Chapitre 17 : Un répit/ Respite

Quelques secondes de silence passèrent. Un moment, j'avais craint qu'elle ne parle pas notre langue. Ou qu'elle ne parle pas du tout. A présent, de nombreuses questions se bousculaient dans ma tête. Je n'avais pas le sentiment qu'elle pouvait ou souhaitait nous être hostile, mais je sentais qu'Edward était toujours en alerte.
« Elle ne nous veut pas de mal, Edward », assurai-je à haute voix, encore une fois malgré moi.
Edward me lança un regard inquiet.
« Ton ravi est très contrarié parce que, contrairement à son habitude, il n'entend pas mes pensées, déclara Kaly d'une voix toujours basse et traînante. »
Elle lança un regard en direction d'Edward. Ses mains glissèrent de mes épaules. Je me tournai vers lui. Il considérait la jeune femme assise près de nous avec une sorte de stupeur. Il avait sans doute perçu quelque chose, cette fois-ci.
« Apparemment, ça va mieux, ajouta-t-elle. Tu vois… je ne voulais pas vous effrayer.
_ Vous savez que je suis capable de lire les pensées ?, s'étonna Edward.
_ Oui. J'ai… entendu parler de vous. Je vous connais un peu. Et puis, franchement… ça se sent tout de suite. Enfin, moi je le sens. »
Son regard alla à nouveau se poser sur l'horizon des vagues. Elle parut s'y absorber un instant puis reprit :
« C'est… amusant… que vous soyez là… Aucun vampire ne s'est aventuré jusqu'ici depuis vraiment très longtemps. Les hommes, eux, n'y viennent pas, à cause des requins qui sont très nombreux dans les environs, et de leurs superstitions. Ils ont surnommé ce lieu l'île du fantôme… à cause de moi, sans doute.
_ Vous avez entendu parler de nous ?, fis-je intriguée. Qui vous a parlé de nous ? Vous connaissez les Volturi ? »
Pour la première fois, son visage se détendit. Lentement, il devint plus expressif. Elle leva un sourcil.
« Oui, je connais les Volturi. Mais… nous ne nous fréquentons pas. Et c'est la rumeur qui parle de vous.
_ La rumeur ?, répéta Edward.
_ Mmmh…, acquiesça la vampire aux yeux d'acier. Vous ne connaissez pas, n'est-ce pas ? »
Edward secoua la tête.
« Eh bien…, expliqua-t-elle, avec un peu d'entraînement, d'ici quelque temps -plusieurs siècles peut-être-, tu commenceras à l'entendre. Si tu écoutes. Si tu écoutes attentivement et dans le silence. Tous les vampires sont liés, c'est dans notre nature. Cela crée un flot de pensées, confus et constant, que l'on peut percevoir, si l'on s'y efforce convenablement, comme des voix entremêlées. C'est cela, la rumeur. Peu d'entre nous se donnent la peine de l'écouter, sans doute… Mais les voix sont indistinctes, on ne sait pas à qui elles appartiennent. Parfois, l'une d'entre elle se détache. Elle crie plus fort que les autres, en quelque sorte, alors on peut entendre ce qu'elle dit. J'en ai entendu quelques unes qui parlaient de vous.
_ Et que disaient-elles ?, demandai-je.
_ Beaucoup de choses, et confusément. Mais c'était intéressant… Alors c'est toi, le bouclier qui intéresse tant Aro ? »
Kaly plongea son regard dans le mien. Je frissonnai. Je vis un coin de sa bouche se relever doucement. Elle souriait presque.
« Les Volturi cherchent notre mort, répondis-je. Nous voulions juste… vivre tranquilles.
_ La vie n'est pas tranquille. Jamais, répliqua Kaly. Et les Volturi… ne la rendent pas plus simple avec leurs lois et leur hypocrisie. Leur soif de pouvoir… est pénible. Mais Aro est avide. Je ne pense pas qu'il se résoudra à te tuer. Il préfèrera faire de toi un vampire. Et tuer plutôt ton compagnon, même si son don l'intéresse beaucoup aussi. A moins qu'il ne s'en serve pour te faire du chantage. C'est sa spécialité, le chantage.
_ Vous n'appréciez pas Aro, remarqua Edward.
_ Et je crois qu'il m'apprécie encore moins…, souffla-t-elle dans un sourire. Il n'aime pas ce qui lui échappe. Et il m'en veut pour ce que je lui ai fait. Aussi, nous avons un accord tacite. Nous nous ignorons. Et j'en suis très satisfaite. Cet endroit leur est interdit. C'est peut-être bien le seul dans le monde !
_ Alors, c'est pour cette raison qu'Alec a cessé de nous poursuivre !, m'exclamai-je.
_ Certainement. Et je suppose qu'à l'heure qu'il est son maître fulmine… Tant que vous êtes ici, aucun d'entre eux n'osera rien contre vous. Vous êtes en sécurité. »
Une lueur espiègle s'alluma dans les yeux de l'étrange petite vampire brune, chassant tout à fait la sévérité de son expression. De toute évidence, l'idée l'amusait. Pour ma part, j'étais soulagée de pouvoir, pour un moment, cesser de penser à la fuite et prendre un peu de repos. Notre course folle s'était interrompue de la manière la plus inattendue. Je poussai un soupir.

