Chapitre 31 : Libres ?/ Free ?

« Tu sais ce que je crois ? »
Je secouai la tête. La joie d'Edward m'avait presque gagnée. Il n'était pas dit que les Volturi ignoreraient définitivement que nous avions survécu, et notre répit n'était peut-être que de courte durée mais, pour le moment, nous rentrions chez nous. J'allais revoir mes enfants, tous ceux que j'aimais, j'allais pouvoir les serrer contre mon cœur. Nous volions vers Forks… un vol avec escale. C'était cela la surprise d'Edward : une escale d'un jour ou deux, sur la route du retour. A Paris.
« Je crois que le sang de Kaly a eu certains effets sur toi.
_ Non, vraiment ? »
Il n'y avait rien à supposer. Je sentais la différence, à chaque seconde. Même si elle m'avait expliqué que mes sensations allaient progressivement s'atténuer, le sang de l'antique vampire avait opéré en moi des transformations évidentes.
« Ce que je veux dire, reprit Edward en levant les yeux au ciel, c'est qu'il a dû modifier le contrôle que tu as sur ton bouclier.
_ Oh ? Ce serait une explication… Mais je ne m'en rends pas compte.
_ Tu ne te rends pas compte de beaucoup de choses, Bella…
_ Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Edward se mordit les lèvres. Il soupira.
« Tu es particulièrement… attirante en ce moment.
_ Quoi ? Mais… »
Il gloussa.
« Pour moi…, ça ne fait pas une trop grande différence mais… tu ne vois pas le regard que te lancent tous les hommes que nous croisons depuis que nous avons quitté l'île ?
_ Hein ? Non, pas du t… »
Le visage du jeune Indien à moustache traversa mon esprit en un éclair. Je retrouvai cette sensation que j'avais eue, ce regard qui pesait, littéralement, sur moi. Et je compris ce qui l'avait motivé. Je manquai de devenir écarlate et me cachai le visage dans une main. Assurément, je n'avais pas l'habitude d'attirer les regards. Pas de cette manière, en tout cas. Habituellement, c'était plutôt ma maladresse qui faisait qu'on me remarquait.
« Oh, non !... »
Edward prit ma main.
« C'est assez flatteur, je dois dire…
_ Ne te moque pas, s'il te plaît !
_ Je ne me moque pas du tout. Je suis… fier de toi, c'est tout. Et… le premier qui t'approche est un homme mort de toute façon !
_ Edward ! »
Mon rire explosa. Il fit se retourner quelques visages dans notre direction. Mais ces visages n'étaient pas sévères. Ils paraissaient bienveillants. Certains étaient même intrigués. Attirés ? A quelques places à notre gauche, un homme me sourit. Mon Dieu ! C'était donc vrai. Qu'étais-je devenue ? Je me sentis perdue comme une petite fille soudain, et m'agrippai à Edward.
« Bella ? Que se passe-t-il ?
_ Je… je ne maîtrise pas tout, je crois. »
Se penchant un peu en avant, le regard sombre d'Edward croisa celui de l'homme qui me regardait toujours. Echaudé, celui-ci se renfonça dans son siège.
« Eh bien… ! Tu vois, je suis sûr que tu utilises ton bouclier différemment depuis que Kaly t'a soignée. Tu m'as placé sous ta protection, abrité… C'est pour cette raison que Démétri ne me capte plus.
_ Mmmh, marmonnai-je, tu dois avoir raison. Mais je n'aime pas cette sensation que j'ai de ne pas me rendre compte de ce que je fais.
_ Je suppose que cela viendra, peu à peu. »
Edward se voulait rassurant. Il avait l'air un peu amusé aussi, et cela aurait pu franchement m'énerver si je n'avais pas été aussi heureuse de savoir que je parvenais enfin à le protéger de quelque chose. Moi. A lui être utile… Je m'étais toujours sentie si faible et incapable de faire quoi que ce soit pour nous tirer du danger dans lequel nous nous trouvions ! Je n'étais qu'une humaine fragile. Et voilà que soudain…
Une seconde, je me demandai si Kaly n'avait pas envisagé que son sang puisse avoir ce genre d'effet sur moi. Si elle n'avait pas fait en sorte que nous puissions être en sécurité, même après avoir quitté sa protection. Elle en était bien capable. Elle était sans doute capable de comprendre beaucoup plus de choses que je ne pouvais l'imaginer et, si je partageais ses souvenirs, je n'avais cependant pas la possibilité de connaître le tréfonds de sa pensée.
