Chapitre 28 : Double

J'étais sous l'eau.
Le silence... Dense. Des ténèbres épaisses, plus noires que la nuit.
Je m'enfonçais. Encore et encore. Plus profondément.

Soudain une lueur. D'où venait-elle ?
Ma main. Mes bras. Tout mon corps irradiait. Et face à moi, la cité sous-marine. Merveilleuse, antédiluvienne. Gigantesque.
Alors, je m'aperçus que je ne respirais pas. J'étais au fin fond de l'océan et je ne respirais pas. Je n'en avais pas besoin.
Tel un serpent ondulant avec grâce, je glissais dans ce qui devait avoir été une rue. Une rue interminable.
Une autre créature lumineuse me suivait. Qui était-elle ? J'attendais qu'elle me rejoigne.

Edward ?

Il me fit un signe. Nous approchâmes d'un mur sculpté, partiellement effacé. Dans la pierre, un visage me souriait.
Je tendis la main vers lui.
La paroi s'effaça sous mes doigts. La ville entière s'évanouit.
Je reçus une gifle.
« Ne fais plus jamais ça, tu m'entends bien ?
_ Mais… maman…
_ Tu es une enfant. Tu ne peux pas m'obliger à faire ce que tu veux. Je suis ta mère, c'est compris ? »
Nouvelle gifle. Je sanglotai. J'avais sept ans.
« Mais je… je ne… je ne l'ai pas fait exprès ! »
Un visage dur et sombre me considérait sans tendresse. Oh, je voulais… je voulais tant qu'il disparaisse, ce visage sévère. Qu'il s'adoucisse. Mais je ne devais pas…
Et je n'avais pas le droit d'obliger les gens à m'aimer.
Le visage s'adoucit, cependant, se transforma. Les traits changèrent. Je revis le sourire bienveillant d'Aktaios, le Telchine qui m'avait accueillie à mon arrivée au temple.
« Oublie, me dit-il. Oublie tout. Une nouvelle vie commence pour toi maintenant. »
Je m'étais jetée dans ses bras. J'avais pleuré, j'avais beaucoup pleuré. Je pleurais encore. Mais la chaleur intense qui irradiait de lui me faisait tant de bien !
Dans mes bras, pourtant, il me sembla qu'il perdait progressivement son feu intérieur. Je me serrai contre lui aussi fort que je le pouvais.
Finalement, ce furent des mains glacées qui caressèrent tendrement mon cou.
Me détachant du corps qui m'étreignait, je plongeai dans un regard inquiétant. Un regard rouge qui vira immédiatement au noir. Je le vis s'assombrir en un éclair, comme lorsque d'épais nuages viennent soudain masquer la lune, en une seconde, par une nuit de grand vent.
« Je ne te ferai jamais de mal. Je m'appelle Labryos. Je suis ton nouveau maître. »
Mon maître ? Je ne voulais pas avoir de maître. J'étais une prêtresse sacrée. C'était moi qui exerçais mon pouvoir sur les autres… Mais la créature m'embrassa et je ne sus lui résister.
« Viens avec moi, maintenant, et tu seras une reine. Non, pas une reine… une déesse ! »
Dans un visage d'ange encadré d'épais cheveux noirs, deux yeux démoniaques étincelaient. Un démon… un démon magnifique.
« Non, Kûsh, s'il vous plaît, ne me faites pas ça ! »
Mais il était déjà trop tard. Je basculais dans la nuit, du haut d'une fenêtre entrouverte. J'allais m'écraser au sol. J'avais tellement peur…
Plus légers que des créatures ailées, cependant, nous nous éloignions sans jamais toucher terre. Et tout disparaissait derrière moi.
Un feu. Un feu intense s'empara de mon corps.
« Je brûle ! Au secours ! Je brûle ! Arrêtez ça, je vous en prie… par pitié ! »
Je souffrais le martyre. Il ne me venait pas en aide. Il souriait.
« C'est du sang qu'il te faut. La nourriture des dieux.
_ Du sang… j'en veux plus ! Encore ! »

Que se passait-il ? J'étais un vampire. Où était Jacob ? Où étais-je ?
Je voyais des villes défiler, des visages… Des spectacles étourdissants. Des horreurs ineffables.
Je voulais m'échapper de ce cauchemar.

Mes mains se posèrent sur un visage. Un visage qu'il me semblait avoir déjà vu. Un jeune homme dont les traits ressemblaient à ceux d'un antique Egyptien. Ses yeux…
Dans ses pupilles brunes, quelque chose dansait. Quelque chose d'innocent et d'heureux.
« Tu es… Benjamin… »
Il rit. Un rire magnifique.
« Le fils du sud ? Peut-être… Et toi, qui es-tu ?
_ Moi ? Je suis Kaly, voyons.
_ Non, qui es-tu vraiment ?
_ A toi de me le dire, Soam…
_ Tu es celle que j'ai toujours cherchée. »
Si je l'avais pu, j'aurais pleuré.

