Chapitre 32 : Charmes/ Charms
Dans le ciel, au-dessus des vieux toits, de légers fils de nuages d'un orange vif se détachaient sur le bleu déjà profond du soir. Nous étions attablés à une terrasse de restaurant, dans une petite cour retirée de la rue. Le sol était pavé. Quelques vieux arbres étendaient leur ramure au-dessus de nos têtes. L'air était doux. Une brise caressait mes épaules. L'été était encore bien là. Autour de nous, quelques couples et quelques familles, parisiens ou touristes, discutaient avec volubilité. Tout respirait la gaieté. Je me sentais bien. Détendue. Cela faisait si longtemps que je n'avais pas éprouvé une telle paix ! La soirée promettait d'être délicieuse.
Nous avions emprunté le funiculaire et admiré, durant un moment, le soir qui tombait lentement depuis le parvis du Sacré Cœur. La ville s'étendait sous nos yeux. Quelques notes de musique s'échappaient du saxophone d'un musicien autour duquel des badauds s'étaient regroupés. Un funambule progressait sur la balustrade, sous le regard inquiet et brillant de plusieurs adolescents qui riaient, et poussaient parfois quelques cris, lorsque l'homme faisait mine de perdre l'équilibre.
Nous avions ensuite cheminé tranquillement dans de petites rues tortueuses, avant de nous décider à entrer dans ce restaurant.
La carte était particulièrement alléchante.
« Prendrez-vous du vin ? »
Le serveur s'adressait à Edward. Il me jeta un regard.
« Ce serait dommage de s'en priver, non ? »
Je souris. Va pour le vin. Après tout, autant profiter des bonnes choses jusqu'au bout.
L'homme repartit, un peu surpris tout de même de n'avoir eu à prendre qu'une seule commande, mais il n'avait pas tenté d'insister. Il devait avoir l'habitude des touristes plus ou moins originaux. Et Edward avait fait le choix d'une bouteille qui faisait passer l'envie d'émettre tout commentaire.
« Tu es déjà venu ici, n'est-ce pas ? »
Le bout de ses doigts touchait les miens sur la nappe lisse et blanche. Il avait l'air fier comme un enfant qui fait découvrir à un autre son jeu favori.
« Oui.
_ C'était il y a longtemps ?
_ Assez… En fait, je n'étais jamais revenu. J'ai passé quelque temps ici. Il m'a semblé que tu aimerais.
_ Comment ne pas aimer ? »
Ses yeux pétillaient.
« Nous irons nous promener ensuite, si tu veux bien. Et si tu n'es pas fatiguée.
_ J'ai l'impression que je ne serai plus jamais fatiguée de ma vie, tu sais. C'est vraiment extraordinaire.
_ Tant mieux. »
A cet instant, je réalisai à quel point il était merveilleux de pouvoir suivre Edward dans ses envies. D'en avoir la capacité. Elle m'avait échappé, jusqu'à présent, car elle n'était pas dans ma nature. Je n'avais jamais eu la force de l'accompagner réellement. Je n'étais pas comme lui… et cela rendait les choses tout bonnement impossibles. Je me demandai alors si l'énergie que je ressentais allait perdurer ou bien si elle s'éteindrait peu à peu, comme cela s'était produit lorsque j'étais à St Pétersbourg. Kaly m'avait dit que mes sensations s'émousseraient progressivement. Allais-je doucement redevenir telle que je l'avais été ? Elle avait pourtant affirmé que ce qu'elle avait dû faire m'avait changée. Irrémédiablement. A quoi devais-je m'attendre ? Que pouvais-je espérer ?
Une inquiétude traversa ma pensée, mais je la chassai avec force. Je ne voulais pas que des préoccupations de cet ordre viennent gâcher un aussi bon moment. Je devais me concentrer, et m'abandonner totalement à l'instant présent, sinon le bonheur m'échapperait toujours.
« Vous goûtez, monsieur ?
_ S'il vous plaît. »
Le serveur versa le vin sombre dans le verre d'Edward. Ce dernier le souleva, impulsant un léger mouvement au liquide. J'en percevais déjà le parfum. Les arômes boisés, la légère amertume, me parvinrent d'abord, puis les fruits sucrés, la note suave, s'épanouirent ensuite… et s'achevèrent sur une touche fleurie, comme du miel. Je fermai les yeux.
« Très bien. Excellent vin. »
Ses lèvres ne l'avaient pas touché. Cela ne lui était pas nécessaire.
L'homme me servit, puis posa la bouteille sur une petite table collée à la nôtre et disparut.
Le repas fut délicieux. Je me retins pour ne pas engloutir les plats les uns après les autres mais prendre plutôt le temps de les savourer : la faim qui s'était mise à tirailler mon estomac dès que les premières effluves du vin avaient chatouillé mes narines était impérieuse et presque douloureuse. Mais la sensation s'apaisa peu à peu et, lorsque nous quittâmes le restaurant, je me sentais sereine et satisfaite, enchantée des saveurs enivrantes dont j'avais fait l'expérience et qui, longtemps après que le goût ou l'odeur eux-mêmes aient disparu, pétillaient encore à mes papilles comme de joyeuses petites bulles de plaisir.
