Chapitre 22 : L'échange/ The exchange
Je demeurai hébétée. Mon regard s'était plongé, sans que j'y prenne garde, dans celui de Kaly. A nouveau, je fus frappée par la couleur de ses pupilles.
« J'ai vu vos yeux, dis-je. Je n'ai jamais vu aucun vampire en avoir de pareils, mais les vôtres, je les ai vus.
_ Comment cela ?, répondit-elle doucement en soulevant légèrement un sourcil.
_ Dans un de mes rêves. Je vous ai vue, je le sais maintenant. Je fais des rêves… révélateurs, comme on m'a dit. »
L'antique vampire brune n'eut aucune réaction particulière.
« Hmmm…, soupira-t-elle simplement avec une pointe d'intérêt. Cela fait beaucoup pour une simple humaine, tu ne trouves pas ? »
Je pouvais me tromper, mais il me sembla qu'il y avait une certaine compassion dans sa voix.
« Viens, ajouta-t-elle, il vaut mieux que tu t'assoies quand même.
_ J'ai l'impression que je peux marcher maintenant.
_Je peux donner l'impression à un mourant qu'il peut se mettre à courir. Il peut même le faire, si l'état de son corps le permet… Mais ce n'est qu'une illusion… Quoique, parfois, la suggestion fait des miracles ! Enfin… ne te blesse pas davantage. »
A mon grand regret, la douleur revint. Sans doute valait-il mieux qu'elle soit là, en effet. Kaly pouvait faire oublier la réalité. C'était effectivement une illusion dangereuse.
Sans savoir comment, je me retrouvai à quelques mètres de là, assise sur le sable, au pied d'un arbre. Kaly était accroupie devant moi, repliée sur un talon. Elle m'avait transportée, et je ne m'en étais même pas aperçue ! Je frémis.
« Que s'est-il passé ?, demandai-je sans hésiter davantage. Pourquoi Edward est-il dans cet état ? »
La belle vampire aux yeux violets se laissa un peu aller sur le côté. Elle avait l'air de se demander par où commencer et si je pourrais comprendre ce qu'elle allait répondre.
« Edward a voulu savoir ce que c'est que l'échange, je lui ai montré. »
Je fronçai les sourcils. Elle soupira.
« Je pensais qu'il le gérerait mieux, il a tellement appris à contrôler ses émotions et son esprit… il est encore trop jeune, sans doute. Il est un peu perturbé, mais cela va passer rapidement. Il lui faut un peu de temps pour assimiler… Un petit repos est nécessaire. »
Je secouai la tête. Je ne voyais pas de quoi elle parlait.
« Mais les vampires n'ont pas besoin de se reposer ! »
Kaly sourit légèrement.
« Parfois, oui. Certaines choses sont éprouvantes, même pour nous. Surtout lorsqu'on en fait l'expérience pour la première fois. C'est assez déstabilisant. Et puis Edward vient de vivre quelques heures qui ont profondément ébranlé ses croyances et ses certitudes. Il ne sait pas s'il se sent heureux ou désespéré… Il s'en veut énormément pour son attitude envers toi. Le plus petit faux-pas le mine réellement, et il ne peut envisager l'idée de te faire le moindre mal. Il y a une minute, il voulait s'arracher la tête. »
Je dévisageais Kaly, incrédule. Se pouvait-il… ? Mes yeux cherchèrent le corps d'Edward, étendu à une bonne distance de nous. Il n'avait pas bougé. Il semblait dormir.
« Vous… vous entendez ses pensées ? »
Les sourcils de Kaly remontèrent vers ses tempes. Elle acquiesça lentement.
« C'est cela l'échange. Il a pris un peu de mon pouvoir et j'ai pris un peu du sien. »
Ma bouche s'ouvrit. Je comprenais l'attitude d'Edward. Et la mienne…
« Mais c'est éphémère, ajouta la petite vampire aux longs cheveux de nuit. Et c'est un tout petit pouvoir. Comme un écho lointain… une réplique.
_ Comment avez-vous fait ? »
Elle remonta vers moi ses iris scintillants. Sa main caressait le sable. Il y eut quelques secondes de silence. Refusait-elle de m'expliquer ? Lentement, sa tête s'inclina. Ses yeux. Ses yeux sondaient profondément les miens. Lisait-elle mes pensées ? Cherchait-elle à savoir si j'étais fiable ?
« Vous lisez mes pensées à présent ?
