Chapitre 24 : Un monde nouveau/ A new world

Kaly souriait doucement. J'étais captivée. Etait-il possible que les hommes d'aujourd'hui ignorent tant de choses ? Ou bien était-ce préférable… Kaly avait l'air de le penser parfois.
« Les Indiens ont le même type de croyances, ajouta-t-elle. Ils pensent que les âmes se cherchent à travers leurs différentes réincarnations. Il leur est difficile de se trouver. Cela peut prendre plusieurs vies, ou même ne jamais se réaliser… Lorsqu'elles y parviennent, elles ont accompli leur karma et peuvent sortir du Samsara, le cycle des réincarnations, pour quitter enfin ce monde.
_ Et où sont-elles supposées aller ensuite ?, demandai-je.
_ Ailleurs… Elles sont délivrées. Et rejoignent le Nirvana. »
Le sourire de Kaly s'élargit.
« Je n'ai pas toutes les réponses et je ne peux attester de rien concernant cela. Je connais simplement de nombreuses légendes et j'ai vécu beaucoup de choses qui m'ont prouvé que certaines de ces croyances disent certainement vrai. »
Edward tressaillit.
« Comment cela ?
_ J'ai été le témoin de certains phénomènes et j'ai assisté à plusieurs cérémonies qu'on ne pratique plus aujourd'hui, sans doute, qui permettaient de découvrir et de comprendre certains mystères de l'existence. A cette époque, les mages pensaient encore qu'il était de leur devoir d'enseigner aux hommes ce qu'ils savaient. Ils se regroupaient, ils étaient forts et sages. J'en ai connu quelques uns d'extrêmement puissants. C'était avant qu'ils ne se décident à laisser les hommes maîtres de leur propre monde -puisqu'ils manifestaient leur désir d'indépendance de manière de plus en plus virulente- et qu'ils ne commencent eux-mêmes à oublier… Mais je peux affirmer avoir plusieurs fois rencontré des âmes réincarnées d'êtres humains que j'ai connus. Quand on traverse les siècles, c'est frappant. On le repère surtout chez les petits enfants. En général, les âmes se réincarnent dans leur entourage proche, ou dans un lieu particulier, en tout cas. Il arrive parfois qu'elle s'éloignent, pour certaines raisons… Les bouddhistes connaissent bien cela. La vie humaine est faite ainsi, c'est pour cette raison que les hommes ne devraient pas craindre la mort. »
Edward considérait Kaly avec insistance. Je sentais qu'il aurait voulu pouvoir être sûr de ses paroles. Il articula :
« Vous croyez donc en la réincarnation.
_ Je n'y crois pas. Je l'ai vu. Si tu y prêtes attention, tu le verras aussi. Rien ne disparaît vraiment dans ce monde, même si l'on ne s'en rend pas compte a priori. C'est ce qui fait son équilibre. Tout ce qui meurt, renaît. Ces mots ont été écrits sur mon corps, il y a longtemps. »
Du doigt, elle désigna quelques symboles sur son bras.
« Tout ce qui meurt… », répéta Edward et son regard se perdit au loin, bien au-delà des vagues qui s'assombrissaient doucement.
Le ciel était encore clair, mais les couleurs l'avaient quitté. L'océan était d'un bleu profond et métallique.
« Oui, souffla la petite vampire aux cheveux noirs, nous… nous ne mourons pas. Pour nous, il n'y a pas de renaissance, pas d'autre corps, pas d'autre vie, pas d'oubli, et il n'y aura jamais, non plus, d'ultime libération. Notre âme est définitivement enfermée dans notre corps de vampire immortel. Elle y est soudée avec force, rien ne saurait lui permettre de s'en détacher, à part la destruction, peut-être, mais cela, je ne peux le dire avec certitude. La nature vampirique empêche notre âme de quitter notre corps, comme elle peut le faire chez les humains ou encore, bien plus nettement, chez les mages. Je le sais, parce que, bien que cela apporte de grands pouvoirs, devenir vampire fait perdre la magie. »
Il me sembla, à cet instant, voir passer l'ombre d'un regret sur le visage de Kaly. Je ne comprenais pas vraiment à quoi elle faisait allusion. Je demandai :
« De quoi parlez-vous ? Quelle magie les vampires perdent-ils ?
