Chapitre 20 : Révélations

Le soleil était haut dans le ciel.
Il faisait chaud. Nous étions baignés de lumière. Mais dans mon âme, dans mon corps blessé, dans mon cœur, une ombre, insidieuse et avide, étendait lentement ses voiles opaques. C'était comme si la nuit précédente, cette nuit dense, pesante, était revenue, ou plutôt qu'elle n'avait pas cessé, malgré le lever du jour.
« Vous tuez toujours des êtres humains, n'est-ce pas ? »
La question d'Edward ressemblait davantage à une affirmation. Un frisson me parcourut. Prendre conscience que je me trouvais en présence d'êtres qui avaient tué mes semblables pour étancher leur soif ne pouvait me laisser indifférente et me donnait toujours une sensation de malaise.
« Il m'arrive de boire leur sang, répondit Kaly d'une voix basse. Je n'ai pas besoin de les tuer, mais si je le faisais, je n'en éprouverais pas de remord. J'ai accepté depuis longtemps l'idée que je peux être la mort qu'ils rencontrent un jour sur leur chemin, comme un hasard. La mort fait partie de l'existence humaine, de son fonctionnement même. Pour ce qui est de leur sang… ils me l'offrent, quand je le leur demande, tout comme je peux leur demander d'oublier ce qu'ils ont fait. Je peux les amener à faire beaucoup de choses. J'ai ce pouvoir, et la morsure n'est pas nécessaire. On peut retenir la pulsion de la morsure et seulement boire. Alors cela m'arrive, oui. Mais très rarement à présent. Vivre dans l'eau fait taire l'envie et puis… j'ai appris à aller au-delà de la souffrance que cela entraîne. Au bout de cette souffrance, il y a la paix. Il y a toujours une récompense prodigieuse lorsqu'on parvient à aller au-delà de soi-même.
_ La couleur de vos yeux… Votre peau… Ils sont donc dus à cela, remarquai-je.
_ Il semble, effectivement, que ce soit un des effets de l'abstinence et de la vie aquatique qui, selon moi, sont notre mode de vie naturel. Elles rendent aussi plus… réceptifs, elles aiguisent les sens vampiriques, et donnent une grande force. Elles permettent à notre âme de se rapprocher des choses immatérielles. Et c'est un état que j'aime par-dessus tout.
« J'ai toujours pensé que nous étions des êtres maudits, déclara Edward en se mordant les lèvres. Que nous avions perdu notre âme en devenant vampires… que nous la volions à ceux que nous transformions à notre image. »
Kaly leva légèrement les sourcils.
« Tu t'inquiètes pour ton âme ?, sourit-elle. Tu crois l'avoir perdue ? Mais où serait-elle donc passée ? »
Sa voix avait une intonation de surprise.
« Je peux t'assurer que ce que tu appelles ton âme est bien là, au contraire, dans ton corps de vampire. Sinon, tu ne serais pas comme tu l'es ! Elle y est même attachée très, très solidement... C'est une des conséquences de la transformation. »
Les yeux d'Edward s'agrandirent.
« Vous avez des certitudes concernant notre âme ?, s'exclama-t-il.
_ Des certitudes… il est difficile de parler de certitudes concernant une partie de notre être qui ne se voit pas mais je sais certaines choses, des choses dont j'ai fait moi-même l'expérience, et qui font que je ne raisonne pas du tout comme tu le fais. »
Elle rit tout à fait. Sa légèreté contrastait étonnamment avec la gravité qui se lisait à présent sur le visage d'Edward.
« Des enfants !..., plaisanta-t-elle même. Votre ignorance vous conduit à vivre dans la peur et la tristesse. Elle vous pousse même à vous sentir coupables. Ce sont encore des sentiments humains que tu éprouves à travers ta nature de vampire. Et ils sont aussi dû à l'époque qui t'a vu naître et vivre… Tu es marqué, consciemment ou inconsciemment, par les croyances de ton temps et l'oubli qui caractérise le monde dans lequel tu vis aujourd'hui. »
Nous ne savions plus quoi répondre. Kaly nous considérait avec un air las et presque désolé. Elle comprit qu'il lui fallait expliquer.
