Chapitre 16 : L'île/ The island
« Bella ?... Bella ! Comment vas-tu ? Dis quelques chose ! »
La voix d'Edward. Ses lèvres sur mon front.
« Oh, Bella, tu m'as fait si peur ! »
Les yeux d'Edward.
« Est-ce que tu peux bouger ? »
Sous mes doigts, quelque chose de doux… Du sable. Du sable humide. La nuit.
« Nous sommes vivants ?
_ Oui, oh, Bella !, soupira Edward en me serrant contre lui. Je ne sais pas comment ! Alec a… disparu. Il est parti ou… je ne sais pas. Je ne me souviens pas de ce qu'il s'est passé exactement, je n'ai plus rien vu, rien entendu ni senti pendant un bon moment. Nous sommes sur une île. Le bateau s'est ensablé.
_ Une île ? »
Je tentai de me redresser.
« Oh, ma tête ! »
Il me semblait qu'elle pesait une tonne, qu'elle était un vrai bloc de béton posé sur mon cou.
« Tu as dû te cogner. Tu as perdu connaissance et… ton nez saigne.
_ Ah ? »
Il me semblait en effet que mon nez était bouché. Je revis la vague qui m'avait submergée, son sel qui brûlait mes narines, j'avais l'impression d'avoir cessé de respirer à partir de ce moment. Dans ma gorge, je cherchai le goût du sang mais… rien. Rien qu'un liquide un peu épais et ma langue douloureuse. Pas d'odeur ni de goût particuliers. Je passai ma main sur mon visage. Le tour de ma bouche était collant, mon cou également. Mes vêtements étaient trempés. Ceux d'Edward aussi.
« Il faut que je me nettoie.
_ Attends un peu. Tu dois revenir à toi, d'abord, reprendre tes esprits. J'espère que tu n'as rien de cassé… »
Je bougeai mes mains, mes bras, doucement, ma tête, de droite à gauche, mes jambes, mes pieds.
« Aïe ! Oh, ma cheville ! »
Cette douleur ne m'était pas inconnue. Ma cheville, la même qui avait, autrefois, souffert à cause de la poigne d'Edward, me lançait douloureusement. Je ne pouvais pas bouger mon pied.
« Juste la cheville… j'ai dû la tordre en tombant. Le reste, apparemment, ça va. »
Mais je savais que cela n'allait pas si bien. Je n'étais plus en état de marcher. Encore moins de courir… J'étais réduite à l'impuissance totale.
Edward soupira. Il semblait soulagé, cependant. Se penchant sur moi, il m'embrassa, très brièvement, et se redressa soudain, comme électrisé.
« Je vais… je vais t'aider à te nettoyer. »
Avant que j'aie pu dire quoi que ce soit, il était debout et s'était avancé vers les vagues tranquilles qui venaient lécher imperceptiblement le sable fin de la plage. Il pénétra dans l'eau, s'éloigna un instant. Le bateau était là. Il récupéra mon sac qui s'y trouvait toujours. Avec un des t-shirts qu'il contenait, je pus éponger mon visage et ma gorge. Progressivement, je parvenais à me redresser. Finalement, je pus m'asseoir.
« Tout est trempé…
_ Oui. Mon portable est hors d'usage. Quand tu iras mieux, nous verrons ce que nous pouvons faire. Je ne sais pas si le bateau repartira…
_ Je ne comprends pas où est passé Alec. Il est peut-être allé chercher Démétri ? »
Edward pinça les lèvres et secoua la tête. Il n'avait pas de réponse.
Au bout d'un moment, je voulus essayer de me lever. Ma tête tournait. Edward me porta afin que nous nous éloignions un peu de l'eau. Quelques buissons et branches d'arbres morts annonçaient le début d'une végétation que l'on pouvait deviner, plus loin, à une masse sombre et large. Il étendit le contenu de mon sac sur les branches les plus proches. Malgré l'humidité, il ne faisait pas froid. Au contraire. L'air était chaud et lourd. Rien ne bougeait autour de nous, tout était silencieux. Seul le mouvement léger des vagues dérangeait le calme étrange de cette nuit. Je me demandai si cette île était vaste, si elle était habitée. Il faisait trop sombre pour pouvoir juger de son étendue. Edward s'assit derrière moi, j'appuyai mon dos contre sa poitrine. Il me serra contre lui. Ce fut à cet instant que je remarquai qu'il manquait… quelque chose.
