Chapitre 21 : Retour/ Back

La mer… la mer avait des reflets de cuivre. Et des teintes violettes électrisaient l'ombre au creux des vagues.
Lentement, je me redressai.
Quelques scintillements d'or fusaient à la surface de l'eau.
Je plissai les yeux.
Le soir tombait doucement. L'air était doux. Tendre. Je me sentais bien, reposée, même si ma tête semblait pleine de coton.
Le soleil était passé de l'autre côté des arbres, je ne le voyais plus. Il n'allait pas se coucher encore, mais il devait, graduellement, descendre à l'horizon. J'aurais aimé faire le tour de l'île, pour le voir entrer dans la mer. A la couleur des vagues, à la pureté de l'air et du ciel parfait, j'étais sûre que tout deviendrait rouge. Un rouge intense. Et cette nuit serait pleine d'étoiles.
Mais je ne pouvais toujours pas bouger mon pied sans doute. Quelques heures ne suffisent pas à réparer un corps humain blessé. Je touchai ma cheville. Elle était douloureuse, effectivement. Moins cependant. Je pouvais peut-être me lever.
M'agrippant au tronc de l'arbre qui avait veillé sur mon sommeil durant toute la journée, je me hissai sur ma jambe valide. Pouvais-je appuyer l'autre ? Un éclair fusa jusqu'à mon genou, irradiant dans chacun de mes orteils, je poussai un petit cri de surprise. Mais je pouvais appuyer le pied. Rien d'autre. Je ne devais pas espérer faire fonctionner mon articulation. Juste appuyer. Ce n'était pas si mal.
« Pauvre petite chose… », pensai-je.
Et maintenant ? J'étais seule. Edward et Kaly n'étaient toujours pas revenus. Il me fallait attendre.
Attendre…
C'était tout ce qu'il était en mon pouvoir de faire, décidément. Bizarrement, tout sentiment d'urgence m'avait quittée. Sur cette île, j'avais l'impression d'être en sécurité, comme au creux d'un nid, comme un enfant entouré de bras protecteurs. J'aurais pu attendre indéfiniment. Mon estomac me rappela soudain que ce n'était pas réellement envisageable. Peu à peu, la faim se réveillait. Je n'avais pas mangé depuis la veille…
Je clopinai jusqu'à mon petit sac, appuyé contre un buisson, à quelques mètres de moi. Il contenait une bouteille d'eau. Au moins, je pouvais boire. Quelques gorgées… Habituellement, l'eau paraît ne pas avoir de goût. Et pourtant, je me rendis compte à cet instant qu'elle en a bien un ! Un liquide neutre coulait dans ma gorge, alors que le souvenir du goût très particulier qu'il aurait dû avoir s'imposait à mon esprit.
« On dirait que ça ne s'arrange pas », me chuchotai-je à moi-même.
Je humais l'air frissonnant et tiède. Rien. Je savais qu'il devait être chargé d'effluves de toutes sortes, mais il était aussi plat et vide que si j'avais respiré une atmosphère aseptisée. Quel dommage ! J'aurais tant aimé sentir… Cette absence avait quelque chose de troublant. Elle me donnait le sentiment que tout ce qui m'entourait n'était pas vraiment réel. Comme s'il me manquait une part du monde.
Un peu plus loin, entre deux buissons, j'avisai un tas de longues branches de bois mort et blanchi. Manquant perdre l'équilibre à plusieurs reprises, je sautillai jusqu'à eux. Une de ces branches avait une bonne taille et une certaine épaisseur, tout en étant très légère. J'allais pouvoir m'appuyer pour me déplacer. Peut-être pas jusqu'à l'autre côté de l'île, cependant.
J'avançai vers l'eau. Les vagues étaient calmes, elles se déversaient sagement les unes après les autres sur le sable fin, comme au ralenti. L'océan peut être tellement différent aux quatre coins du monde ! Cette eau n'avait rien à voir avec celle qui venait battre contre les falaises de la Push. Cette dernière était le plus souvent grise et froide, violente. Tourmentée. Elle avait si longtemps fait écho à la tempête qui se déchaînait dans mon âme et mon cœur… Ici, tout était tranquille et beau. Si serein. Presque voluptueux. Je comprenais que Kaly ne se soit jamais lassée de ce paysage : il devait ressembler à son âme, j'en étais persuadée.