« Je suis née à une époque où l'on vénérait les éléments, la terre, le soleil et l'eau, où l'on vivait près de la nature et à travers elle. Les hommes… y étaient peut-être plus humains qu'aujourd'hui. Il ont oublié, depuis, tant de choses ! Peut-être finiront-ils par les redécouvrir ? On ne parlait ni de dieux ni de diables, alors, il n'y avait ni enfer ni paradis. Il y avait la vie et la mort. Il y avait les esprits, les corps, les forces essentielles. Il y avait d'autres histoires, d'autres légendes. J'en connais beaucoup. Elles proviennent du monde entier. Et elles se ressemblent toutes tant qu'il est impossible de ne pas y voir des vestiges de nos origines et des vérités à propos de ce que nous sommes. Humains ou vampires. Vous ne savez donc rien à ce sujet ?
_ Je ne connais personne qui sache quoi que ce soit à ce propos, répondit Edward visiblement ébranlé. Je connais certaines légendes concernant les vampires, certains mythes et certaines croyances. Le folklore. Ce que tout le monde connaît. Ils n'apportent pas de réponse…
_ Ils disent tout ce qu'il y a à savoir au contraire ! Tout ce que nous sommes encore en mesure de savoir. Si on les ignore, ou s'ils sombrent dans l'oubli, ceux qui viendront après nous ignoreront tout, c'est certain. Peut-être est-ce ainsi que les choses doivent aller, ma foi… Quoi qu'il en soit, les vampires ont leurs propres légendes et elles ne sont pas bien différentes de celles des humains. Nous sommes tous liés. J'ai vu certaines choses de mes propres yeux, on m'en a raconté d'autres dont je ne peux affirmer qu'elles disent l'absolue vérité mais… elles sont assez sensées et d'un grand intérêt.
_ Vous savez d'où nous venons ?, souffla Edward.
_ Cela, précisément, non, mais je peux vous dire ce qu'on m'a raconté. »
Le regard de Kaly était paisible, elle sentait que nous étions troublés.

« Nous, les vampires, serions en quelque sorte des enfants de la Nuit et de l'Océan, commença-t-elle. Cela ne vous paraît pas une évidence ? Ne le sentez-vous pas ? Kûsh m'a appris beaucoup de ce que je sais, et il m'a montré énormément de choses. Il était un vampire très ancien. Pour lui, ces histoires étaient la mémoire de notre passé. Je continue à les considérer comme des mythes, pour ma part, mais il me semble qu'ils expliquent bien ce que nous sommes.
Une de ces légendes raconte que les premiers vampires vivaient dans la mer. C'est pour cela que nous sommes si à l'aise dans l'eau, que nous n'avons pas besoin de respirer, que nous ne craignons pas les profondeurs et que nous y voyons clairement. C'est pour cette raison que notre peau change quand nous nous métamorphosons. Les vampires sont d'abord faits pour vivre dans l'eau. Peu à peu, ils ont voulu vivre comme des humains, se mêler à eux, mais c'était une erreur. C'était déjà une perversion de leur propre nature. Kûsh me disait que nous étions les vraies sirènes de ce monde. Et il est vrai que, personnellement, je passe plus de temps dans l'eau que sur la terre ferme. Vivre sur cette île me convient parfaitement.
Tous les mythes humains, toutes les légendes concernant les sirènes proviendraient de ces premiers peuples qui habitaient les mers. On les présentait comme séduisants, enchanteurs -possédant un chant merveilleux, d'ailleurs- et parfois dangereux, assoiffés de sang. Du sang des humains, de sa vibration qui nous attire comme une musique irrésistible. Nous sommes particulièrement sensibles à la musique… il semblerait que ce soit en lien avec notre origine première. Le chant du sang humain nous la rappelle et c'est ce qui nous pousse à le vouloir avec tant de force, même si nous pouvons, peu à peu, nous en passer.
