Chapitre 29 : La voie obscure/ The dark way
J'avais failli mourir. Je frissonnai et saisis les mains d'Edward.
« Kaly t'a fait boire un peu de son sang, expliqua-t-il de sa voix douce et mélodieuse (si vibrante que chacun de ses mots faisait frémir la peau de ma nuque). Elle… ne savait pas si je pourrais le faire moi-même. Elle pensait que c'était risqué et… que ça n'aurait pas été une bonne chose pour nous. »
Kaly… je comprends… merci.
« Ce n'est pas si simple, Bella, répondit-elle à mes paroles muettes. Ce que j'ai fait est irrémédiable. Te voilà désormais un être intermédiaire… Mais je suis heureuse que tu ailles bien. Cela aurait pu être un désastre. Je n'étais pas sûre d'y parvenir correctement. Il y avait si longtemps que je ne l'avais pas fait !
_ Que veux-tu dire ? »
Elle rouvrit ses yeux et les tourna vers moi.
« Ce n'est pas une pratique sans conséquences. Notre sang -celui qui coule dans nos veines un moment quand nous avons bu- a des vertus… pour les êtres humains, mais il peut aussi agir comme un vrai poison, c'est une question de dosage. Il dépend de l'âge du vampire qui donne son sang et de l'être humain qui le reçoit. Je ne sais pas encore l'effet que cela va avoir sur toi, mais il me semble… il me semble que tu es encore très humaine. N'est-ce pas ? »
J'acquiesçai. Je me sentais parfaitement bien. Exceptionnellement bien… La faim m'avait quittée. J'avais retrouvé le goût et l'odorat. Ma cheville était guérie, à n'en pas douter. Et j'étais moi-même, j'en étais certaine.
Kaly hocha la tête. Elle entendait mes pensées, aussi clairement que si je m'étais exprimée à haute voix. Cela aussi était une évidence.
« C'est juste temporaire, expliqua-t-elle encore. Je lis tes pensées grâce au pouvoir d'Edward. Lorsqu'il s'effacera, je ne le pourrai plus. Nos dons respectifs n'ont plus d'effet sur nous à présent. Ton bouclier… ma suggestion… n'opèreront plus jamais entre nous. Il ne peut y avoir aucun mensonge entre le preneur et son guérisseur. »
Ce que Kaly expliquait, je le savais. Je le sentais. Peu à peu, je me rendais compte que j'avais acquis des connaissances qui étaient les siennes. Et je savais tout de ce qu'elle était. Elle poursuivit :
« Une partie de moi est passée en toi. Ce n'est pas… quelque chose de réellement appréciable. Ni pour toi, ni pour moi. Personne ne souhaite livrer sa vie entière… C'est pour cette raison que cette pratique s'est oubliée et qu'elle doit rester secrète. Elle est aussi particulièrement dangereuse. Si un humain reçoit trop de sang de vampire, il change de nature. Définitivement. Tu ne devras plus jamais être soignée de cette manière, au risque de devenir un vrai monstre. »
A ces mots, le regard de Kaly se posa sur Edward. Elle voulait qu'il comprenne. Je sentis qu'il hochait la tête.
« Et maintenant, je ressens également tes émotions… Pour le moment, c'est peine perdue, mais avec le temps, je pourrai tout simplement choisir de les ignorer. Cependant, nous resterons liées. Jusqu'à-ce que… l'une de nous deux disparaisse. »
Je sursautai. A nouveau, la colère que j'avais ressentie un peu plus tôt se déploya au fond de moi. Mes émotions étaient beaucoup plus soudaines et fougueuses qu'avant.
« Tu ne dois pas envisager cela, sifflai-je. Pas une seconde.
_ Que je sache, répondit-elle avec un léger sourire, malgré tout ce que tu sais de moi, mon existence n'appartient encore qu'à moi seule. »
Je fulminais.
« Ce n'est pas parce que tu m'as transmis les connaissances qui me fascinaient et que tu as montré à Edward l'endroit où se trouve la mémoire de votre espèce que tu n'as plus de raison d'être ! Notre venue ici… notre venue n'était pas un signe. C'était un hasard !
_ Tu le crois vraiment ? »
Au ton de sa voix, je sus qu'aucun mot ne parviendrait à la convaincre. Une peine immense m'envahit.
Mon émotion parut la surprendre. Elle me considéra soudain avec attention, mais n'ajouta rien de plus.
