Chapitre 19 : Kaly

Je n'osais pas poser encore d'autres questions, pourtant, elles me brûlaient les lèvres. Edward aussi demeurait silencieux. Je me penchai en avant, touchai ma cheville. Elle était gonflée, rouge et douloureuse. Ma tête était lourde, également, et je ne percevais toujours aucune odeur. Je soupirai.
Kaly se retourna vers nous, un nouvel éclat dans les pupilles.
« J'ai vécu ce que vous vivez, déclara-t-elle en promenant son regard sur Edward et moi. L'enchantement. Cela n'est pas très fréquent, et très difficile...
_ Ce qu'Aro appelle la cantante ?, enchaînai-je aussitôt. »
Elle hocha la tête.
« Le premier vampire que j'ai rencontré s'appelait Labryos. Il m'a expliqué que je l'avais enchanté, que je lui avais ravi son cœur et son âme. Il était mon ravi et moi son enchanteresse. Ce phénomène a plusieurs noms.
_ C'est lui qui vous a transformée ?
_ Non. Il ne voulait pas. Un autre l'a fait. »
Spontanément, les doigts d'Edward se resserrèrent légèrement autour des miens.
« Comment saviez-vous pour nous ?, demandai-je encore. C'est la rumeur qui vous l'a dit ? »
Kaly plissa les yeux.
« La rumeur ne disait rien à ce sujet. Disons que… cela se voit de manière évidente. Un vampire, en compagnie d'une humaine, ce n'est pas très habituel. Qui la protège et… l'épouse, fit-elle en désignant nos mains, c'est encore plus rare ! L'attitude d'Edward m'a rappelé celle de Labryos, et je sais que c'est une terrible souffrance. Je n'ai jamais été enchantée, moi-même, mais je suis convaincue qu'il n'y a que deux façons de se comporter pour un vampire, lorsqu'il subit l'enchantement. Soit il cherche à maintenir en vie l'humain qui l'a charmé, coûte que coûte, au risque de se perdre lui-même, soit… il le tue immédiatement, que ce soit pour en faire un vampire ou simplement boire son sang. L'attraction qu'il représente est trop puissante. Y résister est extrêmement difficile, même avec le temps et l'habitude, il faut être particulièrement fort... »
Nos mains étaient toujours unies. Je pouvais sentir mon cœur battre dans chacun de mes doigts, le sang circuler dans mes phalanges. Je savais qu'Edward m'aimait… et me désirait, plus qu'aucun autre vampire -qu'aucun autre homme- ne le ferait jamais. Je savais ce qu'il avait enduré pour moi.
J'avais tant envie de demander à Kaly ce qu'était devenu Labryos, pourquoi il n'était plus avec elle ! Mais je craignais qu'Edward ne souffre de ma question. A ma grande surprise, il leva vers notre hôte un regard dur.
« Le charme a été rompu. Quand vous avez été transformée, n'est-ce pas ? Rien n'a plus jamais été pareil… »
Kaly plongea ses yeux extraordinaires dans ceux d'Edward. Elle avait une façon vraiment particulière de nous regarder. Je ne savais pas si l'impression qu'elle me donnait était due à l'effet que l'âge avait eu sur sa nature ou bien à la couleur si spéciale de ses yeux… mais son regard m'était impossible à soutenir car il donnait la sensation de se retrouver nu, soudain, jusqu'au plus profond de son âme. Edward fronça légèrement les sourcils, son air se fit triste.
