Chapitre 30 : Le legs/ The legacy
Quand je posai enfin un pied sur la terre ferme, sur le sol goudronné d'une rue grouillante de monde, je réalisai combien j'avais changé. Combien tout avait changé. Il me semblait avoir traversé les siècles. Et c'était bien ce que j'avais fait, sans doute. La foule des touristes dans laquelle nous nous immergions, le bruit, les lumières des néons et des lampadaires, tout me paraissait si… irréel. Si nouveau. Chaque son, à mes oreilles, se détachait des autres, chaque éclat, chaque lueur sur les trottoirs, coulait littéralement de sa source au sol, comme si la lumière avait pu fondre et se répandre, et les odeurs… les parfums trop violents et complexes se mêlaient, m'attirant, me transportant… ils me levaient presque le cœur.
« Quel tumulte !, soufflai-je. Il me semble que je comprends à présent la manière dont tu vois le monde, Edward. »
Il embrassa ma tempe. Son bras était passé autour de ma taille et il me serrait contre lui, très fermement. Dans ce geste tendre, je percevais également sa crainte. Depuis que nous avions quitté le port, Edward était aux aguets. La menace qui nous avait traqués jusque sur l'île de Kaly, pouvait maintenant fondre sur nous à tout instant. A chaque angle de rue, je percevais sa tension. Ses bras se raidissaient un peu plus autour de mon corps, ses yeux fouillaient la foule, aussi loin que le lui permettait sa vision surnaturelle. Nous marchions vite, nos pieds touchant à peine terre.
Il m'entraîna vers une file de taxis.
« Tu veux retourner à l'aéroport ? »
Ma question n'attendait pas de réponse. Que pouvions-nous faire d'autre ?
« Il faudrait que j'appelle…, expliqua-t-il alors que nous roulions dans la nuit, laissant derrière nous les vibrations de la ville. Mais je ne le ferai que lorsque nous serons prêts à embarquer. Ou que nous aurons la possibilité de changer de direction, au cas où… ».
Le hall de l'aéroport me parut étrangement calme et vide. Statique. Quelques voyageurs cherchaient leur chemin dans les couloirs frais éclairés par une lumière vive. Il devait être une ou deux heures du matin. Un dernier vol à destination de Dubaï décollait dans moins d'une heure. C'était un vol de nuit et il était loin d'être complet. Sans hésiter, Edward prit des billets, et nous nous dirigeâmes vers la salle d'embarquement.
Nous scrutions les visages des passagers qui attendaient autour de nous, les issues, le moindre mouvement. Collés l'un à l'autre, nous demeurions silencieux. Aucune trace des Volturi, semblait-il, mais il nous était impossible de relâcher notre vigilance. Alec, ou Démétri, pouvait surgir à n'importe quel moment. S'étaient-ils lassés de devoir nous attendre ? Etaient-ils tapis, hors de notre vue, attendant le bon moment -celui où nous n'aurions plus aucune possibilité de retraite- pour se saisir de nous ? Etaient-ils partis chercher du renfort ? Ils en auraient eu le temps…
Mes doigts étaient emmêlés à ceux d'Edward, ma joue posée sur son épaule. Je ne m'en étais pas rendu compte mais mon attitude exprimait l'incapacité dans laquelle je me trouvais désormais de pouvoir me détacher de lui, ne fût-ce que quelques minutes. Je ne pouvais plus envisager de m'éloigner de lui. Jamais.
Peu à peu, je sentis que quelque chose pesait sur moi, comme une pression légère mais insistante. Il me fallut quelques secondes pour réaliser qu'il s'agissait d'un regard. Quelqu'un me regardait. C'était presque comme s'il m'avait touchée. Je levai les yeux. A quelques sièges de nous, je découvris un jeune homme. Il était assis près d'un autre, plus âgé, dont les cheveux blancs faisaient, par contraste, ressortir encore davantage la peau sombre. Le jeune homme portait une moustache. Ils étaient Indiens tous les deux, et particulièrement bien habillés. Ils avaient l'air d'hommes d'affaire. Mon regard croisa celui du jeune homme qui détourna brièvement la tête avant de me regarder à nouveau et d'esquisser timidement un sourire. Je lui souris en retour. Son compagnon souleva une paupière et nous considéra un bref instant. Je lui souris également.
« Américains ? », questionna-t-il d'une voix à l'accent très prononcé.
Je hochai la tête.
« Jeunes mariés ? », reprit-il. Et sa bouche aux dents blanches se fendit en un rire léger et sautillant.