« Edward !, m'exclamai-je. Je ne sens plus… !
_ Quoi ?
_ Il n'y a plus d'odeur. Ni ton parfum ni… rien ! Je ne sens rien ! »
Il posa sur mon front une main fraîche.
« C'est le choc que tu as reçu, sans doute, reprit-il après un silence. Ne t'inquiète pas, cela va passer. »
Sa voix se voulait calme et rassurante, mais j'avais du mal à envisager que le vide olfactif que je ressentais n'était qu'un engourdissement passager de mon odorat. C'était une absence. Totale. Extrêmement troublante. Je portai une de mes mains à ma bouche, léchai la peau de son dos. Rien non plus.
« Edward, dis-moi si ma peau est salée, demandai-je d'une voix tremblante en lui tendant ma main, … s'il te plaît ! »
Il hésita un instant.
« Elle l'est, Bella. Je n'ai pas besoin de la goûter, je la sens.
_ Alors j'ai perdu l'odorat… et le goût. C'est… affreux. Je n'ai jamais éprouvé un tel… vide. Même avec le pire des rhumes ! Oh… !
_ Calme-toi, Bella. Je suis sûr que cela reviendra. Il faut un peu de temps. »
J'essayais de me persuader qu'Edward avait raison. Je devais me détendre, il ne servait à rien de paniquer. Là où nous nous trouvions, il n'y avait rien à faire de toute manière. Ma tête était lourde. Je palpai la peau de mon crâne. Elle était très douloureuse, mais il n'y avait pas de plaie apparemment. Je pris quelques profondes inspirations. Il allait falloir attendre. C'était tout ce que nous avions à faire. Attendre au moins le lever du jour. Si Alec ou Démétri ne nous rejoignaient pas d'ici-là. Edward me serra plus étroitement contre lui, et nous demeurâmes ainsi, en silence, perdus quelque part dans le temps et l'espace qui semblaient ne plus exister, dans cette nuit épaisse du bout du monde, qui, peut-être, ne finirait jamais.
Peu à peu, pourtant, l'horizon blanchit. L'espace autour de nous se révélait, s'ouvrait. Le sable était si fin et clair ! L'eau, calme, lâchait quelques éclats d'argent de plus en plus vifs et réguliers à mesure que la lumière s'intensifiait. Les nuages du ciel d'abord gris se dissipèrent et tout devint rapidement rose. Un rose intense, extraordinairement tendre et doux, enveloppa la mer, la plage, la végétation luxuriante derrière nous, nos corps enlacés. Rapidement aussi, l'air se fit plus chaud. Avec le mouvement léger des vagues, les teintes changeantes des nuages, la caresse de l'air, j'eus la sensation que tout se mettait à vibrer autour de nous. A peine. Mais c'était une vibration de vie, dans chaque élément de ce paysage que je découvrais, une vibration heureuse. L'endroit était, en réalité, splendide. Nous étions entourés d'eau. L'île ne paraissait pas très grande. Cependant, je ne pouvais le déterminer avec certitude, car la forêt qui s'étendait, à quelques mètres de la plage, était si dense qu'elle ne laissait rien percevoir de sa profondeur.
Au fur et à mesure que les tons changeaient, un sentiment s'éveilla en moi. Un sentiment très particulier, que je n'identifiai pas immédiatement tant il était incongru. Mais au bout d'un moment, quand je tournai vers Edward un visage émerveillé, je compris ce que je ressentais. Je sus.
Edward souriait, charmé comme moi par le spectacle magnifique qui se déroulait sous nos yeux. Je posai une main sur sa joue.
« Edward, soupirai-je. C'est formidable. Cette île…. je la connais.
_ Ah ? C'est à dire ?
_ Elle me donne le sentiment… d'être rentrée chez moi.
_ Bella… tu… tu te sens bien ? »
A nouveau, il avait posé sa main fraîche sur mon front, inquiet sans doute.
« Oh, oui, très bien ! Je l'ai déjà vue, simplement, il y a longtemps. Tu te souviens de mon premier rêve ? Il y avait une île… Nous y sommes. Je reconnais… la forme de cette plage. Il y avait une maison dans mon rêve, mais elle n'a pas l'air d'être là. Peut-être plus loin ?