Au fil du temps, ces premiers peuples marins, conscients de leur origine, auraient cherché à prendre le pouvoir sur les êtres humains et à dominer le monde. Ils seraient alors devenus plus avides encore du sang des hommes, désireux de s'en nourrir constamment, et davantage par plaisir que par nécessité. Ils s'organisèrent, construisirent une grande cité où même certains hommes vinrent s'installer et vécurent longtemps heureux, puis ils commencèrent à mener des guerres. Finalement, ils auraient été vaincus par les armées levées par les hommes et leurs alliés aux grands pouvoirs. Les légendes présentent ces derniers comme des dieux, maîtrisant les éléments, ou peut-être bien encore des sortes de mages. Une fois la grande cité des êtres de la mer détruite, ce sont eux qui ont, ensuite, régné sur les peuples de la terre avant d'abandonner totalement le pouvoir aux êtres humains et de disparaître en se cachant parmi eux. Pour cette raison, les vampires auraient eux aussi voulu quitter les profondeurs marines et se mêler aux hommes. Il semblerait également qu'ils aient toujours eu du mal à ne pas chercher à exercer une domination sur eux. Souvent, je me demande si les Volturi ne vont pas reproduire la même erreur que nos ancêtres. Ils considèrent les hommes comme du bétail, parfois. Il leur en faudrait peu pour décider de les asservir… »
Kaly s'était interrompue, elle secouait la tête en signe de désapprobation. Le regard d'Edward glissait sur la mer.
« Que voulez-vous dire quand vous parlez de "votre origine première" et de votre attirance irrésistible pour le "chant" du sang humain ?, demandai-je.
_ Il y a certains mythes qui racontent comment serait née la lignée des vampires, répondit Kaly avec un petit sourire. Celles des vampires, des hommes et des mages. Les trois lignées qui auraient existé à l'origine et progressivement peuplé la terre.
_ Qui sont ceux que vous appelez les mages ? Ce sont des magiciens ? Des sorciers ?
_ Des êtres quasi-humains qui ont certaines aptitudes très particulières. On les appelle mages, chamanes, sorciers…, ils ont beaucoup de noms et des capacités diverses, selon les humains avec lesquels ils se sont unis. Nos Telchines, par exemple, étaient issus d'une lignée de mages très puissants. Le point commun entre toutes ces familles est que leurs membres peuvent influencer la matière du monde. Ils ont le pouvoir de changer d'apparence, de commander aux éléments avec une grande puissance, de détacher leur esprit de leur corps, et d'autres choses encore. Ils sont assez discrets, cependant. Bien plus que les vampires, en tout cas. »
Je ne savais pas si ce que Kaly évoquait avait un rapport avec ce que j'avais découvert concernant le peuple des Quileutes et le clan des Transformateurs. Pourtant, la description qu'elle venait de faire s'en rapprochait tout à fait et je repensai à cette impressionnante capacité qu'ils avaient de changer leur corps en ceux d'animaux fabuleux.
« Ce mythe n'a rien d'insolite, poursuivit Kaly. Il se rapproche beaucoup de tous les récits de création du monde que vous pouvez connaître. Sans entrer dans les détails, je peux vous dire qu'il parle d'un esprit originel -que vous pouvez appeler Dieu si vous voulez, il porte tant de noms !- qui aurait créé le monde et les hommes. Avant eux, il s'était entouré d'esprits supérieurs, issus de lui-même, et qui lui servaient d'aides. Au moment où il aurait décidé de créer les êtres humains, ce dieu aurait choisi de s'incarner totalement dans sa propre création, de s'y absorber, lui donnant sa propre vibration de vie, la musique de son souffle. Et l'humanité aurait débuté, se serait développée, aurait évolué. Le monde des hommes aurait connu les évènements que nous ont rapportés les très anciens textes qui sont devenus les textes sacrés des hommes. Plus tard, quelques esprits supérieurs auraient décidé de rejoindre leur dieu absorbé dans sa création, en s'incarnant à leur tour. Certaines versions du mythe disent que les esprits dont nous sommes issus avaient d'abord eu l'intention de détruire l'humanité qui s'était révélée une création imparfaite et chaotique, alors que d'autres souhaitaient la protéger. Ils étaient tous des esprits faits de feu et d'eau, des esprits purificateurs. Parfois, on les appelle daïmon, mais on pourrait aussi les apparenter à des anges. En tout cas, il jouent le même rôle.