« Un sou pour connaître tes pensées, susurra Edward d'un ton taquin.
_ Justement, répondis-je en prenant volontairement un air soupçonneux, je pensais à Kaly. Je me demandais si elle n'aurait pas su ce qui allait se produire me concernant. Si elle n'avait pas envisagé toutes les possibilités… De quoi avez-vous discuté tous les deux pendant que je m'étais… absentée. Cela a duré des heures, non ? »
Edward écarquilla les yeux un instant, puis son visage prit une expression énigmatique.
« Qu'imagines-tu au juste ? Que nous avons comploté ? Elaboré une stratégie ? Je lui ai juste… parlé de toi, Bella. »
Une ombre passa dans son regard. Son air se fit très sérieux, soudain. Il n'était plus question de s'amuser ou de provoquer.
« Je lui ai raconté notre rencontre. Ce que j'ai ressenti, et ma façon d'envisager les choses. Elle m'a donné son point de vue. C'était très enrichissant. Et puis… ce qui est arrivé est arrivé, c'est tout. Tu ne revenais pas. J'ai eu tellement peur de te perdre ! Encore. J'ai vraiment failli… Mais Kaly a proposé cette alternative quand elle a vu ma détresse. Et je lui en suis infiniment reconnaissant. C'était inespéré. Elle n'avait pas à faire ça, tu sais. Elle n'en avait pas envie… »
Bien entendu. Kaly avait fait la seule chose à faire. Pour que nos chemins se poursuivent. Pour que nous puissions progresser encore. Je lui devais beaucoup.
Je portai la main d'Edward à mes lèvres, fermai les yeux et l'embrassai, légèrement. Longuement. Son parfum ambré emplit ma bouche et mes narines. Comment pourrais-je jamais détacher cette main de mes lèvres ?

L'après-midi touchait à sa fin lorsque nous débarquâmes. Le trajet avait duré longtemps, il y avait eu deux escales, mais je ne me sentais toujours pas fourbue. Même pas la plus petite courbature. Assurément, le sang de Kaly avait sur moi des effets miraculeux !
Je m'étais absorbée en moi-même sans voir passer les heures. J'étais partie, loin, dans des pays fabuleux qui n'existaient certainement plus à présent, j'avais arpenté les rues de villes, croisé des visages. Ma mémoire avait une précision phénoménale. Je m'y étais promenée, curieuse et émerveillée, ne sachant pas vraiment ce que j'allais découvrir. Mais je sentais bien quand un souvenir douloureux menaçait de se présenter à moi. Quelques fois, je m'étais retrouvée dans certaines situations particulièrement terrifiantes ou abominables pour l'humaine que j'étais, même si j'avais ressenti la manière dont Kaly, elle, les avait vécues. J'avais tenté de les éviter, prudemment. Par pudeur, aussi, et par respect, même s'il m'était impossible de les occulter tout à fait. Kaly n'avait pas craint de me les donner, je devais les affronter avec courage et essayer d'en tirer le meilleur. C'était son expérience qui l'avait rendue si sage, et j'avais à mon tour l'extraordinaire chance d'en bénéficier. Je possédais la connaissance de plusieurs milliers d'années de vie vampirique, et cela, je ne pouvais pas le réaliser pleinement pour le moment. D'une certaine manière, j'étais assez confuse. Ma personnalité ne pouvait plus être tout à fait la même, tout à fait la mienne. Des pans entiers de ma mémoire resteraient flous ou dans l'ombre, tant que je ne me hasarderais pas à les explorer, et je n'étais pas certaine de devoir ou de vouloir réellement le faire. Une bibliothèque immense m'avait été léguée. Il ne me restait plus qu'à lire… Elle me faisait presque peur, cette bibliothèque. En même temps, comment ne pas être totalement fascinée ?