Un verre de champagne avait accompagné mon dessert. Jamais, jusqu'alors, je n'avais autant eu le sentiment que le champagne pouvait avoir un goût de fleurs… J'en avais été frappée, soudain, dès la première gorgée. Je l'avais bu, lentement, étudiant chaque arôme, et aussi surprenant que cela puisse paraître, chaque image qu'ils évoquaient tour à tour dans mon esprit. J'avais revu la pluie, d'abord, la pluie fine et légère glissant au carreau de ma fenêtre. C'était le printemps. L'herbe était d'un vert tendre… Puis un rayon de soleil m'était apparu, qui caressait les fleurs innombrables de la clairière, de notre clairière. L'air était chaud, les pétales d'un bleu doux, parfois mauves. J'étais émue, troublée. Mon cœur battait la chamade. Enfin, les rouleaux argentés de la mer au matin, sur la plage de la Push, étaient remontés du fond de ma mémoire. Les petits rires de Sarah et de Karel, les cailloux humides et luisants, les oiseaux blancs…
Jusqu'à la dernière goutte, il m'avait semblé boire mes propres souvenirs.
Nous déambulâmes un moment. Les rues descendaient vers la ville, s'égrenaient une à une. Mon cœur était léger. J'avais enlacé la taille d'Edward, mon front touchait parfois son épaule, un sourire gonflait mes lèvres. Sur ma langue, le goût de la nuit. Un goût piquant et tiède. Excitant.
Je sautillais sans m'en rendre compte. Au bout d'un moment, je me rendis compte qu'on nous regardait à notre passage. Etait-ce parce que nous avions l'air heureux ? Nous l'étions assurément. Comme des survivants. Enfin libres. Je riais.
« Où allons-nous maintenant ?, demandai-je.
_ Dans un lieu très particulier. Tu vas voir. »
Nous aurions pu marcher. Je me sentais l'envie de marcher toute la nuit durant. Mais nous descendîmes tout à coup dans une bouche de métro. Sur le quai, l'air était moite, presque étouffant. Il me sembla très agréable. La chaleur me baignait, m'enveloppait de ses bras doux. Nous empruntâmes la ligne 2. Les stations défilèrent. Quelques yeux timides se levaient vers nous. Des chuchotements. Des sourires. Un arrêt.
« C'est ici. Viens. »
Edward avait saisi ma main, m'entraînant au-dehors. La nuit, à nouveau. Une belle nuit claire.
Nous étions dans un quartier très différent. Beaucoup plus calme. Un vieux mur s'étendait devant nous, tout le long de la grande rue. Nous le longeâmes un moment jusqu'à une petite porte de métal, dans un renfoncement plus obscur. Elle était fermée.
« Qu'est-ce que c'est… une propriété privée ? On dirait un parc. Y a-t-il un château à l'intérieur ? Ou alors un jardin public ? Je crois que nous ne pourrons pas y entrer…
_ Ce n'est pas un problème, sourit Edward en jetant un bref coup d'œil autour de nous. Cela n'en a jamais été un. »
Un de ses bras glissa dans mon dos, un autre sous mes jambes. Je perdis l'équilibre, m'accrochai à son cou. Il me tenait dans ses bras. Je sentis aussitôt l'impulsion. Puis nous atterrîmes, avec légèreté et sans un bruit, de l'autre côté du mur.
« Voilà, chuchota Edward comme s'il craignait soudain d'être entendu. La ville dans la ville. Un autre monde, vraiment ! »
Comme si j'étais soudain redevenue une adolescente qui se serait apprêtée à sortir de la maison en douce, les battements de mon cœur s'accélérèrent. Ce que nous faisions n'était certainement pas autorisé. Peut-être y avait-il un gardien… En compagnie d'Edward, je savais pourtant qu'éviter les ennuis serait un jeu d'enfant. Il n'y avait rien à craindre. Néanmoins mon sang filait à travers mes veines, chargé d'une tension certaine. Nous nous faufilâmes rapidement entre les arbres d'un chemin, comme deux clandestins.
Le lieu était solitaire, il me donnait une impression étrange. Le temps semblait s'y être arrêté. Nous fîmes quelques pas. Le sol était pavé par endroits, parfois en terre, ou recouvert de graviers. Plus loin, j'apercevais une sorte de colline. Il y avait aussi des allées, elles ressemblaient à des rues en miniature. Certaines étaient bordées d'arbres. De petites habitations s'élevaient çà et là. Leur forme m'évoqua celle de temples antiques. Quelques-unes étaient collées à la manière d'immeubles, d'autres solitaires. Et quel silence ! Quelle paix ! Il me fallut un moment pour comprendre.
D'abord, je remarquai les statues. Elles étaient très nombreuses. De factures diverses. La nuit leur donnait des expressions si singulières que je n'aurais pas été vraiment surprise de les voir s'animer. Nous débouchâmes ensuite sur un chemin plus vaste, à partir duquel le paysage s'ouvrait largement. C'est alors que je l'aperçus. L'ange. Figé dans sa pose irréelle. Il tenait une femme abandonnée entre ses bras. Une femme endormie.