_ Mais… »
Les yeux des Kaly s'agrandirent, scrutèrent mon visage, le tour de ma tête, m'enveloppèrent entièrement comme ils l'avaient fait quand elle nous était apparue au matin.
« Tu ne sais pas ce qu'est la magie ? Comment est-ce… ?
_ Tout le monde a entendu parler de la magie, repris-je, mais… c'est un doux rêve. Non ?
_ Mais dans quel monde incohérent vivez-vous !, s'exclama-t-elle. »
Elle était debout. Ses boucles lourdes tombant de chaque côté de ses épaules. Elle tendait une main vers moi.
« Veux-tu voir ?, prononça-t-elle d'une voix sans souffle.
_ Je… »
Je me retournai vers Edward. Je ne savais pas ce que je devais faire. Il caressa ma joue pour me signifier que ne n'avais pas à m'inquiéter, puis il leva les yeux vers Kaly.
« Où allez-vous ?
_ Juste au bord de l'eau, répondit-elle en tendant un index en direction de la mer. »
Alors je levai mes bras et Kaly saisit mes mains.

J'étais agenouillée au bord des vagues. La nuit était presque tombée. Déjà, le ciel d'un bleu profond, était constellé d'étoiles lumineuses, et les vagues scintillaient avec un murmure léger. Kaly se tenait derrière moi, mon dos touchait sa poitrine. Elle ramassa un petit caillou et le plaça dans ma main, puis elle étendit mon autre bras afin que mes doigts touchent l'eau.
« C'est très simple. Ne sois pas effrayée. Répète après moi. »
Elle se mit alors à prononcer des paroles dans une langue que je ne comprenais pas, et dont les sons ne m'évoquaient rien de ce que j'avais pu entendre jusqu'alors. Néanmoins, quand elle s'arrêtait, je répétais de mon mieux. Cela dura quelques secondes. A ma grande stupéfaction, la pierre qui reposait dans ma main gauche s'enflamma tout à coup. Je sursautai. J'avais ressenti sa chaleur dans ma paume. La petite flamme tomba dans le sable.
« Ramasse-la », suggéra Kaly à Edward.
Celui-ci glissa ses doigts sous la flamme vacillante qui jetait quelques lueurs bleues sur son visage.
« Remets-la dans sa main. »
Le feu revint dans ma paume, il brillait toujours. Je vis la peau d'Edward, légèrement noircie à l'endroit où il avait gardé un instant la pierre incandescente.
« Tu es brûlé !, m'inquiétai-je.
_ Ce n'est rien. Tu ne sens pas la chaleur, toi ? »
Je la sentais. Mais elle ne me faisait pas de mal.
« C'est ton feu, intervint Kaly, il fera ce que tu lui demandes. Répète encore. »
A nouveau, elle prononça quelques paroles que je reprenais après elle.
Dans ma main, la flamme se figea, comme si l'on avait arrêté l'image d'un film projeté sur un écran. Elle s'épaissit, changea de couleur, durcit. Une sensation fraîche envahit ma main. Je regardai plus attentivement : la flamme s'était éteinte. On aurait dit une délicate sculpture transparente. Une sculpture de glace.
Edward la contemplait avec attention. Je la lui tendis et il la reçut dans sa paume qui ne portait déjà plus aucune trace de brûlure. Il referma ses doigts autour de la forme, comme pour en éprouver la réalité, puis les rouvrit. Quelques traces humides se dessinaient déjà tout autour.
« Elle fond.
_ C'est normal, répondit Kaly en esquissant un petit sourire. Il fait assez chaud, me semble-t-il. »
Rien de tout ce qui venait de se produire n'était réellement inquiétant. Il y avait même eu une beauté certaine dans l'apparition de cette flammèche et sa métamorphose glacée. Pourtant, mon ventre s'était tendu et une grande sensation de vide était née en son centre. J'étais bouleversée.