Etait-il possible que je sois Kaly ?

« Ne me quitte pas, je t'en prie… oh, je t'en supplie ! »
Derrière les paupières fatiguées du vieillard agonisant, les mêmes yeux innocents encore… Toujours.
« Tu sais que je te retrouve à chaque fois… au prochain soleil levant… »
Il avait disparu. Disparu. J'étais seule. Seule.
Si seule.

Ne sois pas aussi triste, Kaly.
« Bella ? Bella, tu m'entends ? »
Oui.

A nouveau, des paysages défilèrent. Je les avais traversés. Je savais. Je savais tant de choses ! Trop, peut-être. Des visages, des nuits, de longues nuits sans sommeil, à contempler la beauté des étoiles. La beauté des vagues et du sable. Les levers de soleil, les crépuscules incendiant le ciel…
Ils se succédèrent tous, à une vitesse impressionnante qui me donna le tournis.

Mais qu'est-ce que… ?
« Je suis désolée, Bella, ce sera bientôt fini. »
Fini ? Non, Kaly… non ! Ne faites pas ça ! Ce serait une erreur.
Face à moi, le visage transparent de l'antique vampire brune souriait doucement.
« Tu crois ? »
L'esprit de Jacob était surpris. Il voulait que je reparte, mais je n'y arrivais pas.
« Là, voilà, elle revient. »
J'étais tellement bien !
« Qui est Ozalee ? »
Je ne sais pas.

Je découvris soudain des dizaines de pupilles écarlates braquées sur moi. Ils faisaient cercle. Les Volturi. Mais je n'avais pas peur. J'étais forte. Plus forte qu'eux tous à présent.
« Si tu n'es pas avec nous… tu seras contre nous ! »
Aro était furieux.
« Je n'appartiens à personne. »
Un signe. Cinq vampires esquissèrent un geste. Mais je les dissuadai.
« Tu ne pourras pas nous échapper. Pas toujours…
_ Vraiment ? »
J'en avais assez. Aro… quel orgueil ! Voyons un peu…
Devant l'assemblée horrifiée et médusée, Aro se laissait glisser sur le sol. A genoux. A quatre pattes. Et si tu aboyais, maintenant ?
« Nous allons nous promettre d'oublier nos existences réciproques. Cela te convient-il ? »
Quelle haine… et quelle terreur dans ce regard de sang !
Mais je ne pus m'empêcher de rire.
Je ris.
Je me sentais si bien, à nouveau.
Mieux que jamais.

« Bella, Bella comment vas-tu ? »
C'était la voix d'Edward. Enfin.
A mes oreilles, retentissait toujours mon propre rire.
« Kaly, elle… elle rit. Que se passe-t-il ? »
Mon amie s'était éloignée. Je pensai instantanément ce mot : « mon amie ». J'aurais tout aussi bien pu dire « mon double » ou « ma sœur jumelle ». Pourquoi me sentais-je aussi proche d'elle tout à coup ? Nous avions si peu en commun.
« Nous avons tout en commun, Bella, maintenant. Détrompe-toi. »
J'étais debout. Comment m'étais-je relevée ? Je m'élançai vers elle.
« Il ne faut pas faire ça, tu m'entends ? Tu n'as… tu n'as pas le droit ! »
J'étais ébahie de mes propres paroles. En même temps, j'étais convaincue par ce que je disais.
Edward s'approcha de nous. Kaly avait l'air lasse. Elle tenait ses genoux repliés contre sa poitrine. Entre son pouce et son index gauches, je remarquai une lune noirâtre et encore légèrement boursouflée. Des marques de dents. Edward fit glisser le bout de ses doigts sur mon bras.
« Qu'y a-t-il, Bella ? »
J'étais furieuse. Peinée, et furieuse.
« Il y a que Kaly a pris la décision de mettre un terme à son existence. C'est impensable ! »
Elle souffla :
« Tu me considères comme un monument qu'il faut préserver coûte que coûte, Bella ?
_ Tout ce qui vit… est irremplaçable. Tu le sais.
_ Justement, je suis morte… il y a longtemps.
_ Tu sais très bien ce que je veux dire, ne dis pas de bêtises ! »
Je me tournai vers Edward. Il fallait qu'il réagisse lui aussi !
« Mais que t'arrive-t-il, Bella ? »
Il paraissait stupéfait.
« Je t'avais prévenu qu'elle serait un peu… différente. Ne sois pas étonné », lui lança Kaly d'une voix éteinte.
Les doigts d'Edward effleuraient à peine mon bras. Il hésitait à me toucher. Une brise tiède caressa ma joue, chargée d'effluves sucrées et marines. Leur parfum m'emporta, loin, loin avec elles, dans la nuit. Les feuilles des arbres bruissaient, dans la forêt, près de nous, et leur murmure avait des intonations de voix lentes. Je déglutis. Dans ma bouche, le goût des plantes, la verdeur des feuilles, le bois chaud de l'écorce, la fragrance poudrée du sable…
« Mais… écoute, Edward, la forêt… elle chuchote… »
Que se passait-il ? Au fond de moi, il me semblait connaître la réponse. J'étais captivée par ce que je ressentais. Le ciel était un drap de velours d'un bleu profond, constellé de minuscules diamants pulsant, chacun, une lumière vive, tantôt bleue, tantôt rouge… La mer… les vagues claquaient, nettes et souples, avec un rythme si régulier, si évident, qu'il me semblait impossible de ne jamais l'avoir remarqué. Une vibration montait de l'eau, un souffle… Oh, j'avais envie d'aller nager !