« C'est ce qui t'inquiète, souffla doucement Kaly. Je comprends… tu vas être déçu par ce que je peux t'en dire. Dans un sens, malheureusement, tu as raison. Le fait que je devienne un vampire a profondément changé les choses. Mais… en ce qui nous concernait, c'était un peu plus compliqué. Il y a d'autres responsables à notre séparation : la vie, le temps, nous-mêmes… Ma rencontre avec Labryos n'a pas été des plus "romantiques". Ni le temps que nous avons passé ensemble, d'ailleurs. J'étais très jeune, j'avais… été vouée à notre déesse. Tu vois, comme vous, j'étais déjà une humaine assez différente. Ma famille avait remarqué ma capacité à orienter les autres. Ou à les désorienter, plutôt. Alors, quand j'ai eu une dizaine d'année, j'ai été choisie pour devenir une prêtresse de Ma, la Grande Mère, que mon peuple appelait aussi Dana. On m'a appris beaucoup de choses. Nos Telchines nous enseignaient ce que les servantes de la déesse devaient savoir. Il y avait des cérémonies, des rites, des fêtes. Le temps a passé. Sans le savoir, j'ai été remarquée lors d'une célébration, par un marchand. Un marchand d'esclaves. Des esclaves spécialement destinés à des maîtres exigeants. A cette époque, comme à d'autres, d'ailleurs, ce commerce occulte avait un certain succès. J'ai été enlevée, vendue, achetée. Si j'avais été proposée ailleurs, je n'existerais sans doute plus. Mais c'est Labryos qui m'a achetée, et cette rencontre a bouleversé nos vies. C'était un vampire qui avait quelques siècles, déjà. Il était dur et très possessif. Mais avec moi, il devenait quelqu'un d'autre. Il avait vu beaucoup de choses dont j'ignorais l'existence, il m'a raconté des histoires fabuleuses, m'a emmenée dans des villes et des pays que je ne connaissais pas. Nous avons vécu quelques années en Crète. Il ne me traitait pas en esclave, mais comme sa maîtresse. Le temps passant, cependant, il devenait triste et versatile. Je savais qu'il voulait me voir heureuse, mais mon bonheur n'était pas compatible avec le sien. Je connaissais sa nature, je le voyais tuer, mais je ne pensais pas qu'il m'était possible d'y faire quelque chose. La mort -celle d'esclaves- était si courante ! Je suis devenue une affreuse jeune femme, capricieuse et exigeante, trop gâtée. Je prenais conscience de mon pouvoir et j'aimais en jouer. J'aimais aussi jouer de ce qu'on m'avait appris quand je servais la déesse. Labryos m'aimait passionnément, irrationnellement. Il voulait me voir vivre. Il me donna des amants… qu'il tuait. J'eus des enfants. Après avoir donné la vie au troisième, j'ai été très malade et j'ai manqué mourir. Mais, jamais, il n'a voulu faire de moi un vampire. Il m'a soignée, et guérie. J'aurais pu passer ma vie d'humaine près de lui. Il me disait qu'il aimait être "brûlé" par ce qu'il ressentait, parce que c'était tellement plus fort que tout ce qu'il avait pu vivre… alors il endurait sa douleur.
Cependant, lors d'un banquet qu'il avait organisé -un banquet de vampires venus déguster des esclaves de premier choix- un de ses amis arriva en compagnie d'un vampire très particulier, jeune en apparence, et très beau. C'est lui qui m'a transformée. Il s'appelait Kûsh. Il n'avait peur de rien ni de personne. Il était merveilleux. Absolument incroyable. C'est ce que j'ai cru du moins, longtemps. J'étais très attachée à mon maître mais… je suis tombée amoureuse, comme une humaine peut s'éprendre d'un vampire extraordinaire. C'était plus fort encore que l'attirance que Labryos exerçait sur moi. Cependant, abandonner mes enfants m'était une idée parfaitement inenvisageable. Kûsh n'a rien voulu savoir. Il est venu me chercher, m'a emportée -c'était si simple pour lui : ce qu'il voulait, il le prenait !- et il a fait de moi ce que je suis. Immédiatement, et sans aucune hésitation. Il désirait une compagne. Quand j'ai été transformée, je me suis sentie perdue. Je ne savais plus quoi faire. La soif… était ma seule obsession. Je craignais de revoir mes enfants. Je pensais que Labryos chercherait à nous retrouver, qu'il nous tuerait, peut-être, mais je ne l'ai jamais revu. Avec Kûsh, nous sommes partis, loin. Nous nous sommes établis un moment à Ur, puis à Babylone. Mon existence est devenue très différente. J'étais un vampire et Kûsh était persuadé que le monde nous appartenait, que nous étions des dieux et devions être traités comme tels. Il était tellement puissant, il savait tant de choses ! Un moment, je l'ai cru… Nous étions véritablement insensés. »

Kaly s'interrompit. Ce qu'elle venait de nous raconter m'avait stupéfaite. A la voir, telle qu'elle était aujourd'hui devant nous, si calme et si douce, j'avais du mal à croire ce qu'avait pu être son existence. J'en percevais toute la violence, et je ne pouvais sans doute pas m'en figurer l'étendue réelle. C'était une bien longue existence. Sans doute lui avait-elle donné l'occasion de vivre plusieurs vies, d'être plusieurs personnes, très différentes, comme elle nous l'avait expliqué.
Cependant, son expérience n'apportait pas à Edward la réponse qu'il attendait. Elle avait quitté Labryos avant de devenir vampire. Qui sait s'il l'aurait aimé avec autant de passion ensuite ? C'était cela qui préoccupait Edward, qui lui faisait peur, au plus profond de lui. Cela qui le poussait sans doute à accepter, à préférer, que je reste humaine, même si je devais en mourir un jour, je le savais bien. Peut-être ressentait-il la même chose que Labryos. Peut-être avait-il pris goût à sa brûlure.