Ce lieu… Kaly et ses révélations… Edward et moi pourrions-nous encore être surpris par quoi que ce soit à l'avenir ?
« Tu es douée, souffla Kaly. Et tu pourrais apprendre… Il est rare que cela marche aussi bien la première fois. Mais il est certain que tu es une vieille âme, tu n'aurais pas toutes les aptitudes que tu as, sinon.
_ Vous êtes magicienne ?, demandai-je.
_ Non, c'est toi qui l'as fait. Moi je ne peux plus. Mais je l'ai été, oui, quand j'étais humaine. Comme toi, j'avais naturellement plus d'aptitudes que d'autres, puis on me l'a enseignée. Mais je n'ai pas eu le temps d'apprendre grand chose. J'ai appris davantage, ensuite… Mais sans jamais pouvoir pratiquer par moi-même. Il faut une âme, ou un esprit, détachable pour cela. La nôtre ne l'est plus. »
Ses yeux rencontrèrent ceux d'Edward. Je compris qu'il devait penser, et qu'elle l'écoutait. Elle reprit :
« Oui, les vampires peuvent avoir de grands pouvoirs psychiques et émotionnels. Ils influencent l'esprit ou bien les sens, ils créent des illusions qui peuvent être terribles, parfois. Mais la magie… la magie contrôle la matière, le réel. Elle peut être utile à la vie. Elle permet d'avoir chaud quand il fait froid, de soigner lorsqu'on est malade, de manger ou de boire si l'eau ou la nourriture viennent à manquer. Elle a un côté… poétique aussi, je dirais. Mon existence m'a montré que les êtres humains qui possèdent une vieille âme, plus encline au détachement, sans doute, la pratiquent avec aisance. Mais ils doivent l'apprendre. Pour les mages, dont le corps ne retient quasiment pas l'esprit, elle est spontanée. Ainsi, ils peuvent facilement changer d'apparence, investir le corps d'autres êtres vivants et les contrôler, amener la pluie ou le soleil… Vous voyez, ce monde n'est pas vraiment celui dans lequel vous pensiez vivre, n'est-ce pas ? »
Elle avait raison. Les doigts d'Edward se refermèrent une nouvelle fois sur la petite forme humide et luisante. Il serra. Il y eut une sorte de crissement. Puis quelques paillettes de givre tombèrent en pluie fine sur le sable.

Un peu vers la droite, à l'horizon lisse de l'eau miroitante, un point lumineux apparut. Sa lumière était vive. Blanche. Il me fallut un instant pour comprendre que la lune se levait. Lentement, très lentement, une courbe nette montait de l'océan. Un disque. Enorme et fascinant. Un disque d'argent pur. La lune était pleine.
Sans que j'y prenne garde, ma pensée vola vers les falaises de la Push, vers Forks. Je revis la forêt.
« Savez-vous quelque chose au sujet des loups-garous ?, demandai-je soudain. Ceux que l'on appelle les Enfants de la lune. »
Kaly s'était allongée sur un flanc. Un bras replié soutenait sa tête. Le cercle lunaire se reflétait dans ses pupilles sombres. Sa voix eut une intonation presque étonnée.
« Tu connais les Enfants de la lune ? Tu ne sais rien de la magie, mais tu connais les Enfants de la lune… En reste-t-il beaucoup ?
_ Les Volturi pensaient les avoir tous éliminés, intervint Edward, mais ce n'est pas le cas, apparemment. Nous en connaissons un. Il souffre énormément de ce qu'il est. »
Kaly ferma les yeux.
« Je n'ai pas beaucoup fréquenté ces êtres, expliqua-t-elle les yeux toujours clos. Ils sont très dangereux, parfaitement incontrôlables lorsqu'ils subissent la métamorphose. Et la présence des vampires les déchaîne encore davantage.