Pour toute réponse, Edward passa son bras autour de mes épaules et m'attira contre lui.
« Il a de la chance, commentait à présent le plus jeune à voix basse, elle est particulièrement jolie !
_ Avoir une jolie compagne, ce n'est pas le plus important, mon fils, répliqua le vieil homme d'une voix amusée. Tu ne sais voir que cela, toi, les jolies filles ! La beauté passe plus vite que tu ne l'imagines… Ce qui importe, c'est le cœur. »
Le jeune homme n'avait vraiment pas l'air convaincu par les paroles de son père.
_ Mouais…, maugréa-t-il en me lançant un nouveau regard, en attendant ce garçon est un veinard. Tu crois que je pourrais tenter ma chance ? Elle a l'air très amoureuse mais… les jolies américaines ne s'intéressent qu'aux hommes fortunés, c'est bien connu. »
J'étais stupéfaite de ce que je venais d'entendre. Ma bouche s'ouvrit toute seule et je sentis que le feu me montait aux joues. Je me redressai, ouvrant ma main devant moi afin de montrer l'alliance que je portais.
« Nous sommes mariés, m'écriai-je sur un ton plus ferme que ce à quoi je me serais attendue. Et l'amour ne s'achète pas. Vous devriez écouter votre père, il a raison : il n'y a que le cœur qui importe ! »
L'homme qui portait une moustache ouvrit des yeux ronds comme des billes. L'autre, d'abord interloqué, partit d'un grand éclat de rire. Je me retournai vers Edward. Il devait certainement être outré lui aussi. Au lieu de cela, son visage exprimait plutôt une sorte d'étonnement.
« Que racontes-tu, Bella ?
_ Comment ? Tu n'as pas entendu ce que ce mufle vient de dire ?
_ Euh… disons que je n'ai pas compris.
_ Quoi ?
_ Ils parlent une langue que je ne connais pas. Et toi, tu…
_ Oh ! »
Je venais de réaliser. Non seulement j'avais entendu une conversation qu'aucune oreille humaine n'aurait vraiment été en mesure de capter, mais en plus j'avais répondu dans une autre langue que la mienne et sans m'en rendre compte ! Ces deux hommes n'auraient jamais pu envisager que je sois en mesure de les comprendre, et c'était la raison pour laquelle ils s'étaient exprimés très librement… Mais Kaly m'avait transmis ses connaissances, et je les avais utilisées aussi spontanément qu'elle aurait pu le faire elle-même. Un instant, je me demandai combien de langues j'étais à présent capable de comprendre. Bizarrement, je n'en avais absolument aucune idée. Venais-je de m'exprimer en Tamoul ou en Kannara ? Je n'étais même pas capable de le savoir avec certitude ! Les mots étaient venus d'eux-mêmes quand j'avais entendu les deux Indiens discuter.
« C'est l'héritage de Kaly », soufflai-je.
Edward leva les sourcils. Il paraissait aussi étonné que moi.
Le vol dura quelques heures. Les deux hommes que nous avions croisés dans la salle d'embarquement s'étaient installés à l'autre bout de l'appareil, à une distance prudente. Cette attitude m'amusa beaucoup. Je me pelotonnai contre Edward, enfouissant mon visage dans le creux de son cou. Je ne ressentais aucune fatigue, pourtant je gardai les yeux clos une bonne partie du voyage, m'abandonnant aux images qui défilaient dans mon esprit : des souvenirs si lointains et si nombreux, qui n'étaient pas les miens, et qui m'étaient cependant aussi familiers que si je les avais vécus moi-même. Je me laissai aller à mes sensations également, si fines et puissantes. Je percevais les murmures, le ronronnement du moteur de l'appareil, le parfum d'Edward, plus captivant et délicieux que jamais, la douceur de sa peau. Mes doigts caressaient sa main. Je me sentais en sécurité, baignée dans sa tendresse, dans l'aura magnétique qui se dégageait de sa personne. Cet instant pouvait s'éterniser, j'en appréciais chaque seconde.
Il faisait encore nuit lorsque l'appareil se posa finalement. Une nuit pleine. Si nous avions continué à nous déplacer ainsi vers l'est, le jour aurait pu cesser de se lever définitivement pour nous. A l'extérieur, la chaleur était intense. A nouveau, nous nous tînmes sur nos gardes, prêts à fuir à la moindre alerte, nos corps électrisés par la crainte de découvrir soudain face à nous des visages livides aux regards dissimulés derrières des verres fumés.