Le mouvement des vagues sur mes pieds, autour de mes chevilles, apaisait un peu ma douleur. Je m'enfonçai davantage dans les flots. Jusqu'à mi-mollets. A perte de vue : l'étendue horizontale et mouvante de la mer. Les inquiétudes et les angoisses que j'avais éprouvées le matin semblaient ne plus devoir m'atteindre. J'avais été bien bête. J'étais fatiguée. A présent, je sentais… Je sentais que tout irait bien. Je ne savais ni comment, ni pourquoi, mais c'était une évidence. Si j'avais perdu certains de mes sens, il m'apparut, en revanche, que je devais avoir retrouvé une part de moi-même, à travers cette eau et cette chaleur douce qui m'enveloppaient. A travers les récits de Kaly, également, qui étaient allés au-delà des bornes de ma curiosité et de mon imagination. Et j'avais tant à lui demander encore ! J'espérais qu'elle répondrait à mes questions. Il n'y avait pas de raison, rien ne paraissait l'atteindre vraiment. Je me promis de ne pas retenir mes envies et mon besoin de savoir. Comme Edward qui l'avait suivie… Je n'en aurais peut-être plus l'opportunité, ni le temps.

Au coin de mon œil, un point gris se déplaçait prestement à la crête des vagues. Avant que j'aie pu le localiser ou comprendre ce dont il s'agissait, Kaly émergea à plusieurs mètres de moi. Puis elle apparut à mes côtés sans que je l'aie vue approcher : mes yeux la fixaient encore, au loin. Je voyais double. Elle était assez près. Plus qu'elle ne l'avait jamais été, mais sa surprenante apparition ne m'effraya pas. En fait, je n'en eus pas le temps. Par contre, je réalisai combien elle avait retenu sa nature, la première fois qu'elle s'était approchée de nous.
Ses longs cheveux dégoulinaient, rendus lisses par le poids de l'eau, et sa peau était toute perlée de gouttelettes. Elle regardait par-dessus son épaule, derrière elle. Je vis un autre point sombre, entre les ondulations des vagues, qui approchait très vite. Edward sortit de l'eau devant nous. Ses vêtements trempés lui collaient au corps. Sa bouche était ouverte. Etrangement, il donnait l'impression d'être essoufflé. Il me fallut quelques secondes pour déterminer le sens de son comportement. Il n'était pas essoufflé, il n'avait pas besoin d'air, il était… bouleversé. Epuisé, peut-être aussi. Mais c'était impossible !
L'attitude de Kaly me surprit réellement alors. Elle se rapprocha encore de moi, comme si elle s'apprêtait à glisser un bras autour de mes épaules. On aurait presque dit… qu'elle voulait me protéger.
Edward passa une main sur sa bouche et le bas de son visage.
« Bella. Tout va bien ?, demanda-t-il, presque haletant.
_ Oui. J'ai… dormi. Edward, qu'est-ce que… ? »
Il leva ses yeux vers moi. Quelque chose était différent. Edward souriait, ravi. Son visage était un peu tendu, ses pommettes plus saillantes, ses joues légèrement plus creuses. A moins que ce ne fût l'eau dans ses cheveux… Son expression, son expression n'était pas comme avant. Pour mieux juger, je fis un pas dans sa direction, plantant mon bâton dans le sable meuble. Kaly suivit mon mouvement. Je tournai un visage interrogateur vers elle.
Alors, je compris ce qui avait changé. Leurs yeux. C'étaient leurs yeux. Ceux de Kaly, surtout, étaient frappants. Ils étaient devenus violets. Je crus d'abord à un effet de la lumière orangée qui nous baignait, mais non, ce n'était pas une illusion. Ils étaient bien violets. Une couleur incroyablement lumineuse ! Et ces yeux-là, je les avais déjà vus. Ma bouche s'ouvrit toute ronde.