_ Je vais aller explorer un peu les environs, déclara Edward en embrassant mon front. Voir s'il y a du monde. Je serai rapide.
_ Oui. Vas-y. Il n'y a pas de problème. Je suis… très contente d'être ici, Edward. Aussi étrange que cela puisse paraître, j'ai de très bons souvenirs de cette île ! Elle me rend heureuse. Elle me donne confiance. »
Un moment, Edward me considéra avec attention, comme s'il s'étonnait de ma réaction ou cherchait à percevoir dans mon attitude une inquiétude dissimulée. Mais je n'étais pas inquiète. A l'horizon, les premiers rayons du soleil allaient apparaître. Ils rasaient déjà la surface de l'eau qui n'était plus qu'un miroir scintillant. La peau d'Edward vibrait elle aussi, de millions de petits éclats lumineux, de petits points de feu vifs comme des étincelles. Je contemplai ses mains, son visage, sa gorge. Je n'avais que peu eu l'occasion de le voir ainsi, finalement, depuis toutes ces années. La lumière révélait sa vraie nature, et je mesurai encore à quel point elle était différente de la mienne. Si étrange… et belle. Je le regardais. Un instant, il parut presque gêné. Il allait se lever, quand quelque chose attira son regard, loin, derrière moi.
Je me retournai. Sur la plage, une forme était apparue, qui avançait très doucement au bord des vagues. Quelqu'un. Une silhouette, humaine. Une forme sombre. Elle glissait, imperceptiblement.
Edward se tendit. Je ne savais pas ce qu'il fallait faire. Allait-il soudain disparaître dans la forêt ? Devait-il se cacher ? Mais il m'apparut rapidement que ce n'était pas son intention car ses mains se posèrent sur mes épaules, fermes et protectrices. Ses sourcils étaient froncés, il semblait sur ses gardes. Que se passait-il ? La silhouette progressait dans notre direction. Très lentement.
« Edward ? Qu'est-ce qu'il y a ?
_ Ce n'est pas un être humain. »
Je sursautai. Me retournant vers la forme qui avançait vers nous, je cherchai à distinguer son apparence. Elle était encore très loin, mais je pus constater qu'il ne s'agissait pas d'Alec ou de Démétri. C'était une femme. Elle portait une sorte de robe, ses cheveux étaient très longs et noirs. Je ne l'avais jamais vue auparavant.
« C'est un vampire ?
_ Je ne sais pas. Je ne sens pas d'odeur particulière. Et… je ne perçois pas de pensée non plus. »
Venant d'Edward, cette dernière remarque me surprit énormément, et m'inquiéta du même coup.
La femme avait quitté le bord de l'eau et se dirigeait à présent droit sur nous. Je ne percevais pas son visage, le soleil se levait dans son dos et m'empêchait de bien distinguer ses traits. Cependant, elle semblait jeune, plutôt petite et très fine. Sa façon de se déplacer me rappelait celle d'Alice. Elle était très certainement un vampire. Elle ne pouvait pas être humaine, en tout cas. Edward ne bougeait pas. Ses bras m'entouraient. Quand elle fut à quelques mètres de nous, la silhouette noire s'immobilisa. Elle était drapée dans une simple pièce de tissu bleu foncé et léger, comme un voile, qui ondulait sous l'effet de la brise, tout comme ses longs cheveux bouclés. Rien d'autre ne bougeait plus en elle. Elle était devenue une vraie statue. Un vampire, j'en étais à présent certaine.
Elle nous regardait, en silence. Tout à coup, ses bras s'animèrent. Pressant ses mains l'une contre l'autre sur sa poitrine, elle nous salua, d'un signe de la tête. Je sentis qu'Edward hochait également la sienne, et je fis de même. Alors, elle fit encore quelques pas et vint s'asseoir, assez près de nous.
