Chapitre 15 : Sans issue/ No way out

Lorsque j'ouvris les yeux, Edward me serrait toujours contre lui. Il semblait qu'il n'avait pas bougé. Il n'avait sûrement pas bougé. Pourtant, l'effusion qui régnait dans la cabine m'apprit que la nuit était passée et, par certains hublots, je vis la lumière vive du jour qui s'était levé, depuis longtemps sans doute.
« Il est tard ?, demandai-je d'une voix étouffée. »
Edward sourit.
« Beaucoup plus tard que ce que tu crois. Nous allons vers l'est, le temps va plus vite que nous.
_ Ah ?
_ Tu as faim ?
_ Euh… »
J'espérais que mon estomac s'était remis du choc de la veille. Dans mes côtes et mon dos, les courbatures étaient toujours vives.
« Laisse-moi un moment. »
Je me redressai, m'étirai, frottant mon visage et mes jambes engourdies. Je me levai, marchai un peu dans l'allée, jusqu'aux toilettes. J'arrangeai mes cheveux, me débarbouillai, puis rejoignis Edward. Un plateau repas avait été distribué, qu'il m'avait mis de côté. Cette fois-ci, je pus en profiter pleinement et, lorsque nous débarquâmes à Bombay, j'avais retrouvé une certaine énergie.
Edward prit de nouveaux billets, à destination du Sri Lanka. Je supposai que c'était le lieu dans lequel il espérait me faire demeurer un moment. J'avais du mal à envisager de le voir me quitter encore. Je ne savais pas s'il y comptait réellement, de toute manière, après notre discussion de la veille. Je craignais sa résolution muette. J'aurais voulu connaître le fond de sa pensée, comme lui avait pu percevoir le mien, car je redoutais vraiment ses intentions. Je le savais capable d'un geste radical. Mais il avait l'air si calme, si confiant, également, si sûr de lui… Etre un vampire lui donnait sans doute la capacité d'envisager les choses d'une manière très différente de la mienne. Il devait se sentir beaucoup plus fort que moi. Invincible peut-être, comme immortel… Cela, il l'était certainement. Capable d'échapper indéfiniment au danger, de s'opposer à notre destin même, de lutter. Il l'était bien davantage que moi en tout cas, c'était l'évidence.
En attendant notre prochain vol, il consulta sa messagerie. Personne n'avait cherché à nous joindre. Alors, il appela Alice. Celle-ci décrocha presque immédiatement, mais leur conversation ne dura que quelques secondes. Elle n'avait pas eu de nouvelle vision, même si elle faisait tous les efforts dont elle était capable pour rester concentrée en permanence sur la pensée de Démétri. Sans lui donner le moindre renseignement concernant notre destination, Edward raccrocha rapidement.
Notre vol allait durer quelques heures, il y aurait une escale, nous arriverions à la nuit tombée.

La première partie du trajet fut assez silencieuse. Il me semblait que nous nous étions tout dit. Nous savions, chacun, à quoi nous en tenir. Nous savions ce que nous pouvions craindre de pire, nous nous efforcions d'espérer et, surtout, de profiter l'un de l'autre. De ces instants que nous passions encore ensemble, au milieu de cette foule anonyme d'étrangers, de voyageurs, dans le bruit et la confusion, les modalités répétitives des embarquement et des débarquements, entre attente et précipitation. Nos mains ne se lâchaient plus.
L'escale à Chennai durait une trentaine de minutes. Immédiatement, Edward ralluma son téléphone portable. Il parut surpris : il avait plusieurs messages. Dès qu'il en eut pris connaissance, il saisit mon bras.
« Viens, Bella. Nous changeons de route. Je ne sais pas comment Démétri se débrouille mais Alice vient de le voir. Il nous attend à Colombo. »
Le regard d'Edward prit une expression alarmée qui me glaça le sang.
« Alice a vu autre chose, Edward ? »
Il ne répondit pas à ma question mais empoigna mon sac.
« Nous partons tout de suite. »
A nouveau l'aéroport, le prochain vol au départ, les minutes d'attente angoissée, l'embarquement.
Je n'osais rien demander. La réaction d'Edward me laissait assez envisager l'anxiété qui avait dû être celle d'Alice. Dans ma tête, j'entendais sa voix affolée.
