Chapitre 23 : Crépuscule rouge/ Red dusk

Cette fois-ci, je perçus le déplacement. Sans doute parce qu'il avait été un peu plus long. Peut-être deux ou trois secondes. Assez en tout cas pour que je constate que tout devenait noir autour de moi, et que tous les poils de ma peau se hérissaient sous l'effet d'une fraîcheur intense. Mais le temps de capter ces sensations, j'étais déjà assise face au soleil couchant, de l'autre côté de l'île.
Edward s'avançait vers nous. Il avait l'air un peu las. Infiniment triste aussi, mais c'était peut-être juste ma façon d'interpréter l'expression inhabituelle de ses traits.
Il vint s'asseoir derrière moi, enroula ses bras autour de ma taille et plongea son visage dans les cheveux qui couvraient ma nuque. Il me serra tendrement. Je posai mes mains sur les siennes.
Kaly était debout, ses pieds dans l'eau des vagues. Droite et immobile, elle ressemblait à la proue d'un navire.
Le soleil était énorme. Une boule de feu gigantesque, qui pénétrait la ligne fine de la mer, à l'horizon. On pouvait s'attendre à ce que l'eau se mette à frémir, puis à bouillir, à mesure qu'il descendrait. Mais non. Tout restait calme. Ce n'était qu'une illusion. L'astre et l'océan ne se toucheraient jamais. Ils n'appartenaient pas à la même sphère, tout en partageant le même monde.
Le soleil ne disparaissait pas. Il allait tout simplement ailleurs. Pour un moment. Et l'on pouvait être sûr qu'il reviendrait bientôt.
Je ne savais pas pourquoi, mais cette idée me faisait du bien.
Je clignai des yeux. Kaly avait disparu. Elle était assise près de nous et nous regardait avec une espèce de tendresse. De curiosité peut-être. Soudain, je réalisai qu'elle pouvait entendre les pensées d'Edward. Que disaient-elles ? L'empêchait-elle d'exercer, malgré lui, son pouvoir sur moi ?
Longtemps, nous ne parlâmes pas.
Quand le soleil fut totalement passé de l'autre côté de la mer, émettant un dernier rayon couleur émeraude qui fusa à la crête des vagues jusqu'à la plage, l'antique vampire rompit le silence.
« Vos existences sont bien tourmentées. Pourtant… vous êtes heureux. Vous avez plus de chance que beaucoup. Vos sentiments sont étonnamment réciproques malgré vos natures différentes. »
Ma main caressa le bras d'Edward.
« J'ai cherché Bella… toute mon existence, souffla-t-il d'une voix un peu cassée. Et je l'ai trouvée ! Je considère cela comme un vrai miracle. »
Son haleine avait caressé ma nuque. Un frisson parcourut mon dos. Je me laissai aller contre lui.
« Un miracle ? Peut-être… »
Kaly plissait les yeux. J'intervins :
« En plusieurs milliers d'années d'existence, vous n'avez jamais rencontré votre… âme sœur ? Vous ne pensez pas qu'on puisse partager son existence entière avec une personne ?
_ "L'âme sœur" ? C'est un concept intéressant. Mais… il y a plusieurs existences dans l'existence, non ? Surtout quand on vit aussi longtemps que moi.
_ Moi, je sais, affirma Edward, qu'il n'y aura jamais plus que Bella. »
Mon cœur bondit dans ma poitrine. Il s'emplit de plaisir, mais j'aurais préféré qu'il ne dise pas ces mots. Peut-être, peut-être qu'avec le temps…
_ Excuse ma question, commença Kaly, mais… Bella, qui est le père de tes enfants ? »
Il me sembla que mon cœur se vidait soudain entièrement, comme percé d'une flèche qui aurait frappé à l'improviste. Le visage de Jacob explosa devant mes yeux. Et la peine, la peine immense. Je ne pouvais pas répondre. Je ne pouvais pas raconter.
« Un « transformateur » ?, murmura-t-elle. Qu'est-ce que… ? Oh, pardon ! »
Apparemment, Edward lui avait tout dit. Je me demandai de quelle manière il avait pu lui présenter Jacob. A travers sa pensée, j'imaginai que Jacob ne devait pas être tout à fait celui que j'avais connu. Je devais dire… dire qui il avait été en vérité.