Je me sentais si bien. Légère, forte. Mon esprit était clair. Chacune de mes pensées, précise et vive. Ma volonté, ma volonté semblait ne plus pouvoir trouver de limite. Je n'avais jamais rien ressenti de pareil.
« Tu vas t'habituer, murmura Kaly. Les impressions vont peu à peu perdre de leur intensité. Mais plus rien ne sera jamais vraiment comme avant. »
La main d'Edward se referma sur mon bras, fermement cette fois-ci.
« Je vais bien, dis-je. Je vais très bien. »
Il avait tout de même l'air un peu inquiet. Ses yeux luisaient dans son visage pâle, si jeune, presque enfantin. Et si tendre. Emouvant. Mon regard engloba sa personne. Ses mèches cuivrées ondulaient imperceptiblement dans l'air, son front, son menton, sa bouche, sa gorge… Depuis combien de temps ne l'avais-je pas regardé ? L'avais-je jamais vu vraiment ? Tel qu'il était. Si beau, si… doux. L'émotion qui venait de naître à la base de mon estomac explosa. Je fixai sa bouche, bondis vers lui, l'embrassai. Il se laissa faire. Mais je perçus la raideur de ses bras et de ses épaules. Comme une méfiance.
Kaly sourit. Je sentis qu'elle souriait. Comme si ma propre bouche avait souri. Je posai mes doigts sur mes lèvres. Je ne pouvais me détacher d'Edward. Enroulant ses bras autour de moi, je me tournai pourtant vers la silhouette assise dans le sable.
« Que m'as-tu fait ? »
Les bras croisés sur ses genoux, elle ne bougeait pas. Elle avait l'air de regarder l'horizon, mais ses paupières étaient closes. Il me sembla qu'elle s'était absorbée en elle-même.
« J'essaie de me détacher… Il va me falloir du temps pour y arriver mieux… Pour le moment, cela semble parfaitement impossible.
_ Te détacher ?
_ Oui, me détacher de toi. De ce que tu ressens, de ce que tu penses. C'est assez envahissant… Je ne vais pas y arriver tout de suite.
_ Que s'est-il passé, Kaly ?
_ Je t'ai ramenée. Je t'ai soignée. Voilà. Edward me l'a demandé. Il avait peur que tu meures. »
Les bras d'Edward se resserrèrent autour de moi. Je savais que Kaly était venue me chercher, que c'était elle qui m'avait forcée à revenir, et qu'elle m'avait investie pour cela. Mais je ne savais pas comment.
« Tu es partie trop longtemps, Bella, reprit-elle. Un moment, nous avons pensé que tu ne reviendrais pas. Edward… Edward était complètement paniqué. Il était en train de se demander s'il ne devait pas te mordre pour te forcer à réintégrer ton corps. Il est vrai que faire de toi un vampire aurait été une manière radicale d'obliger ton esprit à retourner à l'intérieur de toi-même mais… c'était une décision trop cruelle à prendre pour lui. Et sans ton consentement… Enfin, je lui ai dit qu'il existait une autre solution. Même si elle m'impliquait beaucoup. Totalement, en fait. Mais… je n'ai rien à cacher. Ni à perdre, d'ailleurs. »
Je compris que Kaly avait dû sacrifier quelque chose. Par ma faute. Et elle avait l'intelligence de ne pas me faire de reproches, alors qu'elle l'aurait pu. Je n'avais pas été capable de suivre ses recommandations, je n'avais pas su garder ma pensée concentrée, ne pas céder à ce que j'avais ressenti, j'avais été trop faible…
« Je sais…, chuchota-t-elle, ne t'en fais pas. »