Chapitre 25 : Les âmes errantes/ Wandering souls

Edward secoua la tête. Ses mains remontèrent jusqu'à mes épaules.
« Moi, je donnerais n'importe quoi…, soupira-t-il, n'importe quoi pour redevenir humain. »
Kaly fit claquer sa langue. Son ton devint plus dur.
« Tu ne dois pas espérer y parvenir un jour. J'en ai vu… qui ont donné tout ce qu'ils avaient pour cela. Je l'ai vu assez rarement, mais c'est arrivé. Quelques vampires désespérés. Trop jeunes ou trop vieux. Il venaient réclamer à des mages ou à des sorciers humains qu'ils pratiquent sur eux les rituels qu'ils connaissaient, peu importe l'issue. La plupart de ces thaumaturges ne savaient pas vraiment ce qu'ils faisaient apparemment. Ils invoquaient Dieu et Diable, recouraient à des cérémonies impressionnantes, souvent sanglantes, dans des lieux qu'ils avaient consacrés. Les temps étaient sombres. L'oubli avait déjà gagné de nombreuses lignées de mages. D'autres se cachaient. Ceux qui acceptaient de tenter ces exorcismes étaient la plupart du temps corrompus. Ils cherchaient surtout à satisfaire le besoin de spectacle qui animait les hommes et leur permettait de s'enrichir tout en gardant un certain pouvoir sur eux. Et j'ai vu… les horreurs qui se sont produites. Certains vampires… sont tombés en poussière, d'autres ont perdu une part de leur être, et ont continué à vivre en fantômes pitoyables. Parfois, un humain qui se trouvait présent lors de la cérémonie perdait la raison également…
Toutes les autres tentatives auxquelles il m'a été donné d'assister ont été des échecs. Personne n'avait la science de Machiventa. C'est pour cette raison que je suis certaine qu'elle a disparu avec lui. A tout jamais. »

Edward ne répondit rien. Il appuya sa tête contre mon épaule. Découvrir qu'il était possible pour un vampire de retrouver son humanité mais que cela lui resterait pour toujours inaccessible devait lui être particulièrement douloureux. Le silence de la nuit qui nous entourait se fit oppressant malgré le spectacle du ciel magnifique qui s'offrait à nous. Alors, j'interrogeai à nouveau Kaly.
« Qu'avez-vous fait après avoir quitté Kûsh ? Vous avez traversé les siècles… seule ? »
Figée comme une antique statue de pierre, les mains posées sur ses genoux, elle fixait les reflets de la lune à la surface des vagues. Son visage s'anima pourtant. Son air se fit plus tendre.
« J'ai rejoint le père et son enfant… ceux qui étaient venus solliciter l'aide de Machiventa, en pays d'Ophir. Ils appartenaient à une tribu pacifique, qui vivait simplement. Je suis devenue leur protectrice. J'ai chassé le vampire qui les tourmentait. En échange, ils me donnaient leur sang pour que je puisse rester parmi eux. C'était leur choix, ils préféraient cela. Donner… et non pas qu'on le leur prenne, contre leur volonté. C'est avec eux que j'ai appris, progressivement, à résister.
L'enfant que Machiventa avait ramené à sa nature humaine a grandi, il a vécu, et quand sa vie s'est achevée, je l'ai vu réapparaître, avec certitude, dans un nouveau né du clan. Des jumeaux avaient vu le jour, ils étaient les fils du chef. L'un a succédé à son père, l'autre est devenu chamane. Ce dernier était sage, dès sa plus tendre enfance, et son frère était d'une grande intelligence. Son regard brillait… de la même manière, exactement, dont brillait celui de l'enfant que Machiventa avait délivré. Le chamane s'est montré spontanément tout particulièrement attaché à moi. Je lui ai enseigné ce que je savais. Et je l'ai vu revenir, lui aussi, à travers les âges. Parfois homme, parfois femme, mais toujours… toujours lui-même de manière si frappante ! Et toujours doué. Mais il fallait à chaque fois tout réapprendre, apprendre à marcher, à parler… parcourir le cycle de la vie. Il me semblait que quelque chose progressait pourtant. J'ai vécu dans cette tribu plusieurs siècles. J'étais bien, parmi eux. Je leur racontais leur propre histoire, ce que leurs ancêtres avaient vécu, j'étais à la fois leur protectrice et leur mémoire. Quand la vie de celui que je connaissais s'éteignait, je le recherchais parmi les nouveaux-nés, et je le trouvais ! Il me semblait que nous étions liés, que nous nous reconnaissions malgré le passage du temps et de la vie. Peut-être même nous étions-nous toujours connus.
Un jour, un nouveau-né m'a été présenté, et j'ai immédiatement compris qui il était. Cela s'était produit de manière beaucoup plus frappante que les autres fois. A cet instant, j'ai su que cet homme serait différent. Et il l'a été. Il s'appelait Soam. Il a été chef de son clan. Et un grand magicien. »
J'écoutais avec attention le récit de Kaly, mais elle se tut. Je ne compris pas immédiatement ce qu'il se passait. Ce ne fut qu'après avoir ouvert la bouche, que je réalisai ma maladresse.
« Votre relation avec cet esprit-là était extraordinaire », avais-je dit.
La vampire ferma les yeux.
« Oui. Encore aujourd'hui je ne me l'explique pas. Elle a été ce que j'ai vécu de plus douloureux après avoir été séparée de mes enfants. Entre Soam et moi, il n'y a pas eu d'enchantement… c'était autre chose. On aurait presque dit qu'il n'avait pas oublié totalement celui -ou même ceux- qu'il avait été avant. C'était très troublant. Il avait une façon très étrange de se comporter, de s'exprimer. Il avait l'air d'être plus âgé. Même enfant. Il savait des choses, avant même de les avoir apprises. Elle lui semblaient évidentes, disait-il. Quand il est devenu un homme… il a commencé à me parler de ses rêves, de ce qu'ils lui montraient, de ce qu'il comprenait. Il n'a jamais eu besoin de le dire mais je sentais qu'il m'aimait. Et il savait que cet amour était réciproque. Je lui ai proposé de le changer à mon image, je voulais qu'il demeure avec moi. Il a refusé, cependant. Il a choisi de vivre sa vie d'homme, jusqu'à son terme. Il me disait qu'il m'avait cherchée et attendue, qu'il le ferait encore, et qu'il lui faudrait sans doute d'autres vies pour parvenir à me trouver vraiment. Jusqu'au dernier moment, je l'ai supplié d'accepter… Il est mort dans mes bras. Il est mort de vieillesse. Et je ne l'ai jamais vu renaître. Dans aucun de ses descendants, ni dans aucun nouveau-né de la tribu.
Je l'ai attendu quelques années… Mais… J'ai fini par supposer que son esprit était parti ailleurs. »
Les yeux de la vampire se rouvrirent. Ils paraissaient immenses soudain. Elle pencha légèrement la tête, comme si elle réfléchissait.
« Tu vois, Bella, si ce que tu appelles l'âme-sœur existe, il me semble que l'âme de Soam était celle qui correspondait à la mienne. Mais je l'ai perdu. »