Je comprenais que, de son côté, Kaly devait éprouver mes propres émotions, avec autant d'acuité et d'aisance que celles avec lesquelles je m'immergeais dans ses souvenirs. Avec violence, aussi. D'autant plus que mes sensations se trouvaient exceptionnellement exacerbées depuis qu'elle m'avait ramenée. En était-elle aussi perturbée que je l'étais ? Elle qui avait tant voulu se détacher de son humanité, qui pensait devoir l'abandonner définitivement afin d'être en total accord avec sa nature ! Par ma faute, elle s'y trouvait replongée, sans pouvoir rien y faire. Se trouver reliée si intimement, si profondément, à quelqu'un d'autre était une expérience bien étrange. Reliée dans son être même…
Durant les longues heures qu'avait duré notre vol, j'avais eu le temps de m'interroger. Ma pensée me paraissait gagner peu à peu en célérité et en souplesse. J'étais également certaine de comprendre mieux, d'une certaine manière. Les yeux violets m'étaient réapparus comme une évidence. Ceux de Kaly étaient bien ceux de la belle vampire de mon rêve. Et je comprenais à présent la raison pour laquelle il m'avait semblé être elle, ou qu'elle était moi. C'était en définitive ce que j'étais en train d'éprouver et, grâce à elle, j'allais pouvoir retrouver mes enfants. Les voir grandir peut-être même. Grâce à elle j'avais aussi retrouvé Jacob, dans une certaine mesure. Et Jacob m'attendait comme l'oiseau attendait Sarah dans mon rêve. Il était là pour elle. Et il avait tout son temps, n'est-ce pas ?
Mais cette idée me rendait triste.
« Je te propose d'aller directement retenir une chambre d'hôtel puis de ressortir immédiatement flâner dans la ville. Il serait bien dommage de ne pas profiter du crépuscule !, s'exclama Edward. La journée a l'air d'avoir été magnifique… As-tu faim ? Tu sais, c'est vraiment le moment d'être gourmande… »
Il paraissait ravi. Sa main serrait la mienne. Ses yeux riaient. J'acquiesçai d'un hochement de tête. La faim m'était effectivement revenue. Je n'avais pas éprouvé le besoin de manger durant des heures, mais à présent, mon estomac se rappelait à mon bon souvenir. Il me semblait même que j'allais avoir une faim terrible.
Nous sautâmes dans un taxi. Je ne protestai pas quand Edward nous fit conduire vers un des hôtels les plus luxueux de la capitale. Nous n'y resterions que deux nuits, tout au plus, et j'avais réellement le sentiment que je devais vivre, goûter -si la possibilité m'en était offerte- ce qu'il pouvait y avoir de plus plaisant dans l'existence. Apprécier un moment exceptionnel... Après tout, nous étions venus là tout exprès. Et je ne voulais pas contrarier Edward. Je devais aussi savoir accepter ses choix. Cette petite escapade improvisée était son cadeau autant que le mien, et nous l'avions bien mérité.
Je tentai donc de ne pas trop m'émerveiller lorsque je découvris la grande chambre dans laquelle on nous conduisit. J'avais presque oublié ce que le confort pouvait être, alors, à un tel niveau… il y avait tout de même de quoi être un peu déstabilisée ! Quand je découvris la salle de bain, je ne pus m'empêcher de pousser un petit cri d'enthousiasme. Une envie irrépressible me prit alors, comme d'un besoin vital longtemps insatisfait.
« Edward… Je jure de me dépêcher mais… je t'en prie, laisse-moi prendre un bain avant de ressortir. Un tout petit… »
Il gloussa.
« Restes-y aussi longtemps que tu voudras… Mais ne te noies pas, quand même. Ou je devrai venir te repêcher ! »
Ses paroles sonnèrent étrangement à mes oreilles, mais je refusai d'y accorder trop d'attention et me penchai déjà sur la large baignoire immaculée tout en retirant mes chaussures avec précipitation.