Chapitre 18 : L'autre/ The other one

Comme si elle avait pu percevoir mes interrogations, elle tourna soudain son regard vers moi. J'y lus une sorte de curiosité, mêlée de mystère. Un mystère profond et alarmant… comme une menace, qui me stupéfia et m'effraya. Je pris conscience que je ressentais… une attraction, très particulière, pour cette surprenante vampire. Elle me captivait. C'était là, sans doute, un effet de sa nature. C'était le cas avec Edward, chacun des Cullen ou encore avec les Volturi : aucun humain ne pouvait résister au charme magnétique que ces êtres surnaturels exerçaient. Mais il y avait autre chose… Elle m'inquiétait et me troublait, alors qu'elle dégageait à la fois tant d'assurance, de légèreté et de douceur ! Je sentis que je rougissais à nouveau, comme cela ne m'était pas arrivé depuis bien longtemps. Pourquoi me dévisageait-elle ainsi, me détaillant, scrutant l'air autour de ma personne ?

Pour couper court à mon malaise, je bredouillai :
« Nous… nous avons de la chance de vous avoir rencontrée.
_ De la chance ?, répéta-t-elle le regard songeur. Je ne sais pas… Je ne crois pas en la chance. Pour moi, c'est… Disons que cela devait sans doute arriver. »
Je souris. Pourquoi son attitude m'était-elle si réconfortante ?
« Vous croyez au destin ?, demandai-je avec un sourire.
_ Je crois en bien peu de choses…, non, autant dire que je ne crois en rien, souffla-t-elle en plissant les yeux. Cela fait longtemps que j'ai cessé de croire… Je me contente de ce que je sais, et c'est déjà beaucoup. J'ai pu constater que, dans ce monde, les choses ont tendance à chercher leur place et à se mettre en place d'elles-mêmes, même si c'est parfois très long. Elles cherchent… une sorte d'équilibre. Les êtres agissent, poussés par… une force qui les dépasse, qui est plus que ce qu'ils ne sont, et qui est ce qu'ils sont profondément, en fait. Je ne sais pas si je me fais comprendre. Tu es… vous êtes très jeunes. Excusez-moi de le dire si directement mais… vous êtes des ignorants. Vous ne savez rien, vous n'avez rien vu. Je ne dis pas que c'est mal. C'est ainsi, voilà tout. C'est un moment délicieux, en soi : l'innocence. C'est très touchant… »
Elle s'interrompit. Ses yeux se posèrent sur Edward.
« Mais la connaissance… apporte une vraie satisfaction… ainsi qu'un grand désarroi. C'est ce qu'il y a de plus inhumain dans le fait d'être un vampire : pouvoir apprendre, toujours. Découvrir et… changer de point de vue en permanence. Une vie humaine ne permet pas ce genre de chose. Ou alors à toute petite échelle. L'histoire de l'humanité est fondée sur l'oubli, et la répétition constante des mêmes choses. Des mêmes prises de conscience, des mêmes erreurs. L'ignorance et l'oubli sont à la fois une bénédiction et une plaie pour le genre humain. Un vampire ne peut rester éternellement dans l'ignorance et, pour lui, l'oubli n'est plus possible. Nous ne pouvons jamais oublier ce que nous avons vu ou vécu et, parfois, cette mémoire devient un douloureux fardeau. Il y a des vampires qui considèrent cela comme notre malédiction. Concernant la nature humaine, l'ignorance mène le monde et tout recommence sans cesse. Certaines choses évoluent pourtant, les sciences, les technologies… c'est ce qui me fascine. Je me demande toujours où cela va. On peut encore être étonné… si l'on se montre attentif aux choses, qu'on les observe avec humilité. Le temps passant, beaucoup de vampires perdent le goût d'exister…
_ Excusez-moi, intervint Edward, mais… quel âge avez-vous exactement ? »
Kaly baissa le regard. Ses longs cils noirs eurent un mouvement léger, comme l'expression d'une confusion, puis elle nous considéra soudain avec malice.
« Exactement ? Je ne sais pas. Le temps… n'existe plus vraiment pour moi. Il y a eu tant de périodes dans mon existence… J'ai été tant de personnes différentes ! Mais pour essayer de te répondre, je dirais que je dois à ce jour avoir vécu… plusieurs millénaires.
_ Quoi ?, soufflai-je. Mais c'est extraordinaire !
_ Extraordinaire ?, elle sourit en soulevant les sourcils. C'est une façon de voir les choses. Ma vie humaine a débuté dans une autre île… en méditerranée. Je suis une Sherdane. »
Kaly cherchait dans mon regard un écho à ses paroles. Mais ce qu'elle venait de dire ne m'évoquait rien. Edward ne réagit pas non plus. Elle secoua la tête et sourit.
« Cela ne vous dit rien, n'est-ce pas ? Les Sherdanes étaient un de ceux qu'on a surnommés les "peuples de la mer". Des pirates, des envahisseurs. Je suis née dans l'île qu'on appelle aujourd'hui la Sardaigne, tout au sud, près de la ville de Cagliari. Ma famille était venue s'y installer longtemps avant que d'autres, plus nombreux, n'arrivent de l'île grecque de Rhodes et ne colonisent totalement le pays. Mon peuple avait des croyances et un mode de vie aujourd'hui oubliés. Si les hommes savaient… Rien ne change, en définitive ! Nous adorions les esprits de la nature, nous construisions des tours pour les abriter et nous protéger. Nous étions pacifiques, même si nous avons dû apprendre à nous protéger peu à peu. Aujourd'hui, on nous appelle les Nuraghes, à cause de nos constructions particulières qui demeurent… Non ? Vous ne voyez pas ce que c'est ?
_ Je suis profondément désolé, s'excusa Edward. Vous avez raison. Nous ignorons beaucoup de choses. »