Même si elle devait s'être détachée de tous les sentiments humains depuis bien longtemps, il me sembla que je percevais le manque que devait encore ressentir Kaly, ainsi que sa profonde douleur. Comment supporter de perdre finalement l'être que l'on aime ? J'avais connu quelques morts dans ma vie, elles avaient failli m'emporter. Je n'avais continué, tenu, que par et pour la vie que j'avais transmise, les vies, celles de mes enfants, par l'espoir qu'il m'avaient donné. Kaly avait perdu ses enfants également… Elle ne les avait jamais vu grandir, elle ignorait ce qu'ils étaient devenus. Comment supporter de rester encore… quand tout disparaît autour de soi ? Tout : le monde que l'on a connu, et ceux que l'on a aimés. Kaly était seule, et c'était cela, sa totale liberté. Moi, il me semblait que jamais je ne pourrais supporter de vivre ainsi. Heureusement, j'avais Sarah, Karel et Edward. J'avais ma mère, les Cullen, Billy, quelques amis… Mais pour combien de temps encore ? J'avais toujours tellement peur qu'il leur arrive quelque chose ! Très certainement, je n'étais pas libre, et je n'en pouvais plus de vivre dans la peur.

Encore une fois, mes pensées revinrent vers Jacob. Sa disparition m'avait anéantie mais, curieusement, c'était comme s'il ne m'avait jamais quittée. Je l'avais vu -que cela ait été une simple illusion ou non- et j'avais si régulièrement rêvé de lui ! Au fond de moi, je n'avais jamais pu être totalement sûre : ma vie avait-elle été destinée à Jacob ou bien à Edward ? Ma vie d'humaine… Se pouvait-il qu'elle appartiennent aux deux ? Ou bien n'y avait-il tout simplement pas de destin en définitive, seulement les choix que nous faisons ? Pourquoi m'étais-je toujours sentie poussée ainsi, alors, poussée avec tant de force ? Vers l'un, puis vers l'autre, dans telle ou telle direction, au point qu'il m'avait semblé que les décisions que j'avais prises, parfois -tant elles m'étaient apparues comme des évidences- n'étaient pas vraiment les miennes. Pas seulement…
Le père de mes enfants avait disparu… m'attendait-il, quelque part, comme il m'avait semblé le comprendre ? Attendrait-il jusqu'à ma mort ? Dans ce cas, si les Volturi décrétaient que je devais disparaître, je ne devais pas craindre de le rejoindre… Mais comment envisager de pouvoir être un jour séparée d'Edward ? A présent, je savais que cette idée m'était insupportable. Etrangement, malgré les décisions que j'avais prises et la route sur laquelle je m'étais engagée, elle l'était plus que jamais. Je voulais poursuivre ma vie avec Edward. Si je le pouvais.
Sans doute n'était-il donné aux âmes destinées -si cela existait vraiment, comme l'avait dit notre hôte- de se trouver qu'une seule fois sur cette terre… Soam était revenu à plusieurs reprises auprès de Kaly, pourtant, peut-être parce qu'il savait où la trouver, peut-être avaient-ils eu beaucoup de chance. Ou bien était-ce ce que nous faisions tous sans nous en apercevoir ? J'avais déjà eu ce sentiment, en quelques occasions… lorsque j'avais parlé avec l'esprit de Jacob, dans ma vision, et puis avec Billy et le vieux Quil à propos de la troisième épouse de Taha Aki. Si nous nous cherchions, à travers le temps et l'espace, et si nous parvenions à nous trouver… que pouvait-il y avoir de pire que de nous perdre à nouveau ?
Sans m'en rendre compte, je soupirai. Kaly tourna son visage vers moi.
