Chapitre 27 : Hors de soi/ Self exit
Allongée sur le sable doux, je contemplais les étoiles. Elles étaient innombrables malgré la lune pleine. Autour de celle-ci, la lumière était bleue, un bleu pâle, glacé. Je fixais l'astre mort, les taches sombres des mers asséchées qui dessinaient des formes chimériques, le halo vaporeux tout autour, et l'obscurité profonde, très vite, dès que le regard s'en éloignait. Ma tête reposait sur les genoux d'Edward dont les paumes entouraient mon front. Ses doigts caressaient un peu mes cheveux, très, très doucement. Kaly était agenouillée à ma droite, légèrement penchée sur moi, ses mains à peine posées au-dessus de mon nombril. Elle m'avait demandé de me détendre. Mon estomac avait émis quelques gémissements sonores. J'étais affamée. Mais la vampire avait jugé cela plutôt positif : elle avait expliqué que non seulement j'étais plus « légère », et donc moins emprisonnée dans mon corps, mais encore que l'urgence de la faim que je ressentais me pousserait à avoir davantage conscience de lui. Je serais par conséquent moins encline à l'abandonner. Je ne comprenais réellement pas ses craintes. Revenir parmi eux, après avoir pu parler à l'esprit de Jacob, me semblait une évidence. Comment pourrais-je envisager une seconde de laisser derrière moi Edward et mes enfants ? Kaly m'avait cependant longuement mise en garde.
« Focalise-toi sur ton but, avait-elle dit, ne t'éloigne pas de l'idée qui t'a poussée. Pose les questions qui te hantent et repars. Ne te perds pas dans la contemplation de ce que tu vas découvrir autour de toi, ne te mets pas à goûter ce que tu vas ressentir. Essaie de l'ignorer. Et surtout, pense que tu dois faire vite. Tu vas passer hors du temps, mais tu dois rester consciente qu'il existe toujours pour ton corps… Pense à ce qui te retient ici, à ce que tu aimes dans ta vie, donne-toi envie de revenir. Tu dois faire ce que je te dis, tu m'entends ? Et tout… se passera bien. »
J'avais acquiescé. Le ton de Kaly laissait suffisamment entendre que ce que je m'apprêtais à faire était très sérieux. Elle avait accepté de m'aider, néanmoins. Elle semblait avoir confiance… Mais je ne pouvais déterminer si c'était en moi ou en elle-même.
Elle se mit à me parler, d'un ton très doux, me demandant de rester concentrée sur sa voix, et de ne pas résister. De me laisser progressivement aller. Je l'écoutai. Je percevais la musique de son timbre, qui se faisait de plus en plus enchanteur. Je sentais sa puissance aussi. Je sentais qu'elle me poussait, imperceptiblement d'abord, puis avec davantage de force. Je n'aurais certainement pas pu résister, de toute manière, et, bientôt, je sentis que je glissais, de plus en plus vite, que je m'absorbais à l'intérieur de moi-même, en mon centre, comme attirée irrépressiblement par un vide immense.
Soudain, je perçus une impulsion. Violente. Il me sembla que je devais m'être pliée en deux sous l'effet d'un spasme intense. Le même qui avait donné naissance à mes enfants. La sensation que j'avais éprouvée alors était tout à fait similaire, mais avant qu'elle ne s'apaise tout à fait, je ne ressentis plus rien. Et je compris que je m'étais moi-même expulsée de mon propre corps. Dire que je ne percevais plus rien n'était pas tout à fait exact, en fait. Je me sentis m'élever d'un coup, monter, monter… et je découvris le monde autour de moi. Un monde tout à fait nouveau. Qui n'avait absolument rien de semblable avec tout ce que j'avais toujours connu. Je voyais… je voyais tout à la fois ! Sans rien voir. Je ressentais l'horizon tout autour de moi, je sentais la vibration de la vie. Partout. Plantes, air, lumière. Il n'y avait plus d'obscurité. Tout était brillant. Tout était magnifique ! Je voulus monter encore, mais j'eus l'impression que quelque chose me retenait. Et puis je commençai à discerner, tout près de moi, tout autour de moi, une sorte de chaleur… Une joie.
Jacob ?... Jacob où es-tu ?