La main d'Edward glissa sur mon menton. Son pouce caressa ma bouche. Je fermai les yeux. Même si le sang de Kaly ne m'avait pas radicalement transformée, il avait toutefois changé certaines choses : mes sensations avaient une puissance incroyable. Une seconde, je me demandai si je pourrais désormais en soutenir certaines. La douleur serait-elle intolérable ?
« Il y a des avantages…, soupira Kaly. Moins de douleur. Beaucoup moins. Tu seras plus forte, plus énergique et vive, tu guériras beaucoup plus vite aussi. Mais tu ne pourras plus vraiment exercer de magie humaine. Si je n'avais pas pris toutes les précautions, cela aurait pu être bien pire…
_ Comment avez-vous appris à faire cela ?, demanda Edward.
_ C'est Labryos qui l'a soignée, répondis-je spontanément. Quand elle a failli mourir… »
Kaly haussa un sourcil, mais elle esquissa un léger sourire.
« J'ai eu l'occasion de soigner, à quelques reprises dans mon existence, déclara-t-elle. Et j'ai vu certaines pratiques… A une époque, il existait des rituels de partage entre les vampires et quelques sectes particulières d'êtres humains. Ils appelaient cela « suivre la voie obscure ». Dans son temple, le vampire expérimenté était une divinité qui choisissait de donner son pouvoir… ou de punir.
_ Que se passe-t-il lorsqu'on reçoit trop de sang ?, interrogea Edward.
_ L'être humain devient autre chose. Il y a trois stades distincts. Le premier guérit et… améliore, en quelque sorte, le second change en être surnaturel, le troisième fait des monstres. Nous partageons avec les mages le pouvoir de guérir, mais le nôtre est particulièrement ambigu : il ne peut s'exercer qu'une fois et nécessite une grande abnégation car il faut être capable d'accepter de partager sa vie entière avec l'humain que l'on soigne. Celui qui reçoit plus de sang que sa guérison en nécessite devient un être aux pouvoirs surnaturels. Il peut se déplacer dans l'espace par sa seule volonté, acquiert une grande force, une quasi-immortalité, la capacité de changer de taille ou de corps, de devenir invisible… Mais il perd son humanité également, devient avide, de sang surtout, et dangereux. Ces créatures ont longtemps été les disciples des vampires. Des femmes, le plus souvent, qui étaient leurs compagnes et que l'on appelait des Dakini, dans certaines régions. Je ne sais pas s'il en existe encore. Malheureusement, leur désir d'accroître sans cesse leur pouvoir les poussait souvent à vouloir prendre davantage de sang à leur maître vampire. Elles finissaient donc généralement par se changer en monstres. Ces mêmes monstres qui servaient aussi de punition parfois, ou de malédiction, et que l'on appelait des Ghûls.
_ Des ghoules ?, s'exclama Edward. J'ai déjà entendu ce nom. Ces créatures passaient pour être des êtres immondes. »
Kaly acquiesça.
« C'étaient les monstruosités de la voie obscure. Les Ghûls n'avaient plus rien d'humain, ni rien de rationnel. Seule la faim les animait, et une vie ténébreuse de bêtes fantastiques. C'étaient des dévoreuses de chair morte, qui hantaient les cimetières. J'en ai déjà vu. Le plus souvent, elles étaient chassées par les humains comme par les êtres surnaturels. »
Kaly se tut. Son regard se posa sur moi. Ainsi, c'était ce que j'avais risqué. J'aurais pu devenir une de ces créatures abominables…
« Deux gouttes. Voilà ce que je t'ai donné, reprit-elle en devançant ma question. Tu es sans doute la dernière personne que je soigne. Je craignais qu'une seule ne soit pas suffisante pour te ramener… Je n'aurais pas su indiquer à Edward la quantité à te donner. Il est très jeune. Sans doute en aurait-il fallu beaucoup plus. Mais c'était trop hasardeux. J'ai préféré le faire moi-même. Et puis… tu admirais mon savoir. Il est à toi à présent. Fais-en bon usage. »
S'il te plaît, Kaly… Ne cherche pas à disparaître !
Je savais que ma supplique était entendue. Elle lisait en moi comme en un livre ouvert.
Elle sourit doucement. Dans l'obscurité tiède et embaumée de la nuit, ses pupilles luisaient comme une eau calme.
« Tu le sauras, de toute manière, si cela se produit », souffla-t-elle.
Labryos, je l'ai vu. J'ai vu… tant de choses ! Tu sais qu'il est toujours dans ce monde. Tu le sens, n'est-ce pas ?