_ Non. Edward ne le peut pas. Son pouvoir ne me donne aucune capacité à ce sujet. »
Son regard semblait fouiller encore mon âme. Le mien dut se faire suppliant. Elle tourna son visage vers la mer.
« Tu es une bien étrange humaine, Bella, articula-t-elle à voix basse. Je ne suis pas étonnée qu'on s'intéresse autant à toi. »
Se glissant à mes côtés, elle dégagea ses longs cheveux de son épaule. J'y vis une marque ronde, un peu rose, striée de rouge. Autour, et en son centre, la peau était encore légèrement bleue, mais elle semblait progressivement devenir livide.
« Edward m'a mordue. Et je l'ai mordu en retour. »
Mon visage se décomposa.
« Quoi ? »
La main de Kaly fit un geste léger dans l'air, comme pour signifier que cela n'avait pas d'importance.
« Je croyais que la morsure d'un vampire était terriblement douloureuse pour ses congénères, balbutiai-je.
_ Elle l'est, assura Kaly. C'est pour cette raison qu'Edward doit se reposer. Il a fallu qu'il l'endure. Longtemps. »
Je tournai encore mon regard vers lui. Qu'avait-il fait ?
« C'est quelque chose que nous répugnons naturellement à pratiquer, et nous ne pouvons pas tous le supporter. C'est pour cette raison que de nombreux vampires ignorent cette aptitude que nous avons, et qu'elle s'oublie. J'ai l'impression qu'aucun nouveau vampire ne connaît plus son existence, d'ailleurs… »
Elle me sembla un peu déçue. A moins que ce ne fût du soulagement… Je posai ma main sur la sienne, légèrement plus fraîche. Mon geste spontané me stupéfia moi-même, et le contact de Kaly me donna une sensation étrange. Mais j'avais besoin qu'elle m'explique ce qui s'était passé. Qu'elle me dise exactement. Elle le comprit.
« Edward a vu une représentation… sur un des murs de notre cité. Il a demandé de quoi il s'agissait et je lui ai expliqué. Il ne voulait pas y croire. Il est un peu… têtu. Non ? Enfin, c'est la jeunesse qui croit détenir la vérité, s'y accroche et refuse d'apprendre, je suppose… »
Elle sourit.
« Je lui ai donc proposé de lui montrer comment faire. Cela peut se révéler très utile, parfois… Je l'ai averti que ce serait très douloureux, qu'il faudrait se montrer particulièrement résistant. Je lui ai aussi dit que son comportement en serait un peu altéré pendant un moment. Le temps qu'il maîtrise mon pouvoir. Je dois dire qu'il m'a surprise : il l'a fait, et il y est parvenu. Je crois que c'était pour lui comme… un acte de foi. Pour ne plus avoir peur. Peur de lui-même, de ce qu'il est. Est-ce que tu comprends ? Tu sais qu'il a peur de ce qu'il est, n'est-ce pas ? »
Sans rien répondre, je hochai la tête. Kaly poursuivit :
« Pour faire cela… il faut que du sang coule dans nos veines. Du sang humain. Je n'avais pas bu depuis si longtemps… Edward ne s'était pas nourri depuis plusieurs jours non plus. Pour lui, c'est déjà un manque. »
Je ne pouvais imaginer… Je m'étranglai :
« Edward a bu du sang humain ?
_ Non. Bien entendu. Même pour cette expérience, il s'y serait refusé. Il aurait choisi de ne pas savoir… Nous sommes allés sur une autre île. Un homme m'a offert un peu de son sang. Il n'en faut pas beaucoup. Juste assez pour que nos veines soient irriguées, et cela ne dure pas bien longtemps. Notre corps absorbe peu à peu le sang que nous buvons. Tu sais cela ?
_ Pas vraiment, avouai-je. »
Kaly parut un peu surprise.
« Mais que sais-tu au juste des vampires, jeune humaine ? »
Son ton, peut-être un peu moqueur, me donna le sentiment d'être un petit enfant. Je sentis que je rougissais. Encore.
« Peu de choses, certainement. La famille de Carlisle… ce sont de vampires qui ont choisi de combattre leur nature, de rester proches des humains. Alors, ils n'en parlent pas vraiment. »
Je repensai soudain à la seule conversation que j'avais eue avec le père d'Edward à propos de la nature vampirique. Au sujet du plaisir… le plaisir du sang. Je n'étais plus la jeune fille que j'étais alors, mais à ce souvenir, mes joues flambèrent tout à fait. Je tentai de me ressaisir.