Une présence heureuse irradiait avec force. Elle me procurait une sensation… j'avais envie de rire. Je me sentais si bien !
Mais que fais-tu ?
Au-dessus. Il était quelque part au-dessus de moi. Pourquoi ne le voyais-je pas ?
Il n'y a rien à voir. Que fais-tu là, Omemee ? Retourne là d'où tu viens. Ta place n'est pas ici.
J'entendais sa pensée. Une pensée sans voix, et un être sans visage. Un être dont je percevais pourtant l'essence profonde. Si familière… Celle que j'avais toujours connue.
Oh, Jacob, c'est merveilleux de pouvoir te sentir ! Et tout est si… tout est sublime. Que le monde est beau ! Pourquoi ne le sait-on pas ?
Les ondes chaleureuses se rapprochèrent.
Va-t-en vite ! Pourquoi risques-tu toujours autant ta vie ? Tu l'as toujours fait.
Les paroles étaient calmes, même si ce qu'elles disaient aurait pu ressembler à un reproche.
Tu me manques, Jacob ! Je voulais te demander de me pardonner d'avoir eu peur… De ne pas avoir compris, de ne pas avoir trouvé la force…
Une pulsation. L'espace autour de moi émettait une pulsation sonore.
Il faut que tu arrêtes de regretter, Bella. Il n'y a rien à regretter. Avance. Simplement.
Je voulais… je voulais m'approcher encore. Mais je ne pouvais pas monter davantage.
Arrête ! Tu te mets en danger. Tu n'es pas à ta place ici. Pas encore.
Pas à ma place ? Bien sûr que si ! Il ne pouvait rien y avoir de plus accueillant… de plus réconfortant. C'était comme si toutes mes craintes, toutes mes douleurs, tous mes doutes avaient cessé d'un coup. Je me sentais libre, enfin.
Que fais-tu là ?
L'esprit avait vibré avec davantage de force. Il n'était pas seulement celui que j'avais connu. Je le compris en un instant. Moi-même… moi-même je commençais à retrouver… des émotions qui m'apparaissaient comme des évidences. Je savais tant de choses… et je les avais oubliées ! Un peu confusément, encore, comme prises dans un épais brouillard, des idées me venaient, des pensées… Que se passait-il ? J'allais comprendre… peu à peu, j'en étais sûre. Tout allait me revenir. Tout allait s'éclairer.
Que fais-tu là ?
Je perçus le souffle.
Vas-tu te mettre en colère, Ephraïm ?
Pourquoi disais-je cela ? Je ris.
Je suis venue te voir pour…
Cela avait-il réellement une importance ? Je devais, pourtant, je devais demander…
Tu viens poser des questions ? Repars immédiatement, Bella, je ne peux pas t'apprendre ce que tu veux savoir.
Je perçus sa fermeture. Elle n'était pas amère, je la comprenais.
J'ai l'impression… Que je vais comprendre par moi-même. Je sens… je sens… Nous nous connaissions n'est-ce pas ?
Autour de nous, l'air frémit. Tout parut d'agiter.
Que se passe-t-il ?
L'agitation emplissait mon être. Elle était délicieuse.
Le jour se lève.
L'esprit ressentait une grande sérénité. Je me rendis compte que je partageais ses émotions. Tout était si clair !
C'est donc cela le jour ?
J'avais envie d'aller plus loin, de m'approcher de toutes ces sources d'énergie lointaines que je percevais.
Cela suffit, Omemee, s'il te plaît. Retourne dans ton monde.
A cet instant, je sus. Il n'y avait plus rien. Plus d'attachement, plus de souvenirs. L'esprit de Jacob avait tout laissé derrière lui de ce que nous avions vécu ensemble. Et pourtant…
M'attends-tu ? C'est ce que je voulais savoir, à présent je me le rappelle. Nos âmes cherchent-elles à se réunir ?
Encore cette pulsation. Et… dans le lointain… n'était-ce pas une faible musique ? Une étrange musique.
Ces questions resteront sans réponse. Tu dois faire tes choix et vivre ta vie, sans influence. Ce n'est pas dans l'ordre des choses.
L'ordre des choses ? Je savais qu'il avait raison. Continuer à poser des questions était inutile.