_ Ils ne supportent pas les vampires…, repris-je. Celui que nous connaissons a effectivement… il s'est… »
Je ne parvenais pas à continuer. Je revis Jane disparaissant dans la gueule béante. Je me forçai cependant.
« Il a tué la vampire qui nous menaçait tous. Jane. Elle avait un pouvoir immense, mais elle ne pouvait rien contre lui.
_ Lorsqu'il est sous sa forme monstrueuse, un loup-garou n'est plus habité par son esprit, à ce qu'on m'a dit, reprit Kaly. Un vampire ne peut rien. A part chercher à le blesser physiquement, bien entendu. Mais il vaut mieux être nombreux pour espérer y parvenir. D'après ce que je sais, ils seraient le résultat d'une ancienne malédiction. La malédiction d'un grand mage, qui maîtrisait tout particulièrement l'orage et la foudre. Un mage-roi, un vrai dieu pour les êtres humains, sur lesquels il aurait régné des siècles durant.
Durant son règne, il aurait été amené à lutter contre une famille d'autres mages… dévoyés. Cruels et avides de puissance. Des mages qui voulaient acquérir l'immortalité des vampires. Qui avaient commencé à consommer du sang, comme eux, et même de la chair humaine. Il les aurait tous détruits, ne laissant survivre, à titre d'exemple, qu'un père et son fils. Le fils se nommait Nyctimos, si je me souviens bien. Comme ils s'étaient changés en loups pour lui échapper, ils les aurait privés de leur pouvoir et condamnés à se transformer en bêtes sauvages dépossédées d'elles-mêmes à chaque pleine lune, pour qu'ils se souviennent de leur faute. La sauvagerie est l'exact contraire de ce qu'est censée être la nature profonde des mages, tout comme la pleine lune n'est qu'un astre illusoire, un faux soleil. C'est d'avoir voulu suivre l'exemple des vampires qui les aurait conduits à ce malheur, aussi ils ne pourraient plus tolérer leur présence. Cependant, comme eux, ils se sont mis à transmettre leur nature par la morsure. Pour cette raison, les hommes les ont souvent associés, au point de les confondre parfois.
C'est tout ce que je sais à leur sujet. Mais… j'ai rencontré un mage. Un grand guérisseur. Le plus grand qui ait jamais existé, à mon avis. Je l'ai vu lever des malédictions, pratiquer des renversements... Une fois sur un Enfant de la lune. Et une autre sur un vampire. »
Edward se redressa.
« Comment ? Que dites-vous ? Serait-il possible… »
Il y eut un silence. Je compris que la pensée d'Edward devaient poser une multitude de questions que je ne pouvais entendre, mais que Kaly captait.
« Ne te laisse pas aller à l'illusion, lui répondit-elle effectivement. Cette science a certainement disparu avec lui. Je n'ai jamais vu personne d'autre réussir ce que Machiventa était capable de faire. Même s'il m'est arrivé d'assister à d'autres tentatives à l'issue… catastrophique.
_ Qu'avez-vous vu exactement ? », questionna un peu brusquement Edward. Son émotion était perceptible.
Je pris sa main. Il m'attira à lui. Kaly soupira.
« Pour ta tranquillité, je te conjure de ne pas espérer. Et je sais que tu as déjà commencé à le faire, pourtant. Tu dois cesser de regretter ta nature humaine, Edward. Elle t'a quittée, il y a déjà longtemps, et tu refuses de t'en rendre compte. Tu dois apprendre à accepter. »
La voix d'Edward retrouva son timbre doux et calme. Il serra mes doigts dans les siens.
« Excusez-moi. Je voudrais seulement savoir… vous avez assisté à tant de choses merveilleuses… »
Kaly le considéra un moment. Il y eut un nouveau silence. Que se disaient-ils ?
Au bout de quelques secondes, Kaly s'accroupit. Elle eut un geste, comme pour chasser un insecte invisible dans l'air.