« Ils sont là Edward, ils vous attendent, vous ne leur échappez pas !, s'exclamait-elle. Vous devez changer de destination. Oh, j'espère que vous aurez ce message à temps ! »
Le vol avait été assez court, il n'avait duré qu'une paire d'heures. Bientôt, nous atterrîmes à Malé. Dès que nous eûmes quitté l'appareil, Edward me força à presser le pas à travers les couloirs de l'aéroport, en direction d'un guichet où il reprendrait des billets pour une destination plus lointaine. Je ne voyais plus rien autour de moi, je courais presque, passant des visages, des panneaux d'affichage, des sièges. Soudain, Edward s'arrêta net, se figea. Son bras s'enroula autour de ma taille, il me tira en arrière, si subitement que je manquai de tomber. Je jetai un coup d'œil dans la direction que nous avions prise. Alors, je l'aperçus. Entre les petits groupes de voyageurs qui allaient et venaient, adossé contre le comptoir de l'accueil. On ne voyait que lui, on ne pouvait pas ne pas le remarquer. Sa peau à l'éclat lunaire, ses yeux dissimulés par des lunettes de soleil alors qu'il faisait nuit, son costume sombre, impeccable, presque incongru pour quelqu'un qui avait l'air d'être si jeune -presque un enfant encore-, il cherchait, scrutant attentivement le hall autour de lui. Ce n'était pas Démétri. C'était Alec. Je me plaquai immédiatement contre le pilier derrière lequel Edward se tenait. Nous étions encore bien loin de lui, mais si nous bougions, il ne manquerait pas de nous voir. Je voulus parler, mais les doigts d'Edward me couvrirent la bouche. Il fit « non » de la tête. Qu'allions nous faire ? Nous étions perdus. Où était Démétri ? Il n'allait pas tarder à localiser Edward… Déjà, je le voyais, apparaissant devant nous comme un démon sorti tout droit de l'enfer, un rictus triomphant au coin de la bouche. Edward tira mon bras. Un groupe de personnes venait de passer près de nous, ils étaient assez nombreux, c'était l'occasion où jamais. Nous nous mêlâmes à eux. Le groupe passa assez près du jeune vampire dont le regard devait balayer, loin devant lui, chaque couloir et chaque recoin du hall. Nous étions si près… Je me serrai contre Edward qui, lui-même, se collait presque aux inconnus qui nous entouraient. Je regardais le sol, le mouvement des pieds autour de moi. Le groupe se dirigeait vers la sortie. Une porte vitrée s'ouvrit sur la nuit, une chaleur étouffante m'enveloppa, des odeurs puissantes, comme je n'en avais plus respiré depuis des heures, envahirent mes narines. Derrière nous, la porte se referma. Une seconde, je me retournai. Alec hochait la tête, un bras replié vers son oreille. Je regardai Edward. Ses yeux étaient plissés, il semblait extrêmement concentré. Il écoutait. Son index se posa à nouveau sur ma bouche pour m'intimer le silence puis, sans un mot, il m'entraîna plus loin, vers la file des taxis qui attendaient les nouveaux arrivants.
Ce ne fut que lorsque nous eûmes roulé plusieurs bonnes minutes et que l'aéroport eut disparu derrière nous qu'il reprit la parole.
« Ils se sont séparés, Bella. Alice a bien vu Démétri, mais elle ne m'a pas parlé d'Alec. Oh, je m'en veux ! J'ai été stupide. Alec est en contact avec Démétri par téléphone. Il a beau être à des kilomètres, il sent maintenant très exactement où je me trouve par rapport à Alec et il peut lui indiquer ma position. Il vient juste de lui dire que nous n'étions qu'à quelques mètres de lui… Il faut trouver le moyen de lui échapper et l'empêcher d'exercer son pouvoir. Nous mêler à la foule, rester toujours à une bonne distance de lui. Il faudra sans doute… que tu retournes seule à l'aéroport prendre de nouveaux billets, et vite, avant que Démétri n'arrive et qu'un d'eux ne se mette à y monter la garde. Oh, vraiment, j'aurais dû prévoir qu'ils en arriveraient là ! »
Malgré la douceur de sa voix, je percevais la colère d'Edward. Ses yeux luisaient dans la pénombre, un de ses poings était serré.
« Non, Edward, tu ne pouvais pas tout imaginer, et Alice a été trompée par sa vision, par son angoisse… Ce n'est pas votre faute. »
La partie d'échec qui se jouait maintenant depuis plusieurs heures, depuis plusieurs mois, en fait, semblait approcher du dénouement. Et il n'était pas en notre faveur. Les Volturi avaient finement positionné leurs pions, nous étions dans une impasse, semblait-il. Etrangement, au fond de mon ventre, la pression qui comprimait mes reins se relâcha d'un coup. Voilà. Nous étions arrivés au terme de notre course. Je tenais à la vie, pourtant, à mes enfants, à Edward… mais le temps était venu, celui où il me faudrait savoir tout abandonner. Sans cris, sans haine, le plus courageusement et le plus dignement possible. A plusieurs reprises, je respirai profondément, en caressant du pouce le dos de la main d'Edward. Dans cette caresse anodine, je mis tout l'amour qu'il me restait. Et je savais qu'Edward s'en rendait compte.