Mais ils semblait qu'Alec et Démétri n'étaient plus à nos trousses. Etait-ce bien possible ? Ou fallait-il encore y voir un piège ? Edward prit de nouveaux billets sur le prochain vol en partance pour Tokyo. Ainsi, nous regagnerions les Etats-Unis par le même chemin que celui que nous avions emprunté à l'aller. Peu avant de nous rendre à l'embarquement, Edward se décida :
« Je vais tenter d'appeler Alice. J'espère qu'elle pourra nous en dire suffisamment pour nous éviter de commettre une erreur. »
Je le suivis vers une série de cabines téléphoniques pendues à un mur comme des antiquités exposées dans une salle de musée. Edward avait acheté une carte. Pour le moment, c'était plus rapide que de se procurer un nouveau téléphone portable. Je décrochai l'écouteur pendant qu'il composait le numéro. La voix d'Alice répondit dès la première sonnerie.
« Edward ? Edward, c'est toi ? Dis-moi que c'est toi !
_ Oui, Alice.
_ Oh, mon Dieu ! »
Elle paraissait extrêmement soulagée.
« Que se passe-t-il ?
_ Nous avions vraiment commencé à croire… Oh, Edward, tu ne peux pas savoir la peur que nous avons eue ! »
Alice pépiait comme un oiseau. A la fois excitée et heureuse.
« Dis-moi.
_ Il y a quelques heures, j'ai eu une nouvelle vision. J'ai vu Alec en grande discussion avec Aro. Démétri et lui sont retournés en Italie. Alec expliquait que Bella était toujours en vie, contrairement à ce que tu avais déclaré, qu'il s'en était fallu de peu mais qu'il lui a été impossible de vous atteindre. Il parlait d'une île… d'une menace… et soudain Démétri a arrêté de te sentir. Tu as disparu de sa perception. Il a dit que ta note s'était éteinte, d'un coup, et que cela ne pouvait signifier qu'une seule chose ! Aro était accablé. Il a déclaré que le fléau devait vous avoir anéantis. Je n'ai pas compris à quoi il faisait allusion, mais il avait l'air tellement convaincu ! Alec souriait. Il ne semblait pas vraiment satisfait mais il avait l'air… content. Oh, Edward, nous vous avons crus morts ! »
Edward esquissa un petit sourire, puis fronça les sourcils en plongeant son regard dans le mien.
« Ne t'en fais pas, Alice. Nous allons bien. Tu dis qu'Alec et Démétri sont retournés en Italie et qu'ils pensent que nous avons été tués ?
_ Oh, oui, c'est certain. Mais comment est-ce possible ? Que vous est-il arrivé ?
_ C'est une longue histoire… Mais je suis convaincu que vous adorerez l'entendre. Nous n'allons pas tarder à rentrer. Rassure tout le monde.
_ Oui… oui… »
Alice avait du mal à se calmer. Je ne quittais pas Edward des yeux. Que s'était-il passé ? Je ne parvenais pas à saisir.
Quand il eut raccroché, Edward tendit une main vers mon visage et laissa glisser ses doigts sur ma joue. Ses prunelles avaient pris une teinte nouvelle. Elles n'étaient plus vraiment violettes, elles glissaient lentement vers le brun. Un brun bleuté, pour le moment, que venait éclairer une lueur indéfinissable. Sa bouche s'étira lentement en un sourire très joyeux.
« Tu y comprends quelque chose, Edward ? »
Il eut une moue mystérieuse et une étincelle jaillit du fond de ses pupilles aux reflets nocturnes.
« Je crois, oui. »
Ma bouche allait s'ouvrir en un « ah ? » interrogatif mais il ajouta immédiatement :
« Tu es vraiment un être très particulier, Bella Cullen… mon épouse… »
Il avait dit cela sur un ton étrange qui me donna le frisson. Ou bien étaient-ce ses doigts qui se posaient sur ma nuque ? Un immense sourire illumina son visage.
« Et sais-tu ce que cela signifie ? Si les Volturi ne nous pourchassent plus… je crois que je vais changer nos plans. »
Il paraissait vraiment heureux tout à coup. Espiègle comme un adolescent, l'adolescent qu'il n'était plus depuis bien longtemps mais qu'il ne cesserait pourtant jamais d'être.
Enlaçant ma taille, il m'attira vers lui.
« Je crois que c'est le bon moment, chuchota-t-il comme un secret à mon oreille. Il y a un endroit où j'ai toujours rêvé de t'amener. Laisse-moi te faire la surprise… le temps de changer nos billets. »
Puis il m'attrapa par le poignet et m'entraîna à nouveau à travers les couloirs de l'aéroport.