Je repensai au premier rêve que j'avais fait, il y avait bien longtemps maintenant. Je m'étais vue y devenir vampire. Edward m'avait transformée pour ne pas que je perde la vie, après que j'aie donné naissance à notre enfant. Je me demandai s'il en serait capable, en réalité. S'il prendrait le risque de voir notre amour, son amour pour moi, disparaître à jamais, alors que mon existence durerait éternellement. Je ne savais pas si je serais, moi-même, capable de prendre ce risque. Je pensai alors à Sarah et Karel, qui étaient si loin de moi à présent.
« J'ai des enfants, déclarai-je et je sentis ma gorge se serrer.
_ Ah ?, fit Kaly en souriant doucement. C'est bien. Les enfants sont la seule manière que nous avons de réellement nous survivre. Ils sont la vraie immortalité, celle de la vie qui continue et se renouvelle. Moi, je ne sais pas ce que les miens sont devenus. Je me dis que leurs descendants vivent, quelque part dans le monde. Je l'espère en tout cas.
_ Vous n'avez jamais cherché à les revoir ?
_ Si. Mais beaucoup de temps s'était écoulé, que je n'avais pas vu passer. Un jour, j'ai appris qu'une catastrophe avait ravagé l'île et la ville où nous avions vécu. Une éruption volcanique avait détruit une grande partie du pays. Alors je suis partie à la recherche de ma famille. Je voulais les sauver, si c'était encore possible, retrouver des survivants. Je me demandais ce que Labryos était devenu également. Mais je n'ai rien trouvé. Que la ruine, la mort et la désolation. Cet événement a fait de moi une vraie furie, j'étais emplie de rage, je n'étais plus moi-même. Je me suis perdue. C'est à partir de ce moment que Kûsh m'a rebaptisée Kaly. Il disait que l'esprit du volcan en colère était entré en moi, cela l'amusait beaucoup. Il était complètement inconscient de ce que peuvent éprouver les humains, il avait oublié depuis trop longtemps ce que c'était que d'être humain, et moi, je l'étais encore un peu. J'ai vécu plusieurs siècles encore avec lui mais, progressivement, notre relation s'est dégradée et nos chemins se sont séparés.
_ Vous avez vécu des choses terribles, déclarai-je émue. »
Kaly posa sur moi ses yeux d'acier.
« J'ai vu, et j'ai fait, des choses terribles. J'ai essayé d'être juste aussi, ensuite. Mais, en réalité, il n'y a pas de justice. En croyant être juste, on se trompe souvent. Etre un vampire, rend la monstruosité, le meurtre et la barbarie… légitimes. Et pourtant, j'ai vu des être humains se comporter plus cruellement que je n'aurais jamais pu le faire ! Ce monde est plein de bruit et de fureur. Si vous en avez été préservés, si vous n'en connaissez ou n'en imaginez même pas la plus petite part, vous pouvez vous en réjouir, d'une certaine manière. En ce qui me concerne, je n'ai plus aucune illusion sur la nature humaine, ou la mienne d'ailleurs. Je me contente juste de m'émerveiller, parfois, de ce qu'elle parvient à accomplir, et j'essaie de ne pas m'apitoyer sur les atrocités dont sont capables les hommes. »
Edward restait silencieux. Il avait écouté notre conversation et semblait réfléchir, le regard baissé vers le sable. Un moment, je posai ma tête sur son bras et fixai la mer ondulante.

« Quand je suis devenu vampire, reprit Edward après avoir déposé un baiser sur mon front, j'ai voulu me montrer juste. J'ai cherché à devenir un instrument de la justice. J'ai résolu d'employer ma nature… au mieux. Enfin, à ce qu'il me semblait. J'ai tué des criminels. Des hommes dont je pouvais, à travers leur pensée, connaître les intentions : des assassins, des violeurs, des humains dangereux pour leurs semblables. Mais qui étais-je, moi, pour me permettre d'agir de la sorte ? J'ai réalisé alors que j'étais comme eux, que je n'étais pas plus qu'eux. Le choix de Carlisle, la ligne de conduite de notre clan, me sont apparus comme la meilleure solution. »
Kaly hocha la tête. Elle semblait attendrie.