« Tu es… triste ?
_ Je réfléchissais juste…, fis-je en tentant de me mettre à distance de mes émotions, et je me disais qu'il est bien difficile de comprendre le sens de notre existence.
_ Personne n'a jamais dit que c'était ce qu'il fallait chercher à faire. Il me semble que l'on peut comprendre certaines choses, mais que d'autres nous resteront à jamais inaccessibles. Alors, il ne sert à rien de les poursuivre. Parce qu'on en oublie de vivre. Je pense que la vérité n'est pas pour nous, et que nous devons parvenir, malgré notre orgueil, notre besoin de rationalité et notre soif d'absolu, à l'accepter. Nous devons juste… suivre notre route. Jusqu'au bout. »
Les paroles de Kaly étaient un réconfort inattendu, mais réel, pour ma pensée tourmentée. Sans apporter de réponse précise à laquelle se raccrocher comme à un rocher solide lorsqu'on croit basculer dans un précipice, elles engageaient plutôt à lâcher prise, assurant que la chute ne serait pas aussi terrible qu'on pouvait se le figurer, qu'il n'y en aurait peut-être même pas. Que ce que l'on s'imaginait comme un vide ou un gouffre béant s'ouvrant sous nos pied n'était qu'une illusion due à l'obscurité de la nuit dans laquelle nous nous trouvions et qui nous aveuglait. C'étaient de véritables paroles de sagesse.
Elles faisaient écho, aussi, à des mots que j'avais déjà entendus, il y avait longtemps à présent, dans l'autre nuit d'une forêt obscure… Le souvenir de Jacob ne quittait plus mon esprit.

Je sursautai quand Edward déposa un baiser léger sur ma joue. J'eus soudain le sentiment de l'avoir trahi… quelques secondes. Un vieux sentiment. Quelle souffrance pour lui s'il avait pu avoir connaissance de ma pensée ! Pour le coup, j'étais soulagée que ce ne soit pas le cas. Il considéra Kaly avec une sorte de gratitude.
« Le temps que vous avez traversé vous a au moins permis d'échapper aux tourments des pensées et des sentiments humains. Tout glisse sur vous. Vous n'éprouvez ni douleur, ni remords, ni regrets. Vous êtes en accord avec vous-même. Vous ne désirez plus ni n'espérez rien. Vous êtes parvenue à une sérénité enviable.
_ Ce n'est pas le temps qui a fait de moi ce que je suis. Mais les expériences que j'ai faites et la manière dont je vis.
_ Que ressentez-vous lorsque vous arrêtez de vous nourrir, que vous êtes purifiée du sang des créatures vivantes ?, demanda-t-il en fronçant légèrement les sourcils comme s'il ne parvenait pas à se représenter ce dont il pouvait s'agir. Vous avez dit que c'est l'état que vous aimez par-dessus tout… Qu'il vous permet de voir vraiment. Que voyez-vous au juste ? »
Kaly ne répondit pas immédiatement. Le regard baissé, elle paraissait réfléchir. Je me demandai si elle n'hésitait pas un peu à répondre. Tout à coup, elle leva ses yeux sur moi.
C'est assez difficile à décrire. Je vois… ce que l'on ressent d'ordinaire. Chaque élément du monde dégage une énergie, possède une beauté dont on ne perçoit habituellement qu'une partie. Les sons, les couleurs, ne sont plus si fixes. Je vois… ce qui vibre. Je vais te montrer. »
Durant quelques secondes, Edward s'absorba dans la pensée de l'antique vampire. Ses traits se détendirent, son regard étaient loin, plongé à l'intérieur de lui-même. Sa bouche s'ouvrit légèrement.
« Merveilleux… », chuchota-t-il d'une voix anormalement lente.