Quoi qu'il en soit, ces esprits auraient finalement renoncé à faire ce pour quoi ils étaient venus et se seraient unis à des êtres humains par désespoir d'avoir été abandonnés par leur dieu ou par amour pour son œuvre. C'est vraiment la partie la plus stupéfiante de l'histoire et, pour moi, la plus révélatrice. On se sait pas combien ils étaient au juste. Certaines légendes en mentionnent un seul, à la double nature, ou bien deux, d'autres, encore, vingt-deux. Ils ont même des noms. Des noms très intéressants. On les appelle Samaël, Ozriel, Shaytan, Nakash ou encore Iblis. Ce qui est intéressant, c'est que ces noms évoquent le feu ou le venin. En prenant possession du corps des hommes, ils se seraient, comme leur créateur, dissous en eux, mais cette fusion aurait donné naissance à deux nouvelles lignées, distinctes de celle des hommes. Celle des Brûlants et celles des Etres froids, selon la sensibilité de l'esprit incarné. Afin de laisser les humains vivre en paix, les premiers auraient d'abord choisi d'aller habiter les régions lointaines, aux extrémités du monde -sans doute les pôles- et les seconds auraient peuplé les mers du milieu. C'est ainsi que seraient nées la lignée des mages et celle des vampires. »
Kaly se tut. Elle nous considéra un moment, son regard métallique cherchant dans les nôtres une réaction. Nous étions médusés.

Un instant après, Edward sourit.
« Je n'avais jamais entendu cette légende, assura-t-il. C'est effectivement une histoire très intrigante. Elle laisse imaginer beaucoup de choses…
_ Plus que vous ne pouvez croire, répondit Kaly. D'autres histoires expliquent encore de manière plus précise le fonctionnement de notre nature, pourquoi nous nous sentons parfois si déchirés, pourquoi nous désirons ardemment boire le sang des êtres humains et n'enfantons pas comme eux mais à partir d'eux.
_ Vraiment ?
_ Oui. Ce serait l'expression de l'esprit qui nous a créés. Il voulait l'anéantissement de l'humanité, mais il aimait son dieu. Il n'avait pas l'intention d'engendrer lui-même d'autres êtres à son image. Il voulait juste retrouver la vibration divine, à travers le souffle et le chant du sang des hommes, en lesquels résidait désormais son créateur. Il faut croire que la nature humaine dans laquelle il s'est fondu en a décidé un peu autrement… Cette union a eu de surprenants effets. Ainsi, par essence, nous sommes solitaires et sujets à la culpabilité, quand nous ne choisissons pas de suivre notre instinct de prédateurs, notre pulsion destructrice. Nous sommes en permanence pris entre deux aspirations contraires. Si elle nous pousse à tuer, notre nature nous a aussi faits séduisants pour les hommes, puissants et immortels. L'esprit qui a donné naissance à la lignée des mages, lui, a produit des êtres très différents. Il voulait se fondre dans l'humanité, s'assimiler à elle, pour la protéger. Même s'ils ont gardé des pouvoirs surnaturels qui peuvent se révéler extrêmement impressionnants lorsqu'ils sont convenablement maîtrisés, ils vivent donc comme des êtres humains qui donnent la vie et s'éteignent. Ils ont perdu la liberté de choisir. Et, peu à peu, comme les hommes, ils oublient ce qu'ils ont été et même, parfois, ce dont ils sont capables.
Les humains ont toujours connu et redouté ces êtres à la double nature, à la fois si proches et si éloignés de ce qu'ils sont eux-mêmes. Ils les ont d'abord appelés nephilims, ce qui signifie "ceux qui font tomber les autres", et les considéraient comme des êtres supérieurs. Certains mages, comme certains vampires, ont longtemps cru que leur rôle était effectivement de dominer l'humanité. Cependant, nous avons tous la même origine...
_ Il me semble, dis-je, que tout cela sonne vrai.
_ Ce sont des mythes, souffla Edward avec un nouveau sourire. Nous ne saurons jamais…
_ Effectivement, intervint notre hôte en souriant également, certaines vérités sont perdues dans la nuit des temps, mais pour d'autres, il existe des preuves. Je les ai vues moi-même et je sais qu'il reste peu de vampires qui en ont, comme moi, connaissance. Je ne pense pas que les Volturi sachent… cela ne les a jamais intéressés, d'ailleurs. Et c'est sans doute mieux comme cela. Qui sait comment ils réagiraient s'ils savaient ?
_ Comment ?, fit Edward dont le sourire s'effaça subitement. De quelles preuves parlez-vous ?
_ Ces mythes sont gravés dans la roche, sur les murs de temples et de palais. Je peux te les montrer, si tu veux, proposa Kaly avec une sorte de désinvolture provocante. Maintenant, même. Je suis persuadée que cette connaissance t'ouvrirait les yeux. »
Edward parut atterré. Il eut un léger mouvement, mais ne quitta pas sa place. Il posa sa main sur mon épaule.