Kaly ferma les yeux. Elle évoquait des souvenirs. Des souvenirs si lointains qu'elle seule pouvait sans doute les faire vivre encore. Edward les captait, attentif et comme emporté. Je ne lui avais pas vu cette expression passionnée depuis… depuis cette nuit où il avait ressenti les émotions humaines à travers l'esprit de Jacob. A cet instant, je sentis à quel point Edward devait avoir besoin, déjà, de nouveauté, de découvertes, combien la vie devait lui paraître routinière et sans surprise. Il avait à peine un siècle, pourtant ! Et que représentait un siècle face à plusieurs millénaires ? Dans le fond de mon cœur, un nouveau sentiment émergea. Je compris cette alarme que j'avais ressentie, un peu plus tôt, ce sentiment de n'être qu'une page blanche, qu'une petite chose faible et sans intérêt : je craignais qu'Edward ne soit autant fasciné que moi par cette impressionnante vampire. Et peut-être même l'était-il davantage ? Elle pouvait lui apprendre tant de choses… Une onde angoissée courut le long de mon dos.

Quand Kaly rouvrit les yeux, le visage d'Edward exprimait une grande joie.
« Mon père… mon père adorerait pouvoir vous rencontrer, déclara-t-il. C'est un homme -un vampire- sage, qui révère la science et respecte le monde qui l'entoure. Il cherche des réponses, comme nous tous… Vous pourriez lui en donner.
_ Je me méfie de mes semblables, en général, expliqua Kaly en fronçant légèrement les sourcils. Mon expérience m'a montré que ma compagnie… ne leur est pas particulièrement bénéfique. Et la leur me cause souvent du tort, également. Surtout lorsqu'ils vivent en groupe. Ils en viennent fatalement à vouloir m'utiliser. Les plus anciens, notamment. Un vampire seul, et jeune, comme toi, ne représente aucune menace, mais dès qu'il y en a plusieurs… J'ai du mal avec la hiérarchie, l'organisation, la dépendance. Je suis redevenue assez sauvage, avec le temps, finalement ! Et j'aime ma liberté.
_ Nous sommes un clan assez particulier, poursuivit Edward. Nous refusons de prendre la vie d'êtres humains. Nous essayons de cohabiter avec eux, de leur être utiles… »
Les yeux de Kaly s'agrandirent un instant puis ses sourcils s'étirèrent.
« Et vous y parvenez ?
_ Pas toujours. Mais la plupart du temps, oui, assez bien, répondit Edward avec une certaine fierté. Surtout Carlisle. Il soigne les humains, c'est un médecin. Un excellent médecin.
_ En effet, acquiesça Kaly, ce vampire-là a l'air d'avoir du mérite. Il a choisi une voie difficile… et ce sont souvent les plus intéressantes, j'en sais quelque chose. Il existe de nombreux chemins, et nous évoluons, au fur et à mesure que le temps passe. Rien ne dure… Ni notre foi, ni nos mœurs, ni nos amours… Ils ne peuvent durer. Ils ne sont pas faits pour ça, car ils sont à l'échelle humaine. Mais nous, nous durons, quand nous sommes assez solides pour ça. »
J'eus un frisson. Même si j'avais déjà eu l'occasion de l'envisager, la dernière affirmation de Kaly augmenta mon inquiétude. Il était assez difficile pour moi de considérer l'existence du point de vue d'un immortel, mais ce qui venait d'être dit avait des accents de vérité qui remuèrent en moi d'autres vieilles peurs. Mes choix, ma vie, mon amour… tout cela n'avait de réelle valeur que parce que j'étais mortelle, parce que tout devait cesser d'exister un jour. C'était cela qui rendait chaque chose, chaque instant, si précieux.