« Que lui avez-vous fait ?, questionna Edward, visiblement intéressé.
_ Quelque chose qu'il n'a pas du tout apprécié mais… il m'a obligée. »
Elle ferma les yeux. Edward écarquilla les siens. Il sourit. Je compris qu'il avait à nouveau eu accès à sa pensée.
« Comment faites vous ?, interrogea-t-il encore. »
Sa voix était douce, respectueuse. Malgré l'impolitesse que cela pouvait représenter, je comprenais son désir d'en savoir davantage. De plus, le vampire qui se tenait assis à nos côtés avait l'air si détaché de tout… il me semblait qu'aucune de nos questions ne pouvait l'importuner.
« Mon don est… très particulier, répondit sans hésiter Kaly de sa voix sourde et calme. J'ai lutté contre lui toute mon existence. Mon plus grand défi a été d'apprendre à ne pas m'en servir. Il m'a fallu des siècles pour cela. Mais il est pratique. Je l'ai un peu utilisé sur vous, j'en suis désolée. Il me permet d'aborder les autres… avec franchise. Enfin, dans une certaine mesure… Je peux leur demander de me livrer leurs sentiments. Ainsi, je sais immédiatement à quoi m'en tenir. J'aime les choses claires et directes. Pour moi, le mensonge et la dissimulation sont une perte de temps inutile. Mon don me permet de les éviter. J'influence le désir. Je suggère. Je persuade. Je peux obtenir ce que je veux de quelqu'un. Vraiment tout. C'est assez terrible en soi... »
Je regardai Edward. Il semblait pensif.
« Vous m'avez d'abord obligé à ne pas lire vos pensées, déclara-t-il ensuite. Et Bella a aussi dit les siennes. Malgré son bouclier ?
_ Son bouclier protège sa pensée, son mental. Moi, je n'ai pas d'emprise directe sur l'esprit, c'est autre chose… C'est antérieur. Je sais manipuler l'envie, les passions, la pulsion primaire… le coeur. Personne n'a jamais su me dire comment cela fonctionne exactement, mais il me semble que cela se situe plutôt à ce niveau-là.
_ Ce que vous avez poussé Aro à faire est incroyable. Et devant tous les Volturi !, gloussa Edward en levant les sourcils.
_ Ils n'étaient pas très nombreux, c'était il y a longtemps. Et il l'avait vraiment cherché. Il fallait que je lui montre qu'il devait me laisser tranquille. Afin qu'il le comprenne… définitivement. Et s'il y a quelque chose que l'orgueil ne supporte pas, c'est bien le ridicule. Tu comprends qu'il ne m'apprécie pas. Je sais qu'il m'appelle le fléau. Enfin, il évite de parler de moi, le plus souvent, mais s'il doit évoquer mon existence, c'est ainsi qu'il me nomme. Je suis un très mauvais souvenir… qui vient juste de se rappeler à lui ! »
Même si je ne pouvais savoir ce qui s'était exactement passé, l'idée qu'Aro ait pu être mis en échec me faisait du bien. Il avait trop longtemps exercé sur moi une peur de chaque instant pour que cette idée n'ait pas l'effet d'une véritable libération. Je ris. Kaly sourit également.

« Vous avez un grand pouvoir, affirma Edward avec une certaine admiration.
_ Tous les dons sont différents. Il s'agit juste d'apprendre à s'en servir. C'est ce qui prend le plus de temps. Et on ne sait jamais comment cela va évoluer. Parce que cela évolue sans cesse, surtout quand on est un vampire. Qui sait ce que le tien deviendra avec le temps ? Ce que les vôtres deviendront… »
Elle prit une poignée de sable, la fit glisser dans sa main. Sur un ton plus las, elle reprit :
« Mon don… mon don est une plaie. Pendant des siècles, je l'ai utilisé malgré moi et… peux-tu seulement imaginer ce que c'est que de pouvoir pousser n'importe qui à faire n'importe quoi ? Tu sais déjà ce que c'est que de devoir vivre en permanence en sachant ce que chacun pense et veut réellement au fond de lui, la souffrance que cela représente de constater la fausseté, les obsessions et les intérêts constants de chacun… Eh bien, moi, non seulement je peux savoir tout cela si je le souhaite mais, en plus, je peux changer les autres pour les faire répondre à mon propre désir. Personne ne me dit non. Si je veux quelque chose, je l'obtiens. Il n'y a pas de difficulté, de lutte ou de risque. Pas de vérité. J'ai perdu la vérité, tout le temps qu'il m'a fallu pour apprendre à ne pas utiliser mon don. J'ai dû apprendre à me battre contre mes propres désirs et ma propre volonté. Apprendre à accepter le refus, à céder alors que j'ai le pouvoir de faire céder. J'ai fini par y parvenir mais… je n'ai de réel repos que dans la solitude. »
Edward hochait la tête. Je savais que les paroles de Kaly faisaient écho à un sentiment qu'il connaissait bien. Contrairement à elle, cependant, Edward subissait en permanence l'assaut des pensées de ceux qui l'entouraient. Elles ne le laissaient jamais en repos. Pour ne pas les entendre, il devait fournir un effort de chaque instant. Son don était aussi une torture pour lui. Sauf avec moi. J'étais la seule qui lui permettait de trouver la paix. La seule… jusqu'à présent.
Je posai ma main sur la sienne. Le soleil avait complètement émergé de l'eau. Il rayonnait de tous ses feux d'or au dessus de l'étendue placide de la mer. Les doigts de la jeune femme aux longs cheveux bouclés caressaient le sable. Je n'éprouvais aucune défiance à son égard. Malgré son étrangeté, elle me semblait amicale, bizarrement familière et proche, alors que tant de temps et d'espace nous avaient toujours séparées. Un long moment, je détaillai son profil. Il n'évoquait rien dans mes souvenirs, pourtant… j'avais l'impression de la reconnaître. Comment cela était-il possible ?