« Je sais juste qu'il n'y a pas de plus grand plaisir pour un vampire que de boire. Surtout du sang humain. Je sais aussi que tuer un vampire est difficile. Que son corps doit être brûlé. »
Les yeux de Kaly s'étrécirent. Puis elle se mit à rire. Un petit rire. Comme si elle s'étonnait de se trouver amusée.
« L'essentiel, donc ! », lança-t-elle.
Je me sentais bête. Mon résumé était navrant.
« Il y a de nombreux plaisirs à être vampire, Bella, reprit-elle en changeant de ton. La satisfaction de la soif… est ce que les jeunes vampires considèrent comme leur seul apaisement possible. Et c'est la vérité, dans une certaine mesure. Pour eux, en tout cas. Boire le sang des êtres vivants leur permet de rester proche d'eux, justement. De faire tout ce que font les êtres humains, tout ce qu'ils considèrent comme étant le comportement naturel des hommes, de jouir des plaisirs de la vie humaine… Etre tiède pour un moment, éprouver des sentiments plus tendres, faire l'amour… nous avons besoin de sang pour tout cela. Boire réveille l'humain en nous, ou le fait subsister. Mais le sang absorbé ne reste en nous que quelques heures, parfois quelques jours. Et il disparaît, consommé par notre corps. C'est pour cette raison que nous ne saignons pas. Rien ne coule en nous lorsque nous n'avons pas bu depuis plusieurs jours. Avant que le désir de boire ne revienne.
Si un vampire cesse de se nourrir pendant longtemps, l'humanité le quitte peu à peu. De manière progressive. Il passe par différents états. D'abord, le manque. La violence, la rage, la souffrance, que procure le besoin impérieux de boire à nouveau. Pour faire cesser cette phase difficile -quand ce n'est pas tout simplement par plaisir !-, la plupart des vampires se réalimentent. Surtout s'ils vivent constamment parmi les humains, sur terre. Et le sang appelle le sang.
Mais si l'on s'efforce d'aller au-delà de la douleur qu'on éprouve, alors, lentement, notre corps s'apaise, et notre esprit… s'ouvre. C'est d'autant plus rapide si l'on reste dans l'eau. Là… là, est ce que je pense être notre vraie nature. La capacité que nous avons, lorsque nous sommes purifiés du sang des créatures mortelles, à voir le monde sous un jour nouveau. A voir vraiment, enfin !
Pour ma part, je considère le fait de boire du sang humain comme un rite. C'était ce que les nôtres pratiquaient. Avant. Avant d'être dévoyés par leur orgueil et leur ambition. Les fresques de notre cité montrent tout cela : notre mode de vie, nos rituels sacrés, nos mythes… Edward sait tout maintenant. »
Kaly s'interrompit. J'étais à la fois subjuguée et effondrée.
Les yeux violets comme un ciel d'orage, sans éclairs pourtant, glissèrent sur moi. Le vampire percevait mon émotion. J'aurais pu pleurer.
« Vous voulez Edward ? », demandai-je la gorge serrée.
Kaly me considéra. Le silence entre nous se fit épais, presque palpable. Son visage était impassible.
Il me sembla qu'elle ne comprenait peut-être pas ce que je disais.
« Vous allez… me le prendre. Vous le voulez ? », répétai-je.
Encore un silence. Elle pencha à nouveau doucement la tête.
« Je le veux… quoi ?... pour moi ? Comme… compagnon ?
_ Oui ?, soufflai-je douloureusement.
_ Pas du tout. »
Sa réponse me fit l'effet d'une entaille vive et soudaine dans la chair de mon cœur. Une entaille bienfaisante. Qui aurait vidé enfin l'abcès qui s'y était formé. J'étais délivrée. Je me sentais… propre. Je soupirai.
Le rire de Kaly fusa.
« Je ne sépare pas ceux qui s'aiment ! Cela n'a aucun intérêt. Et Edward t'aime vraiment. Au-delà de toute raison. Tu es son enchanteresse… je ne pourrais rien faire de toute manière. Même si tu disparaissais. Il n'y survivrait pas, assurément ! »
Encore une caresse sur la plaie de mon cœur, comme un baume. Une caresse cuisante aussi. Un apaisement cruel. La terrible certitude de l'amour indéfectible d'Edward me faisait tant de bien !
Les paroles de Kaly sonnaient comme un témoignage irrécusable.
« Et puis… l'amour… enfin, ce que vous appelez ainsi, la dépendance qui vous lie, cette aliénation à l'autre… ne m'intéresse plus, depuis longtemps. »
Une seconde, je considérai l'être étrange assis près de moi. Etait-ce cela, la perte totale de l'humanité dont elle venait de me parler ?