« Je comprends la torture que cela doit être pour toi de ne pouvoir empêcher les pensées des autres de pénétrer ton esprit. Surtout lorsque certaines se font insistantes… Cela suffit. Je vais te dire ce que tu veux savoir. Pour autant, j'aimerais que tu sois convaincu que l'espoir… est vraiment le pire des maux. Et c'est un mal humain.
_ Je sais, articula Edward et il esquissa un petit sourire. »

Kaly leva légèrement un sourcil. Je me demandai si elle pourrait éprouver… de l'énervement, ou de la colère. Eprouvait-elle quoi ce soit qui s'approche encore des émotions que je connaissais ?
Sans autre réaction, pourtant, elle raconta.
« J'étais encore avec Kûsh quand j'ai rencontré Machiventa. Mon compagnon était attiré par tous les êtres puissants, et il avait une grande connaissance des sciences occultes. Sans pouvoir pratiquer lui-même ce qu'il savait. Souvent, j'ai pensé que c'était réellement préférable… Quand nous avons entendu parler de ce mage, nous sommes allés à sa rencontre. Il était particulièrement stupéfiant. C'était un homme bienveillant et généreux également, malgré son pouvoir. Il était… simple. Longtemps après, j'ai réalisé qu'il devait être pour moi un modèle. Et c'est sa pensée qui m'a soutenue, tout au long des siècles que j'ai traversés. Il m'a montré la voie… la mienne, même si ma nature diffère de celle des humains ou des mages. Nous sommes restés auprès de lui quelque temps. Il nous a accueillis. Il ne se défiait pas des vampires, il n'avait aucune raison de le faire. Il ne craignait personne. Il avait des fidèles, des humains, qui le vénéraient, et de nombreux mages recherchaient sa compagnie. Mais il n'enseignait pas particulièrement ce qu'il savait. Il disait que chacun, selon ses aptitudes, peut découvrir par lui-même, acquérir sa propre science, s'il sait se montrer à l'écoute. Il disait qu'il n'y a pas de secrets à découvrir. Que tout est là, qu'il n'y a qu'à regarder pour comprendre. Je saisis mieux aujourd'hui qu'alors ce qu'il voulait dire…
Il était très sollicité par les chefs de clans, les humains qui recherchaient le pouvoir, ou ceux qui se trouvaient dans le malheur. Mais il ne les aidait que lorsqu'il trouvait cela opportun. Un jour, pourtant, un Enfant de la lune lui a été amené. C'était une femme, qui venait de très loin. Elle avait tué ses propres enfants et avait demandé d'elle-même qu'on la mette à mort afin de ne plus commettre d'autres crimes. Cependant, on hésitait à accéder à sa demande car elle était la dernière descendante d'une lignée de grands rois. Après s'être longtemps entretenu avec elle, Machiventa avait jugé qu'elle méritait d'être délivrée de cette malédiction dont elle n'avait pas à porter le fardeau. Il était convaincu qu'elle serait une bonne reine et qu'elle devait pouvoir faire survivre la lignée de ses ancêtres qui s'étaient toujours montrés bons et justes. Personne n'a assisté au rituel qu'il a pratiqué sur elle, mais il a levé le sort. Kûsh m'a expliqué qu'il ne devait pas être trop difficile à un mage puissant de défaire ce qu'un autre avait fait. Que c'était plutôt une question de respect, de loyauté envers leur semblables, qui les empêchait de le faire habituellement.
_ Cette femme… elle est redevenue… normale ?, demandai-je ébahie.
_ Tout à fait. Elle est retournée dans son pays et elle donné naissance à un futur roi. Mais… nous avons appris par la suite que, quelques années plus tard, elle s'était donné la mort. Je suppose qu'elle a fait ce que son devoir lui ordonnait, mais que le remord ne l'a jamais quittée. »
Malgré la chaleur, un frisson glacé me parcourut. Je comprenais parfaitement la réaction de cette femme. Je la comprenais trop bien.
Quand je relevai mon regard vers elle, je m'aperçus que Kaly me regardait.
« Et en ce qui concerne le vampire ? »
Ma voix avait un son étrange, elle était presque éteinte.