« Cela ne prendra pas longtemps, affirma Kaly d'un air compréhensif. Pour nous, c'est vraiment tout près d'ici… Ne t'inquiète pas pour ta compagne, elle n'a rien à craindre.
_ Je ne pourrai pas marcher, dis-je à regret.
_Tu ne peux pas venir avec nous, de toute manière, expliqua avec douceur la belle vampire aux longs cheveux bouclés, les murs dont je parle sont ceux de notre antique cité engloutie. Ils se trouvent dans les profondeurs de cet océan. »
Edward tressaillit. Je percevais son émotion. Je posai ma main sur la sienne.
« Je crois que tu devrais aller voir, chuchotai-je. C'est… important, pour toi comme pour moi. Je peux attendre. Je suis en sécurité ici, et je me sens bien. »
Je mentais. Edward hésita. Kaly promenait sur nous son énigmatique regard d'eau pâle. Elle attendait, sans chercher à convaincre Edward davantage. Ce qu'elle lui proposait n'avait pas besoin d'être accepté, mais Edward aurait été fou d'y renoncer. L'occasion ne se présenterait sans doute plus jamais.
« Nous serons bientôt revenus ?, demanda-t-il finalement.
_ Cela dépend de la vitesse à laquelle tu nages, répondit simplement l'antique vampire. J'ai l'impression que ce n'est pas dans tes habitudes, je me trompe ? »
Edward hocha la tête.
« En tout cas, nous serons revenus avant la fin de cette journée, si cela peut te rassurer.
_ Bon, acquiesça Edward. Il me semble que… il faut que je voie cela. »
Se penchant sur moi, il m'embrassa. Kaly se redressa en une fraction de seconde, si vite que je ne la vis pas faire. L'instant d'après, elle s'avançait vers les flots.
« Si c'est trop loin, je fais immédiatement demi-tour, souffla Edward comme à regret. Viens, je vais te porter un peu plus près des arbres, pour que tu puisses te reposer le temps que nous serons partis. »
Il me souleva et alla me déposer près d'un tronc lisse et un peu penché, non loin duquel se trouvaient plusieurs buissons serrés. Au-dessus de ma tête, de larges feuilles s'étendaient en ondulant. L'air était plus frais à cet endroit. Tout était paisible et accueillant.
« Je vais attendre, ne t'en fais pas, assurai-je. Moi aussi, je veux que tu voies et que tu me dises. »
Edward embrassa ma main. Plus loin, Kaly regardait vers l'horizon.
Il ne leur fallut qu'une seconde pour entrer dans l'eau et disparaître aussitôt.
Alors, à nouveau, je fus submergée par l'oppressante sensation que j'avais éprouvée un peu plus tôt. L'obscurité se répandait dans mon cœur glacé. Il me sembla que je ne devais plus jamais revoir mon mari. Pourquoi éprouvai-je un tel sentiment ? Kaly… Kaly était un être bienveillant, je l'avais senti, son comportement nous l'avait prouvé, mais je ne pouvais m'empêcher de craindre… Edward avait accepté de la suivre, alors que je ne pouvais les accompagner. Avait-elle exercé sur lui son pouvoir de persuasion ? Il me semblait pourtant qu'elle n'en avait pas eu besoin. Quel intérêt y aurait-elle trouvé de toute manière ? Ils reviendraient bientôt, Kaly l'avait promis et Edward n'allait pas m'oublier, seule, sur cette île magnifique. Ce que je ressentais était une sorte de jalousie, je devais me rendre à l'évidence. C'était stupide et, malheureusement, inévitable. Je me rendis compte que c'était la première fois que j'éprouvais ce sentiment, et ce qu'il déclenchait en moi était particulièrement insupportable. Je me sentais comme dépossédée de moi-même.
Longtemps, je demeurai le regard rivé sur l'étendue d'un bleu parfait qui se trouvait face à moi, écoutant le bruissement léger et reposant de la végétation au-dessus de ma tête. J'étais très fatiguée. La nuit avait été longue, le début de la matinée si riche en révélations qu'il me donnait l'impression d'avoir duré des jours. Il me semblait avoir vécu des siècles, également, à travers ce que Kaly nous avait raconté.
Alors, je me couchai contre le sable fin et blanc, mon visage posé sur mon coude replié, et je fermai les yeux.