« Ce que tu as fait, je l'ai fait aussi. Jusqu'à ce que je comprenne qu'il n'y avait plus rien de commun entre nous et les hommes. Que je devais me détacher de l'humanité. Ce qui a été très difficile pour moi, peut-être encore davantage que cette envie que j'avais de réparer leurs erreurs, d'utiliser mon pouvoir pour mettre de l'ordre dans le monde, a été d'accepter la disparition de certains d'entre eux, que j'ai connus et aimés. J'ai rencontré des humains merveilleux, au cours de ma longue existence au milieu d'eux, des hommes et des femmes exceptionnels, uniques par leur beauté, leur intelligence, leur personnalité… et je ne pouvais me résoudre à ce qu'ils doivent mourir. Cela, je n'ai pas pu le tolérer, pendant très longtemps. J'en ai changé certains en vampires. Mais un jour, j'ai compris que ce n'était pas non plus un pouvoir que je devais me permettre d'exercer comme bon me semblait. Que je ne les sauvais pas. Je l'ai compris le jour où un des êtres humains, à qui j'avais proposé de devenir mon semblable pour échapper à la mort, a refusé. Aujourd'hui encore, il me manque tellement ! Je ne cesserai jamais d'avoir des regrets. J'ai dû apprendre à respecter et à accepter la mort. C'est ainsi que j'ai compris le vrai sens de la vie. De la vie humaine. Et que je m'en suis détachée. Je ne la regarde plus que rarement, et de loin. Mais j'ai acquis la force de la regarder bien en face lorsque je le fais, de l'apprécier, et de la laisser passer. Comme je regarde chaque lever et chaque coucher de soleil, tous uniques et différents, sans pouvoir les retenir, ni espérer les faire durer toujours. J'ai gardé l'envie, cependant, la curiosité de savoir à quoi le prochain ressemblera. Elle est dans mon être profond. C'est elle qui me pousse encore et m'a permis de poursuivre ma route sans succomber à l'ennui, même si, évidemment, il m'arrive quelques fois de me demander si mon existence n'a pas atteint ses limites... »
A cet instant, Kaly prit une profonde inspiration. Je compris la gravité de ses dernières paroles. Mais, presque aussitôt, ses yeux retrouvèrent une expression douce et calme. Elle reprit :
« Pour un vampire, rester attaché à l'humanité est la pire des souffrances. Nous n'en faisons plus partie. Nous sommes autre chose. Et il n'y a pas d'ordre dans le monde. Ou plutôt si, il y en a un, mais que nous ne pouvons ni comprendre totalement, ni influencer. Tenter de le faire, c'est se leurrer. Je pense sincèrement que pour vivre en harmonie avec le monde dans lequel nous sommes, chacun doit suivre sa nature profonde, et ce n'est pas si facile. Boire le sang des êtres humains fait partie de notre nature… cependant, nous pouvons la soumettre et non pas y être soumis. Le renoncement que ton clan a choisi, je peux le comprendre, moi-même j'ai appris à renoncer. Mais je sais aussi que tout ce qui existe a sa place, et mérite le respect. Nous-mêmes, nous devons nous respecter et apprendre à aimer notre propre nature que nous haïssons, d'abord, quand l'humain que nous avons été est encore trop présent en nous. Avec le temps… tu verras. Ce que je sais m'a permis de comprendre qui je suis, et j'ai trouvé ma propre voie. Il faut longtemps pour comprendre et maîtriser la nature vampirique. La maîtriser, ce n'est pas en abuser ni la brimer. Et dans sa maîtrise, on parvient à trouver un réel bonheur, une exaltation. Je dirais même une sorte… d'extase. »

Sans m'en apercevoir, je m'étais redressée. Encore une fois, les paroles de Kaly trouvaient en moi leur écho. Ce qu'elle exprimait, je l'avais pressenti, malgré ma courte existence. Chaque événement de ma vie, chaque épreuve que j'avais vécue, en était le condensé. J'étais heureuse d'entendre, pour la première fois, un vampire s'exprimer avec autant de sagesse au sujet des humains et des vampires. Sans ne mépriser ni les uns, ni les autres. Je regardai Edward. Ses yeux brillaient. Tout son être, surnaturel, resplendissait dans cette lumière vive du jour. Les petits éclats de diamants de sa peau scintillaient… mais il y avait autre chose encore. Il paraissait ému, troublé. Son visage avait une expression que je ne lui avais jamais vue. Lui aussi, avait entendu des mots qui disaient clairement ce qu'il avait toujours ressenti, qui expliquaient sa réticence à faire de moi un vampire, lorsque je le lui avais demandé, quelques années auparavant.
Mon cœur se serra. Jamais je n'avais autant eu le sentiment que nous étions si différents l'un de l'autre, que quelque chose nous séparait, profondément. Quelque chose d'essentiel.
Alors, l'idée me vint -l'idée terrible- que je pouvais à présent le perdre.