« En ce qui concerne le vampire, poursuivit notre hôte avec une sorte de gravité, cela a dû être très différent… Machiventa en a subi lui-même les conséquences. Ce qu'il a pratiqué ressemblait davantage à un exorcisme, je pense. Encore une fois, personne n'y a assisté mais il m'a expliqué ensuite que, pour parvenir à renverser la nature d'un vampire, il fallait que quelqu'un d'autre accepte sa substance. Qu'elle ne pouvait pas être détruite, mais qu'elle devait être passée… ou assimilée par un autre être surnaturel. C'était précisément ce qu'il avait choisi de faire. Il savait qu'il était capable de l'absorber. Et cela m'a confortée dans l'idée que les mages et les vampires doivent avoir une origine commune.
Cependant, Machiventa a été très éprouvé par cette expérience, même si je suis convaincue que ce n'était pas la première qu'il pratiquait, et il s'est ensuite retiré du monde pour recouvrer ses forces. Il est parti, un jour, sans dire où il allait, afin d'être seul. Kûsh et moi ne l'avons jamais revu. Il m'avait semblé que la nature vampirique qu'il avait prise sur lui l'avait profondément changé. Peut-être lui fallait-il effectivement du temps et de la tranquillité pour se remettre, pour l'assimiler totalement, ou tout simplement apprendre à l'accepter et la surmonter.
Pour moi, l'exil de Machiventa a été un déchirement. Sa présence était un émerveillement de chaque instant. Il m'apportait une sérénité que je n'avais jamais éprouvée jusqu'alors. Les discussions que nous avions eues m'avaient profondément transformée et mon point de vue sur l'existence que pouvaient mener les vampires commençait à diverger radicalement de celui de Kûsh. Nous nous sommes séparés peu de temps après, d'ailleurs. »
Kaly leva ses yeux vers la pleine lune, plus petite à présent, qui s'élevait progressivement au-dessus des vagues d'encre. Un instant, elle me fit l'effet d'une petite fille abandonnée. Décidément, les vampires sont des créatures à l'apparence trompeuse. Edward semblait pensif. Comme pour lui-même, il murmura :
« Qu'est-ce qui a poussé Machiventa à accepter de pratiquer cet exorcisme ? Apparemment, ce n'était pas une bonne chose pour lui…
_ Il a été ému, souffla Kaly. C'est un sentiment que les vampires peuvent oublier. La pitié. Rares sont ceux de notre espèce qui demanderaient à redevenir humains… Mais c'est un père qui s'est présenté devant lui, cette fois-là, un père qui amenait son fils de cinq ans. L'enfant avait cinq ans depuis plusieurs années, déjà. La vie de cette famille était devenue un enfer, au point que les propres parents de cet enfant en arrivaient à regretter que leur clan soit parvenu à l'arracher aux griffes du vampire qui en avait fait sa proie. Un enfant-vampire est une aberration. Même les Volturi en sont convaincus. Le petit était, de plus, très intelligent et il souffrait déjà terriblement de sa nature. Machiventa n'a pas hésité une seconde. »
Edward hocha la tête. Il comprenait à présent. Kaly sourit.
« Machiventa était vraiment quelqu'un de très compatissant. Trop peut-être. Mais il est dans la nature des mages de s'inquiéter de l'existence humaine et de chercher à la protéger.
Avant de nous quitter, il m'avait demandé si j'avais déjà éprouvé moi-même le désir de retrouver ma nature première. Il savait que je regrettais de ne plus pouvoir pratiquer la magie et il sentait que l'existence que je menais avec Kûsh ne me satisfaisait pas. Mais… je lui ai répondu que la nature vampirique était un don, et qu'il me semblait que j'avais encore beaucoup à en apprendre. Ma réponse avait paru l'amuser, et il m'avait assurée que, plus tard, lorsque je serais prête, il m'aiderait. Il avait l'air d'en être tout particulièrement convaincu.
De toute évidence, il s'est trompé. Je suis toujours là. »