J'essayai de me concentrer, pourtant, de maîtriser ma pensée qui ne demandait qu'à se libérer de ses attaches pour bondir en tous sens.
Je vais peut-être mourir bientôt… Je ne veux pas laisser mes enfants. Les protègeras-tu ?
A nouveau, je ressentis la joie qu'éprouvait l'esprit.
Je suis là pour protéger. Mais toi aussi. Et la route est plus longue que ce que tu crois.
Evidemment, elle l'était. Et mourir… mourir ne devait pas m'attrister de toute manière. Qu'il était réconfortant de le ressentir avec autant d'évidence ! Comment ne m'en étais-je pas rendu compte avant ?
J'aime Edward.
Encore une évidence. Et cette pulsation… qui déformait même l'espace ! Qu'était-elle ?
Je sais.
Je ris à nouveau. Tout était bien.
Je me tendis. Je voulais grandir encore… entendre clairement ces murmures musicaux qui s'élevaient des quatre horizons.
Tu vas mourir, Isabella. Si tu restes encore ici. Ton corps… ton corps s'affaiblit déjà, je le sens.
Si peu… ? Je n'avais pas dit le dixième de ce pour quoi j'étais venue. Tout m'avait quittée d'un coup. Tout était si… dérisoire.
Tu es confuse. C'est normal. Mais sache que tu ne dois pas chercher de réponses. Parce qu'il n'y en a pas à donner. Ecoute ce que tu sais déjà.
Ces mots n'étaient pas nouveaux. Rien ne l'était. A quoi bon parcourir une route qui ramenait au point d'où l'on était parti ? Les chemins ne menaient nulle part.
Cela. Est hors de ta portée.
Oui, je sentais bien que beaucoup de choses restaient hors de ma portée. Trop. Et je voulais… je voulais tant les atteindre. Je désirais tant tout comprendre enfin ! Mais les idées… les souvenirs me résistaient.
Je regardai en bas. Une lueur tiède et orange serpentait comme une lente rivière.
Bella… le soir tombe.
Quoi ? Déjà ? C'était impossible.
J'ai appris tant de choses… je voudrais en connaître davantage. Qui ai-je été ? Qui deviendrai-je ? Tu vois, j'ai rencontré… un être formidable. Qui m'a ouvert les yeux. Il me semblait déjà la connaître.
La vapeur rouge remontait en colonnes autour de nous.
Vraiment ?
Les chants. Je les percevais avec davantage de précision à présent. Ils étaient magnifiques. D'où venaient-ils ?
Oui. Elle… elle voulait que je te demande quelque chose… Elle voulait… connaître ton nom.
Dans l'espace, ce tambour grave. Si régulier. Plus intense peut-être, à présent. Pourquoi me sentais-je soudain si angoissée ?
Mon nom ?
Tout se mit à chavirer. Que m'arrivait-il ?
Tu es en train de mourir un peu, Elîsaba.
Ton nom… mon nom… nos noms à tous…
Tout se mélangeait, j'avais le vertige. Il me sembla que j'allais tomber.
Je pensai tout à coup à ce nom, que le vieux Quil Ateara avait écrit dans ma main, par crainte de le dire tout haut. Celui de la troisième épouse.
Ai-je jamais été Ozalee, esprit ? Peux-tu me le dire ? Et toi, étais-tu Taha Aki ? Je t'en prie… Réponds-moi !
C'était comme si une corde puissante, jetée à travers l'espace et le temps, s'enroulait autour de moi, et m'attirait, m'attirait vers le bas. Je me démenais pour lui échapper, mais en vain. Je fus arrachée, malgré moi, à l'esprit de Jacob.
L'espace se referma sur moi.
Durant ma chute prodigieuse, j'entendis cependant la voix s'étonner, presque amusée :
Ozalee ?... Ozalee ?...
Elle était très haut au-dessus de moi, à présent, et riait, dans un point unique de lumière vive dont je m'éloignais à une vitesse vertigineuse, basculant dans les ténèbres.
Son rire feutré repartit à l'envers puis s'assourdit. Il s'éteignit finalement avec un son mat.
Silence.
Et les ténèbres m'engloutirent.