« Il appartenait à un clan, une tribu indienne, les Quileutes, dont certains membres peuvent se changer en animaux. Des loups, plus particulièrement, mais pas seulement. Il est… il est mort pour me sauver de Jane, la sœur jumelle d'Alec, le Volturi qui nous a poursuivis jusqu'ici. C'est Aro qui les appelle des Transformateurs. »
Les yeux de la vampire étaient fermés. Peut-être étudiait-elle les images au travers des pensées d'Edward. Elle en apprenait davantage qu'avec des mots, et bien plus vite. Elle se trouvait plongée au cœur de notre intimité, de la mienne. Pourtant, je n'étais pas vraiment gênée : elle nous en avait assez dit à son propre sujet et je savais qu'elle ne nous jugerait pas. Quand elle rouvrit les yeux, elle souffla :
« Eh bien… des loups. Je connais cela. Il existait une lignée appelée les Neuri, dans une autre partie du monde. Ou encore les guerriers Ulfarks du nord. Les Nahuels… Ce sont tous des clans de mages qui ont surtout développé leur aptitude à changer de forme physique.
_ Nahuel ? », répétai-je.
Un flot de souvenirs me submergea. Nahuel était un hybride, dans mon rêve. Le seul qui ressemblait à ma fille Renesmée. Notre fille imaginaire, à Edward et à moi.
« Oui, Nagual ou Nahuatl, c'est la façon dont on nomme ces êtres à la double nature au Mexique, si je ne m'abuse. Cela te dit quelque chose ?
_ J'ai entendu ce nom, répondis-je, dans un de mes rêves.
_ Des rêves "révélateurs", sourit Kaly. Difficiles à démêler, n'est-ce pas, et très perturbants… ?
_ Vous connaissez ce phénomène ?
_ J'en ai fait l'expérience. Quand j'étais humaine. Les Telchines m'aidaient à comprendre leur sens. Mais certains éléments demeurent toujours énigmatiques. Et puis j'étais si jeune… encore une enfant. Les rêves sont apparus quand je suis devenue une servante de la Grande Mère et qu'on nous a initiées. Il y avait des jeûnes, des pratiques rituelles… J'ai commencé à savoir faire beaucoup de choses. Nos mages plaçaient de grands espoirs en moi. »
Apprendre que ce que j'avais vécu pendant quelques années existait bel et bien, que ce n'était pas seulement la manifestation d'une sorte de folie rampante comme je l'avais souvent pensé, que d'autres l'avaient aussi éprouvé… m'ôta un poids qui m'avait si longtemps accompagnée que j'en avais perdu la conscience. Je ne m'en rendis compte qu'au moment où il disparut. Entre mes épaules, quelque chose se dénoua. Je respirai mieux tout à coup. Je souris.

« Jacob…, repris-je et ma gorge se serra un peu, Jacob m'aimait, et aimait ses enfants, plus que sa propre vie. Il s'était imprégné de moi. C'était… irrémédiable. Il m'avait expliqué que j'étais son âme soeur. »
Le visage de Kaly prit une expression plus sérieuse tout à coup. Ses sourcils se froncèrent légèrement.
« Les mages… ne sont pas des êtres tout à fait libres. Tout comme nous… Les êtres « surnaturels » ont leur écueil. L'amour humain, l'attirance… enfin, il semblerait que nos natures réagissent différemment face à certains êtres humains. Mais cela n'a rien à voir avec l'âme sœur, ou la bashert, comme on l'appelle aussi dans certaines traditions, ce qui désigne l'être « destiné ». Les mages s'unissent aux êtres humains pour engendrer une descendance. Leur nature les lie à un homme ou une femme en particulier, celui ou celle qui sera le plus à même de lui donner les enfants les plus aptes, dont la physiologie laissera le mieux leur don s'exprimer. Ils ont toujours subi cette loi, et elle pourrait être considérée comme une malédiction de leur nature. En tout cas, elle semble due à l'interaction entre l'esprit qui est à l'origine de la lignée des mages et la nature humaine dans laquelle il s'est absorbé. Souvent, les mages ont gardé cette obligation de leur nature secrète. Ils ne cherchaient pas à imposer leur attirance aux êtres humains qu'ils avaient choisis, et les laissaient vivre leur vie. Ils les protégeaient cependant, et venaient les visiter, régulièrement, le plus souvent la nuit pour plus grande discrétion, leur donnant ainsi le sentiment de n'être que des rêves… Les humains les ont d'ailleurs nommés incubes et succubes, vous connaissez cela, n'est-ce pas ? Ils se rendaient bien compte que de leurs unions naissaient des enfants extraordinaires.