« Mais… ? »
Edward bondit vers moi. Kaly se raidit.
« Oh, Bella ! Si tu savais… ! J'ai vu un endroit phénoménal ! J'ai compris… J'ai compris tant de choses ! »
Il riait presque. J'étais un peu inquiète mais je sentais que je devais partager son bonheur. Il saisit ma main. Je regardai ses doigts. Ne tremblaient-ils pas un peu ? Sa peau paraissait moins scintillante aussi. Elle luisait d'un simple éclat nacré, ponctué de quelques petits éclats plus vifs, un peu comme celle de Kaly. Je levai sa main vers mon visage.
« Oui, fit-il toujours souriant, c'est l'effet de la profondeur. Dans le noir absolu, et avec la pression de l'eau, nous y voyons clairement… notre peau restitue la lumière qu'elle a emmagasinée. Nous sommes faits pour cela ! Kaly avait raison !
_ Tu veux dire que les vampires sont… lumineux sous l'eau ?
_ Je n'étais jamais descendu assez profondément… Aucun vampire de ma connaissance n'a tenté l'expérience. Nous nous sommes toujours arrêtés quand cela devenait trop sombre -cela n'avait pas d'intérêt- alors que c'est justement ensuite que… »
Edward ne s'était jamais montré si enthousiaste. Il paraissait même excité… Ce n'était pas du tout son habitude, ce n'était pas lui.
Kaly se tenait toujours très près de nous, comme si elle avait été prête à nous séparer. J'eus l'impression que nous étions tout à coup deux enfants énervés dont le jeu pouvait dégénérer à tout instant. Mais que se passait-il ?
La main d'Edward se referma autour de mon bras. Trop fermement. Il le serrait si fort ! Il allait le broyer. Il me faisait mal. Je criai.
« Edward !
_ Oh, Bella !
_ Edward, contrôle-toi, tu peux vraiment le faire », souffla Kaly en saisissant son poignet.
Il y eut un petit craquement. Mais il m'attira tout de même à lui.
Alors, se produisit quelque chose que je ne saisis pas. Je m'enroulai autour d'Edward, comme une algue. Je savais que ma cheville me faisait mal, mais je ne la sentais plus vraiment, et j'entendis une voix, qui devait être la mienne, articuler doucement :
« Je veux être comme toi, Edward, maintenant. Mords-moi. Fais de moi ta semblable. Et nous serons ensemble pour toujours. »
La main d'Edward était dans mon dos, elle glissai en remontant vers ma nuque. C'était… délicieux. Tout ce que j'avais toujours voulu.
« Cela suffit, déclara Kaly, d'une voix grave mais calme. Je croyais que tu y arriverais. Je suis vraiment désolée. Eloigne-toi, maintenant. Va te reposer. »
Instantanément, Edward me lâcha et je tombai dans l'eau. Les larmes me montèrent aux yeux. Je me sentais abandonnée. Pourquoi ? Je retrouvai la sensation douloureuse au bas de ma jambe. Je hurlai de rage en tapant la surface d'une vague. Etais-je en train de devenir folle ?
« Reprends tes esprits, Bella, murmura Kaly. Cela va passer. »
Elle me remit debout. Je grimaçai. Les yeux de la vampire glissèrent sur moi et la douleur disparut immédiatement, comme si elle n'avait jamais existé. Le trouble de mon esprit s'estompa tout aussi vite. Edward s'était éloigné. Il nous regardait. Toute expression joyeuse avait abandonné son visage, il paraissait choqué par ce qui venait de se produire. Presque en colère. Il prit sa tête dans ses mains, se mit à marcher nerveusement d'un côté et de l'autre, comme s'il avait voulu revenir sur ses pas.
Kaly leva légèrement son visage dans sa direction. Il s'éloigna encore, soudain détendu et, très doucement, s'allongea sur le sable.