombres sur la piste. Ma gorge était en feu. Ma respiration brûlait mes narines, mon cœur cognait dans mes oreilles. J'ouvris le petit sac que je portais avec moi à la recherche de la bouteille d'eau que j'y avais rangée un peu plus tôt. Mes doigts rencontrèrent une petite forme arrondie et fraîche, métallique. Je sursautai. C'était le téléphone portable d'Edward. Pourquoi se trouvait-il là ? Il y avait autre chose, aussi. Son portefeuille, avec sa carte de crédit à l'intérieur et un petit papier sur lequel était noté un numéro... Soudain, je compris. Il me les laissait pour que je puisse les utiliser, au cas où il ne reviendrait pas. Je sentis monter en moi une vague de panique qui chassa tout le sang de mon visage. Oh, non ! D'une main, je couvris mes yeux. A l'intérieur de l'appareil, le mouvement avait cessé. Tous les voyageurs étaient installés. J'allais… j'allais me lever, expliquer qu'il manquait quelqu'un, quelqu'un qui devait voyager avec moi. On allait attendre un peu… De mes deux mains, j'agrippai le dossier du siège devant moi avec la ferme intention de me précipiter vers la première hôtesse que je rencontrerais.
« Qu'est-ce que tu fais, Bella ? »
Je sursautai. Edward venait d'apparaître à mes côtés. Il était assis, tranquillement, comme s'il avait été là depuis le début. Il levait les sourcils. Je m'effondrai dans mon siège.
« Oh, Edward… !, m'exclamai-je dans un soupir. J'ai failli mourir de peur. Tu… m'as laissé… ton téléphone, tes affaires…
_ Une simple précaution. Rassure-toi. Je suis entré au moment où on fermait les portes. Je pense que nous sommes en sécurité maintenant. Et pour plusieurs heures. Il n'y a pas d'autre vol pour Bombay jusqu'à demain. Nous allons pouvoir… respirer un peu. »
Je pris sa main, secouai la tête.
« Jusqu'à quand ? Tu crois vraiment pouvoir continuer longtemps comme ça ?
_ Le temps qu'il faudra. Je suis capable…
_ Pas moi, Edward. Je ne pourrai pas.
_ Alors, laisse-moi te cacher quelque part… m'assurer que tu pourras attendre confortablement. Le temps que j'aille m'expliquer si on me le demande. »
Pendant quelques secondes, je contemplai sa main dans la mienne. La forme de ses doigts, sa peau pâle, veinée de bleu, fraîche et si fine en apparence. Une peau, une main qui avait plus d'un siècle… et que je tenais là, entre mes doigts fragiles de mortelle. Quelle chose incroyable ! Mon existence avait vraiment été extraordinaire.
On annonça le décollage. Je fermai les yeux, serrant toujours contre mon cœur la main merveilleuse de celui que j'aimais.
« Ce n'est pas une vie, Edward, repris-je calmement quand l'avion se fut stabilisé. Se cacher, fuir, attendre… seule. Ce n'est pas une vie pour moi. Je n'ai pas… le temps. Est-ce que tu peux comprendre ?
_ Quoi ?
_ Pour toi, une année, dix… ne sont rien. Mais pour moi, chaque seconde compte. J'ai voulu vivre, Edward, pour goûter la vie, la vie d'un être humain. C'est ce que tu voulais aussi, n'est-ce pas ? »
Les lèvres serrées, Edward hocha la tête en silence.
« J'ai vécu pour aimer ce qu'il y avait à aimer dans ma vie. Ma famille, Jacob, toi, mes enfants… Si je ne peux pas passer chaque minute de mon existence auprès de vous… de ceux qu'il me reste, alors je n'ai plus de vie. Je ne voudrais pas tomber malade ou mourir accidentellement à l'autre bout du monde alors que j'attends de vous revoir. Je suis trop faible pour… Je pense… Je pense sincèrement, Edward, que ma vie a été bien remplie. Oh, je sais… il y aurait tellement à faire encore, mais… c'est un peu compliqué pour moi aujourd'hui. Et j'ai déjà vécu tellement ! Des choses que je n'aurais jamais pu imaginer, des choses magnifiques, inespérées…
_ Bella, tu parles comme si… tu me fais peur !, murmura Edward en se penchant vers moi et en saisissant fermement ma main.
_ Ce que je veux dire c'est… que je suis prête, je crois… non, j'en suis sûre. Je me sens… bien. Au fond de moi, je suis en paix. Mais je suis si lasse, Edward, si fatiguée en même temps. Tu sais, j'ai eu beaucoup de temps pour réfléchir, pour me rendre compte de certaines choses… Et je crois que si les Volturi nous retrouvent…
_ Ils ne nous retrouveront pas, Bella, articula Edward, la mâchoire crispée.
_ Ils nous retrouveront forcément. Tu le sais. J'espère seulement que Sarah et Karel vivront heureux. Que tu vivras… Je voudrais que tu me fasses une promesse, Edward… »
Les iris d'or d'Edward plongeaient dans mes pupilles. Il eut un silence. Il n'y eut plus que le silence. Il n'y eut plus de temps.
Tu as eu raison de leur dire que tu m'avais tuée… C'est ce que j'aimerais que tu fasses, Edward.
« Quoi ?
_ Je… »
Il avait à nouveau clairement entendu ma pensée et je ne comprenais toujours pas comment ce phénomène pouvait se produire. Cela n'avait pas vraiment d'importance, au fond. Edward entoura mon visage de ses mains, m'attira vers lui, son front pressé contre le mien.
« Jamais, Bella, tu m'entends !, murmura-t-il d'une voix à peine audible. Voilà ce que tu penses ! Jamais… ! Je ne te survivrais pas.
_ Il le faudra peut-être Edward, dis-je en caressant son visage du bout de mes doigts. Je préfèrerais… très franchement, tu sais… Alec… C'est une vengeance qu'il cherche. Rien ne pourra l'apaiser. Si quelqu'un doit m'ôter la vie, je préfère… je veux que ce soit toi. Et tu veilleras sur nos enfants.
_ Je ne veux pas t'entendre prononcer de telles paroles, Bella ! Tu es épuisée, désespérée aussi, sans doute, mais je t'assure… il reste de l'espoir. Chut ! Viens, viens là. »
Edward allongea son bras autour de mes épaules, m'allongea contre lui. J'enfouis mon visage dans sa poitrine. Un moment, il caressa mes cheveux, le regard perdu, lointain. Dans les bras d'Edward, mon corps se détendait peu à peu. Je respirais son parfum, si familier et rassurant. Oui. Il serait doux de mourir ainsi, dans les bras de celui que j'aimais. Comme je perdais doucement conscience, il déplia une des deux petites couvertures, fines et douces, qui se trouvaient à disposition dans les filets accrochés aux sièges devant nous. Il m'en couvrit, m'enveloppa et me berça. Longuement, longuement.
Jusqu'à-ce que je m'endorme enfin.