« Comment êtes-vous parvenue à vivre ainsi ?, murmura Edward la mâchoire tendue et le regard rivé sur l'horizon. Cela me semble insupportable. Moi, j'ai besoin de croire, d'être convaincu qu'il y a une vérité. J'ai besoin d'aimer, d'un amour unique. Sinon… plus rien n'a de sens. »
Kaly considéra Edward pendant quelques secondes, puis elle sourit. Elle baissa ensuite son regard vers moi.
« Vous êtes si jeunes… si frais ! Vraiment tous neufs…, rit-elle tout à fait. Et tellement marqués, conditionnés, façonnés à votre insu par votre temps ! Mais j'apprécie beaucoup, ne vous y trompez pas. Cela me rappelle des souvenirs... Et puis mon point de vue n'a pas besoin d'être partagé, je n'ai pas l'intention de l'imposer à quiconque. Je sais seulement que… c'est lorsqu'on se perd qu'on peut ensuite se retrouver. A cause de mon don, j'ai dû abandonner cette idée de vérité très tôt. Et c'est en m'en éloignant qu'elle m'est apparue, là où je ne l'attendais pas. Nous avons chacun nos expériences, ce sont elles qui nous construisent. Ce que je sais, je le sais parce que je l'ai éprouvé. Très douloureusement, la plupart du temps. J'ai… beaucoup vu, beaucoup vécu. De nombreux vampires, très anciens, recherchent la mort comme une délivrance. Le plus souvent, l'ennui a raison d'eux. C'est le pire des maux, lorsque l'on vit plusieurs vies d'homme. Il est très difficile de ne pas y succomber, de ne pas perdre tout goût pour l'existence. Certains vampires finissent par choisir de disparaître de leur plein gré, ce qui n'est pas une chose aisée. J'en ai croisé. D'autres encore, perdent la raison. Je me suis approchée de ces états… ils ne m'ont pas emportée, je les ai traversés. Et il y a autre chose, après, encore. Toujours. Des surprises et de nouvelles questions. Car je n'ai pas toutes les réponses. Personne de les a. Aujourd'hui, je suis encore là, et je suis sereine. Une vraie ermite, mais… paisible !, acheva-t-elle avec un petit sourire, une main posée sur sa poitrine.
_ Savez-vous s'il existe beaucoup d'autres vampires, plus anciens que vous encore ?, fis-je en glissant mes doigts dans la main d'Edward.
_ Beaucoup, je ne le sais pas. Les anciens ne se montrent guère. Je suppose que oui. J'en ai connu. Celui qui m'a faite était déjà très vieux quand je l'ai rencontré. Je ne l'ai pas revu depuis… une éternité. Mais il est peut-être toujours là, quelque part. »
Les pupilles de Kaly s'assombrirent. Un moment, tout son corps parut se pétrifier et son visage perdit toute expression. Je me tus.
Devant nous, dans le ciel clair, le soleil suivait sa course. La mer était d'un bleu translucide.