Tout dans son attitude silencieuse montrait qu'elle n'avait pas d'intention hostile. Elle ne nous regardait plus. Son visage était tourné vers la mer. A nouveau immobile, elle me donna l'impression de s'être encore une fois pétrifiée. Maintenant que le soleil l'éclairait de face, je pouvais voir plus précisément ses traits. Sa peau, contrairement à celle d'Edward, ne scintillait pas. Elle luisait, plutôt, comme si elle était recouverte d'un léger film nacré. Elle n'était pas aussi pâle que lui, non plus. Elle paraissait presque hâlée. Ses cheveux, surtout, m'impressionnèrent. Je n'en avais jamais vu de pareils. D'un noir profond, ils tombaient en lourdes boucles emmêlées sur le sol. Malgré quelques rondeurs, ses traits étaient assez anguleux. Ses bras, ses épaules, ses jambes étaient nerveux, arrondis de muscles fermes. Elle était plutôt belle. D'une beauté inhabituelle. Intemporelle et fascinante. Je remarquai que, de ses poignets, partaient une longue file de petits symboles, d'un noir bleuté, peints sur sa peau, qui remontaient le long de ses bras et de ses épaules, jusque dans son dos, sans doute, où je ne pouvais plus les voir. Ses pieds et ses chevilles aussi, étaient recouverts de ces petits dessins, qui m'évoquaient une écriture ancienne. Elle ne portait rien d'autre sur elle. Que son long paréo indigo noué sur une épaule. Pas de bijou, ni de chaussures. Elle n'était pas spécialement coiffée. Ses mains étaient posées sur ses genoux. Des veines grises affleuraient sous la peau dorée comme des racines emmêlées. Elle m'avait d'abord fait l'effet d'une amazone, mais elle ne ressemblait pas du tout à celles que j'avais eu l'occasion de voir en rêve. Elle avait plutôt l'air d'une gitane, simple et sauvage. Il m'apparut que son comportement relevait d'une forme d'approche instinctive, quasi animale. Elle prenait son temps, nous laissait le temps. De la regarder, de nous familiariser, sans que les mots ne soient nécessaires. Et c'était bien cela, sans doute, car j'eus tout à coup l'impression que c'était, plutôt qu'un être humain, un étrange animal qui se trouvait là, assis près de nous, à une distance respectueuse. Une curieuse petite panthère qui cherchait à s'habituer d'abord, elle aussi, à notre odeur. Peut-être dangereuse, malgré le calme qu'elle affichait. Sûre d'elle et téméraire en tout cas, puisqu'elle n'avait pas craint de nous approcher alors qu'elle avait dû percevoir qu'Edward aussi était un vampire, dont elle ne connaissait rien.
« Etes-vous dangereuse ? », demandai-je.
Mes propres paroles me firent sursauter. Je n'avais pas souhaité les prononcer. Elles étaient sorties de ma bouche malgré moi.
Alors, le visage de la statue se tourna vers nous et je vis ses yeux. Ils ne ressemblaient pas à ceux des Cullen. Encore moins à ceux des Volturi. Ils semblaient faits de métal. Un métal gris et froid, comme du platine légèrement assombri. Son visage était parfaitement inexpressif. Un vrai masque rigide et tranquille, dans lequel dansait cette paire d'yeux liquides extraordinairement perçants -si semblables à la mer de métal qui s'étalait devant nous en cet instant !- surmontés de sourcils dont la forme évoquait deux longues ailes noires. Ce n'était pas une panthère, c'était un sphinx. Son regard se posa sur moi, longuement. J'étais subjuguée. Je sentis que je rougissais d'avoir trahi aussi spontanément et irrépressiblement ma pensée. Je rougissais de me sentir ainsi regardée, également, car j'avais le sentiment d'être comme un livre ouvert dont on était en train de feuilleter à l'envi toutes les pages. Au bout de quelques secondes, son regard se détacha de moi cependant. Avec tout autant d'insistance, elle considéra alors Edward.
« Qui êtes-vous ? », fit-il aussitôt.
Je perçus son tressaillement dans ses bras qui m'entouraient. Le regardant, je constatai que ses yeux s'étaient plissés sous l'effet de la surprise. Ses sourcils étaient toujours froncés, tout son corps raidi par la méfiance que lui inspirait la nouvelle venue.
Elle ne répondit pas immédiatement à nos questions, mais ferma les yeux. Puis elle regarda à nouveau du côté de la mer. Enfin, sa bouche s'ouvrit. Elle prit une longue inspiration.
« Vous êtes sur mon île, déclara-t-elle d'une voix qui ressemblait davantage à un souffle. Vous y êtes les bienvenus. Et… vous pouvez m'appeler Kaly. »