Elle hocha la tête. Durant des siècles, des millénaires, Kaly avait su que Labryos existait encore, quelque part. Mais elle ne l'avait jamais revu. C'était son intention, pourtant, me semblait-il. A présent, elle voulait le retrouver. Elle voulait… savoir ce qu'il était advenu de lui et si le charme qui l'avait lié à elle opérait toujours. Elle pourrait le savoir avec certitude, maintenant, grâce au don d'Edward qu'elle conserverait encore un moment. Aussi longtemps qu'elle ne boirait pas. Et elle était capable de ne pas le faire le temps qu'il faudrait.
« Je partirai bientôt à sa recherche », fit-elle simplement.
Edward nous regardait, l'air un peu perdu. J'allais lui expliquer ce que je savais quand Kaly demanda :
« As-tu toi-même obtenu les réponses que tu souhaitais ? »
Ma pensée s'emplit des émotions que j'avais ressenties et des paroles que j'avais échangées avec l'esprit de Jacob. Non, je n'avais rien appris. J'avais risqué ma vie pour rien.
« Il n'a rien voulu dire, répondis-je même si les mots étaient à présent inutiles entre elle et moi. Je lui ai posé quelques questions, mais il m'a répété que je devais faire mes propres choix et suivre ma route.
_ Le contraire aurait été surprenant. Il n'est pas dans l'habitude des esprits-liés de révéler l'avenir à ceux qu'ils protègent. Ce n'est pas dans l'ordre des choses. Mais celui-ci a l'air si particulier… il me semblait que, peut-être, il agirait différemment. Un sorcier peut exiger d'un esprit certaines réponses. Il connaît les moyens de le torturer pour l'obliger à révéler ce qu'il sait, mais… je suppose que ce n'était pas ton intention, n'est-ce pas ? »
Le torturer… Quoi ? Jamais de la vie.
Kaly connaissait ma réponse avant même que je la formule. Elle m'avait fait comprendre que j'avais atteint la limite de ce que je pourrai jamais connaître. Elle demanda à son tour :
« Qui sont Taha Aki et Ozalee ?
_ Les ancêtres mythiques du peuple Quileute. Taha Aki est censé être le premier Grand Chef de leur tribu à avoir pris l'apparence d'un animal. Avant lui, les Quileutes étaient des guerriers-esprits qui avaient la capacité de se détacher de leur corps pour effrayer leurs adversaires ou influencer les animaux. La légende raconte que l'esprit de Taha Aki, privé de corps par un usurpateur, aurait investi celui d'un loup pour se venger de son assassin. L'animal avait accepté de l'accueillir et de partager son enveloppe terrestre avec lui. Sous l'effet de la colère, à la suite du nouveau meurtre d'un vieux guerrier qui venait de découvrir la vérité, il aurait repris corps, par magie, à partir de ce loup. Un nouveau corps, assez différent de sa précédente enveloppe charnelle -à ce que j'ai cru comprendre-, qui était l'incarnation même de son esprit. Ozalee était son épouse, la troisième, et sa véritable « moitié ». Elle s'est sacrifiée pour sauver la vie de leur fils qui, plus tard, menaçait d'être tué par un vampire nouveau-né. A partir de là, les descendants des fils de Taha Aki seraient devenus des Transformateurs, pouvant prendre à volonté l'apparence de loups, et Taha Aki aurait disparu dans la forêt, désespéré d'avoir perdu celle qu'il aimait. »
Kaly m'avait écoutée avec beaucoup d'attention.
« Vraiment ?, s'étonna-t-elle, songeuse. Voilà qui est très intéressant.
_ Je me demandais…, ajoutais-je, enfin… la famille de Jacob est supposée descendre de Taha Aki, alors… »
J'étais confuse. Je ne pouvais pas avouer devant Edward mes motivations profondes. J'avais voulu savoir si l'esprit de Jacob avait recherché le mien, à travers les différentes vies que nous avions peut-être vécues. Si nous étions vraiment ces âmes-sœurs dont il m'avait parlé. Pourtant…, lorsque je l'avais rejoint, quelques heures plus tôt, je lui avais spontanément -presque comme malgré moi- exprimé mon amour profond pour Edward, et il n'en avait pas paru surpris. Il était si loin de tout ! Il n'était plus celui que j'avais connu, d'une certaine manière. Celui qui m'avait aimée irrépressiblement, comme seul un Transformateur le pouvait. Néanmoins, j'avais cette étrange impression de le connaître, également, de le connaître si bien…
Comment expliquer que j'avais voulu chercher la vérité, tenter de ne pas vivre le restant de mon existence dans l'erreur, parvenir enfin à la conviction profonde d'agir comme je devais le faire ? Prise entre deux êtres surnaturels, je n'avais jamais vraiment su quelle était la voie que je devais suivre.