Le taxi nous laissa dans une rue illuminée où déambulait une foule animée et joyeuse. Nous allions faire quelques pas et, dans une autre rue, je reprendrais un taxi qui me ramènerait à l'aéroport pendant qu'Edward multiplierait les trajets de manière à ce qu'Alec ne puisse le localiser avec précision. Passant près d'un restaurant à l'enseigne lumineuse criarde et repérable entre mille, nous convînmes de nous retrouver là, deux heures plus tard. Nous cherchâmes un moment une nouvelle station de taxis. Finalement, nous parvînmes à en trouver une, mais elle était vide. Je m'apprêtais à attendre un moment, Edward allait lâcher ma main, me tourner le dos et se perdre dans la foule des touristes, quand, à ma grande surprise, il se serra contre moi. Sa bouche à mon oreille souffla :
« Bella, il va falloir que tu coures. Maintenant. »
Avant que j'aie eu le temps de comprendre, je vis la silhouette d'Alec qui s'avançait vers nous. Edward tirait ma main. Nous plongeâmes à travers les passants. Au milieu d'eux, Alec ne tenterait rien, il ne voudrait pas se faire remarquer. Il fallait s'éloigner de lui. Coûte que coûte. Je courus, longtemps. Aussi vite que je pus. Mais je savais que je ne parviendrais pas à le semer. Edward pouvait, lui. Pas moi. Tout à coup, je m'aperçus que la main d'Edward n'était plus dans la mienne. Je tournai sur moi-même, à bout de souffle, perdue. Personne. Des inconnus me dévisageaient. Je cherchai dans la foule. Edward n'était plus là. Je ne voyais pas Alec non plus. Ma course m'avait menée au bout de la rue, près du port, où de nombreux bateaux étaient amarrés. Le temps que je revienne de ma stupeur, une main saisit mon bras.
Je fus soulevée du sol et le monde qui m'entourait devint flou durant quelques secondes. Je me retrouvai allongée dans un petit bateau qui s'éloignait déjà des autres, dans le port, glissant sur l'eau noire avec une vibration sonore. Au bout du ponton que nous venions de quitter, je vis très nettement se découper la silhouette sombre d'un jeune garçon. Elle resta immobile une seconde, puis disparut comme par enchantement.
« Edward !, criai-je malgré moi en me relevant. Est-ce qu'il peut… nager à notre suite ?
_ Il pourrait mais… il peut faire exactement comme moi aussi. Il faut que nous nous éloignions d'ici, le plus vite possible. »
Quand le port ne fut plus qu'une guirlande lumineuse le long de la côte derrière nous, Edward poussa le moteur à fond. Le petit bateau était rapide, la mer très calme. La lumière qui venait du ciel était faible, un épais manteau nuageux dissimulait la lune et les étoiles. Nous étions entourés d'obscurité. De fines gouttelettes d'eau mouillaient mon visage. Seuls, le bruit du moteur et le mouvement de l'eau autour de nous m'empêchaient de croire que nous voguions à travers le vide. De longues minutes passèrent. Il me sembla que notre fuite dans la nuit durerait toujours.
Edward ne ralentissait pas. Cependant, au bout d'un moment, il se retourna à plusieurs reprises, scrutant de ses yeux à la vision surnaturelle les ténèbres qui nous entouraient.
« Quoi ? Qu'y a-t-il ?
_ Il y a un autre bateau… qui se rapproche. »
Je regardai à mon tour. Je ne vis rien. Edward vira à angle droit. De longues minutes après, seulement, je commençai à distinguer un petit point blanc, très, très loin de nous encore. Mais il était bien là, et il était rapide. Il l'était plus que nous, sans doute. Edward regardait droit devant lui, le bateau décrivait des courbes. J'en percevais le mouvement. Il me sembla que nous devions rebrousser chemin vers la côte. A ma grande stupeur, au regard suivant que je jetai derrière nous, je m'aperçus que le point qui nous suivait avait étonnamment grossi. Je ne compris pas immédiatement ce qu'il se passait quand, tout à coup, Edward se retourna vers moi en tendant une main. Je la saisis, m'accrochai à lui.
« Il faut aller plus vite, cria-t-il si fort que j'en sursautai. Il faut s'éloigner de lui. Je… je ne vois ni n'entends plus rien, Bella !
_ Quoi ? »
Malgré la distance, Alec parvenait à exercer son pouvoir sur Edward. Cela lui était d'autant plus facile, certainement, qu'il n'y avait personne d'autre que nous dans son champ de vision.
Il était si près ! De plus en plus à chaque seconde.
Il y eut une embardée, je fus projetée vers l'arrière du bateau. Ma tête cogna violemment contre un des rebords. Une douleur sourde se propagea dans tout mon visage, ma nuque et mes épaules. Dans mes yeux, l'image d'Edward, agitant ses bras devant lui comme un aveugle, vacilla. Je l'entendis appeler mon nom, puis il y eut un autre choc, une vague d'eau fraîche pénétra à l'intérieur du bateau, fouetta mon visage, je suffoquai, voulus me débattre sans y parvenir, mes oreilles bourdonnaient… puis tout ralentit, tout disparut et ce fut le grand silence.