La nature des mages les pousse à la transmission, et c'est une transmission physique. La nôtre… la nôtre nous pousse à détruire ce qui nous attire le plus et c'est là notre malédiction. Ce sont deux manières différentes de rester tranquille, en quelque sorte, le plus efficacement possible. Pour nous également, il arrive qu'un humain nous attire de manière singulière et prodigieuse. C'est ce que l'on appelle l'enchantement, ou la cantante. Mais c'est encore une question de corps… et cela a son importance, une grande importance. Les corps humains chantent et nous attirent toujours irrésistiblement, nous comme les mages, car ils sont peut-être les réceptacles du divin. Cela, je ne saurais l'affirmer, mais c'est ce que laissent entendre les mythes. Cependant, la nature vampirique a une façon bien particulière de réagir face à ce phénomène : elle cherche à l'éliminer le plus rapidement possible, comme pour se punir elle-même, retourner à la solitude et au néant, consommer son plaisir et devoir endurer sa destruction, ou bien… ou bien certains vampires refusent d'y toucher, et choisissent de tourner simplement autour comme des papillons autour d'une flamme qui les brûle. De ce choix-là résulte une grande souffrance, mais un grand bonheur également. C'est le choix qu'avait fait Labryos. Et celui d'Edward aussi, apparemment. »
La joue d'Edward se posa contre mon épaule.
« Cela signifierait donc que ni l'imprégnation des Transformateurs, ni la cantante, ne sont un signe que le mage ou le vampire a bien trouvé celui ou celle à qui il est destiné ? »
J'étais intriguée par cette révélation. Kaly eut un léger mouvement de la tête.
« Eh bien, si, en quelque sorte… il a trouvé celui ou celle à qui son corps est destiné, dans cette vie en tout cas. Mais pour ce qui est de son âme… »
Elle sourit. Une lueur mystérieuse trembla dans ses yeux.
« C'est un peu plus compliqué que ça, ajouta-t-elle. Quand on est un être humain, on peut ressentir toutes sortes d'amour. Quand je l'ai rencontré, Labryos m'a attirée parce qu'il était avant tout un vampire. Et puis son comportement m'a profondément liée à lui. C'était une forme d'amour. Kûsh m'a fascinée, ensuite ; son charme et sa personnalité hors du commun m'ont subjuguée. Et c'était encore de l'amour ! Par la suite, j'ai rencontré d'autres individus qui m'ont fait ressentir des émotions très variées. Très puissantes. Et toujours si différentes…
_ Mais n'avez-vous jamais été sûre de vous trouver face à… un autre vous-même ?, susurra Edward.
_ C'est difficile à dire, répondit Kaly. Il y a tant de façon de s'aveugler… Et puis cela doit être très rare d'y parvenir réellement. Quoique cela ait toujours été un des buts de l'existence humaine. Vous que l'amour semble autant préoccuper, connaissez-vous l'histoire racontée par Platon ? Elle est assez célèbre. »
Le nom qui venait d'être mentionné ne m'était pas inconnu, il s'agissait d'un philosophe grec, j'en étais certaine. Mais il ne m'évoquait rien de plus. Edward, lui, acquiesça.
« Oui, dans son Banquet, un personnage explique pour quelle raison les êtres humains passent leur existence à rechercher leur « moitié ». Il prétend qu'à l'origine, les hommes étaient doubles, des androgynes, si je me souviens bien… et que leur créateur les a séparés. Depuis, ils se sentiraient incomplets, en quelque sorte.
_ Tout à fait, enchaîna Kaly. C'est ce que raconte le personnage d'Aristophane pour expliquer l'origine du sentiment amoureux qu'éprouvent les humains. Pour lui, ce que souhaite les hommes, c'est retrouver l'autre moitié de leur âme pour reformer l'être unique qu'ils étaient aux origines. Ce serait la seule chose qui permettrait à l'être humain d'atteindre la félicité. Un détail amusant est que Platon lui-même aurait été le descendant d'un être surnaturel, plus précisément, de celui qu'on appelait le dieu Apollon. Et savez-vous comment était surnommé ce dieu parfois ? »
Edward secoua imperceptiblement la tête.
« Une de ses épithètes était Apollon Lycien, le dieu "loup". Et il était aussi, bien sûr, celui du soleil et des prophéties… Enfin, cela n'a rien de réellement étonnant. La plupart des divinités ou des rois des anciens temps étaient très certainement des mages, comme je vous l'ai déjà dit. Ou des vampires, d'ailleurs… »