« Vous n'éprouvez pas… ce sentiment ?, m'étonnai-je. Cela ne vous manque pas ? »
Ma question parut encore l'amuser. Je comprenais qu'elle devait lui montrer mon innocence, mon incapacité à m'identifier à elle, à comprendre ce qu'elle était.
« Beaucoup de choses passent, Bella… on s'y accroche d'abord de toutes ses forces, et puis… on laisse passer. Et l'on en découvre de nouvelles. Le sentiment dont tu parles, je le ressens à travers le sang des hommes, chaque fois qu'il m'arrive d'en boire. Mais il est loin de moi, maintenant. »
Spontanément, mon visage se tourna dans la direction d'Edward. Lui, éprouvait toujours de l'amour, du désir… Il était encore très humain. Et je venais de prendre violemment conscience de l'envie profonde qui l'habitait. Les mots qui étaient sortis de ma bouche… étaient ceux qu'il voulait m'entendre prononcer sans doute. Et j'avais tellement eu envie de les dire ! Ils m'étaient apparus comme naturels, comme un aveu trop longtemps retenu.
Mes yeux piquèrent.
« Que t'arrive-t-il ?, demanda Kaly.
_ Je… je viens de réaliser qu'Edward a envie de faire de moi sa semblable, alors qu'il m'a toujours soutenu le contraire.
_ A cause de ce qui s'est produit tout à l'heure ?
_ Oui. Ce que j'ai dit… je ne l'aurais jamais dit dans mon état normal. C'était une suggestion, je suppose.
_ Tu dois pardonner à Edward. C'est l'effet de mon don. Il monte un peu à la tête à cause de l'illusion de pouvoir absolu qu'il procure. Il fait oublier qu'il puisse y avoir quoi que ce soit d'impossible. Mais… Edward ne t'a peut-être pas influencée comme tu le penses. Peut-être désirait-il juste connaître le fond de ta pensée. »
Je ne pus rien répondre. Mes yeux s'écarquillèrent. Je pris mon front dans ma main.
« Oh, mon Dieu ! »
Mon attitude devait exprimer une réelle panique. Aussitôt, Kaly proposa :
« Si tu préfères, je peux vous faire oublier ce moment. J'ai l'impression qu'il vous bouleverse tous les deux… Je ne l'ai pas voulu, j'essayais simplement de laisser Edward agir par lui-même, il ne me semblait pas particulièrement dangereux, je suis désolée. »
Oublier ?
Etait-il préférable d'oublier ? Il y avait tant de choses que j'aurais pu choisir d'oublier ! Elle passèrent toutes en une fraction de seconde dans mon esprit. Tout ce que j'avais vu et vécu d'abominable. Kaly pouvait-elle simplement… effacer tout cela ? Peut-être vaudrait-il mieux vraiment tout effacer, en définitive. Le ferait-elle si je le lui demandais ? En serais-je plus heureuse ? Sans doute.
Mais je ne serais plus moi-même.
« Est-ce qu'Edward va rester comme cela encore longtemps ? »
Kaly ne me quittait pas des yeux. Je compris qu'elle cherchait à suivre ma pensée, ou plutôt le cours de mes sentiments.
« Pour le moment, je l'ai apaisé. Le temps que son corps se repose, assimile un peu mon sang. C'est assez rapide. Peut-être même est-ce déjà fini. Ensuite, il sera à nouveau totalement lui-même. Mais il gardera la possibilité d'utiliser la réplique de mon don… aussi longtemps qu'il ne boira pas d'autre sang. »
Le sang
Toujours le sang. Comme elle disait ces mots, je m'aperçus que tout autour de nous était rouge. Je l'avais pressenti. Un rouge intense. L'eau, le ciel, ma peau… Le soleil devait commencer à entrer dans la mer. Je soupirai. Plus loin, le corps d'Edward semblait inerte, un coude replié sur ses yeux.
« Tu veux que je le libère. »
Ce n'était pas vraiment une question. Dans la lumière pourpre, les yeux de Kaly luisaient étrangement. Ils auraient pu paraître noirs à cet instant, mais ils étaient plutôt comme deux grenats, profonds et doux, semblables aux pétales veloutés d'une black baccara.
Je lui souris.
« J'aurais aimé pouvoir regarder le coucher du soleil, déclarai-je. Il doit être magnifique. »
Les lèvres de Kaly s'étirèrent également. Elle me comprenait.
« Eh bien, allons-y. »