« Je vois », chuchota mon amie.
Une seconde, j'avais oublié qu'elle suivait pas à pas le cheminement de ma pensée. Mais je savais que je n'avais pas à rougir. Nous étions trop proches pour cela, désormais.
« Tu cherches de mauvaises réponses. Ce que tu voudrais savoir te dépasse et restera à jamais hors de ta portée. C'est le cas pour nous tous. En cela, l'esprit qui est attaché à toi t'a dit vrai. Ne recherche pas la vérité, comme si elle était unique. Il n'y a pas de bon ou de mauvais chemin. Il n'y a que le chemin que l'on parcourt. Et les regrets et les remords sont la seule erreur, parce qu'ils entravent et empêchent d'avancer. »
Je sentais que Kaly avait raison. Une expérience de plusieurs millénaires parlait par sa bouche et, au fond de moi, une petite voix m'avait inlassablement répété les mêmes mots. Pourtant, j'avais voulu savoir. Etre certaine. J'avais recherché d'autres voix qui confirmeraient ce que disait la mienne. Et voilà que revenaient encore les mêmes paroles : « Avance. Ne te retourne pas. Suis ton instinct et agis en accord avec toi-même. »
Cela, je l'avais toujours su.
En ce moment, mon instinct me disait que je n'avais plus qu'une envie : retourner à Forks et serrer mes enfants dans mes bras.
« Tu as bien raison, conclut Kaly en tournant son visage dans la direction de la mer. Le temps qui passe ne nous apprend jamais l'essentiel. L'essentiel, nous le portons en nous depuis toujours. Nous l'oublions, parfois, simplement, et c'est bien dommage. »
Je serrai dans mes mains celles d'Edward, puis me retournai vers lui et posai ma paume sur sa joue fraîche.
« Viens, lui dis-je, rentrons chez nous. »
Il pencha légèrement sa tête de côté, sondant mes prunelles à la recherche d'une quelconque inquiétude peut-être. Il n'y trouva que de la détermination.
Toute peur m'avait quittée, en cet instant. Et peut-être même définitivement.
Je voulus dire à Kaly combien j'espérais pouvoir la revoir, partager avec elle d'autres moments. J'avais tant de questions à lui poser encore… Plus que jamais même ! Encore une fois, ma pensée avait formulé tout cela avant que mes mots ne le fassent, et bien mieux sans doute, car mon cœur s'était serré et une peine sourde s'était répandue dans chacune de mes veines. Et je savais que Kaly ressentait mon émotion. Comment quitter la personne qui vous a rendu la vie en vous donnant la sienne ? J'allais le faire. Toutefois, je savais que nous ne nous quittions pas vraiment. Nous serions toujours ensemble. Loin de me gêner, cette pensée me réconforta.
« Tant mieux », susurra une voix à mon oreille.
Kaly était debout et penchée vers moi. Puis ses mains se joignirent sous son menton et elle salua Edward d'un signe de tête. Il lui sourit en retour.
Par chance, le bateau redémarra dès qu'il fut dégagé du sable qui le retenait prisonnier. Tant qu'il flottait, nous aurions trouvé le moyen de nous en servir, de toute manière. Et même s'il avait été hors d'usage, il y aurait eu d'autres solutions. C'était cela le changement le plus flagrant qui s'était opéré en moi, me semblait-il, depuis qu'une part de Kaly y était entrée : la sensation que je ne serais plus jamais arrêtée ou écrasée par les obstacles qui pourraient se présenter sur ma route. Je me sentais forte, et sûre de moi. Un sentiment bien nouveau et… très rassurant.
Longtemps, je la regardai s'éloigner de nous, comme une statue plantée à la naissance des vagues, sur la plage. Drapée dans sa robe sombre, elle ne bougeait pas. Sa longue chevelure, seule, se soulevait un peu, aux souffles de l'air tiède. Je ne tournai finalement la tête dans la direction que nous avions prise, l'air dégageant mes cheveux de mon visage dans une agréable sensation de libération, que lorsque la nuit se fut complètement refermée sur sa silhouette et que l'île, elle-même, eut disparu à mes yeux.