« Mais Edward, nous sommes dans… un cimetière ? »
Il hocha la tête. Ses lèvres légèrement entrouvertes par un sourire amusé.
« Impressionnant, n'est-ce pas ? »
Mes yeux s'écarquillèrent malgré moi et ma bouche s'ouvrit toute ronde.
« Mais il est immense !
_ Et il se visite… comme un monument. Des hommes et des femmes très célèbres reposent ici. Veux-tu voir la tombe de Frédéric Chopin ? Ou celle de Jim Morrison ? »
J'étais stupéfaite. Quel lieu incroyable ! Je balbutiai :
« Chopin ? Oui… je voudrais bien… »
Je glissai mes doigts entre ceux d'Edward. Nos pas crissaient sur les petits cailloux du sol. J'avais le sentiment de progresser dans un labyrinthe. Des ruelles, des croisements, des escaliers… Au détour d'une allée, je remarquai quelques ombres furtives qui passaient, plus loin. Nous n'étions pas seuls. Des silhouettes, qui cherchaient à se faire les plus discrètes possible, dans la nuit qui les dissimulait, ignorant volontairement la présence des autres, erraient silencieusement à travers les ténèbres des allées. Certaines méditaient près d'une tombe ou déposaient une fleur.
Nous nous éloignâmes des chemins les plus larges, nous enfonçant plus profondément au cœur du dédale. A cause du silence qui régnait là, ma propre respiration soufflait à mes oreilles comme des rafales de vent. Dans ma gorge, un tambour battait. Il me semblait qu'Edward et moi étions, comme dans les vieux mythes, descendus au royaume des morts. Que nous avions franchi la limite, abandonné derrière nous la rive du monde des hommes, et que nous pénétrions dans des territoires inconnus et interdits dans lesquels nous pourrions rencontrer les figures emblématiques de l'espèce humaine. Mais tout cela n'avait rien d'effrayant, rien de dangereux ou de macabre. Cela me semblait presque un jeu. Par contraste, peut-être, l'endroit me faisait me sentir tout particulièrement vivante. Son calme accentuait mon énergie, son silence, mon chant intérieur. Je le ressentais en moi, en ce moment précis. Très nettement. Je sentais que je vibrais, tout au fond de mon être.
Près de nous, au détour d'un sentier, un grand cyprès se dressait. Je coupai, au passage, une petite branche souple et l'écrasai entre mes doigts. Son parfum m'envahit, puissant et éternel. Un parfum que je connaissais depuis toujours. Enivrant. Tout en marchant, je levai mon regard plus haut, au-delà de la frondaison des arbres. Alors, je vis le ciel troué d'étoiles, et les légers reflets violets et rouges sur la courbe des nuages légers qui réverbéraient les lumières de la ville.
« Edward ? »
Il était resté à quelques pas derrière moi, déchiffrant une inscription sur une colonne de pierre qui supportait le buste métallique d'une statue. Elle était abritée par un lourd bloc de pierre soutenu par quatre piliers taillés de manière irrégulière. Tout autour, s'étalaient de nombreux pots et vases contenant des fleurs.
« … la puissance de la cause est en raison de la grandeur de l'effet », murmurait Edward comme pour lui-même.
Revenant près de moi, il glissa ses mains autour de ma taille, me pressa contre lui. Mon dos reposait contre sa poitrine. Il embrassa ma joue.
« Que fais-tu le nez en l'air ?
_ Je sens.
_ Tu sens ?... Que sens-tu ?
_ Le parfum de cette petite branche… le ciel de la nuit… la ville… le passage des siècles… Le silence. Je sens que quelque chose… vibre en moi. Je pourrais presque l'entendre. Est-ce que tu le sens toi aussi ? »
Je pris une de ses mains et la posai sur ma poitrine, au-dessus de mon cœur. Il se tendit aussitôt, puis son visage glissa dans le creux de mon cou, s'enfouit dans mes cheveux.
« Bella… »
Je fermai les yeux. J'écoutais la vibration. Il me semblait qu'elle ressemblait de plus en plus à une musique. C'était sans doute réellement un chant. Un chant sans paroles. Je glissais… j'étais submergée. Ma conscience s'éloigna de moi. Totalement.
Quand elle me revint, j'étais dans les bras d'Edward, étroitement serrée contre lui. Je l'embrassais. Je l'embrassais comme je ne l'avais plus embrassé depuis des siècles. Mon amour brûlait mes lèvres, mes doigts caressaient les contours de son visage, glissaient dans ses cheveux et sur sa nuque. Ainsi enlacés, nous tanguâmes un moment, puis nous chavirâmes. Mon dos rencontra une paroi. J'y appuyai ma tête. La bouche d'Edward se détacha de la mienne. Il me regardait. Tout mon corps palpitait, plein d'une phénoménale énergie liquide. Je la sentais tourbillonner en moi, je percevais son mouvement, ses vagues, son remous. Je n'avais jamais rien ressenti de tel. Edward ne souriait plus.
Du bout de mes doigts, je caressai sa joue, ses paupières, ses lèvres. Il dégagea les cheveux de mon front, suivit le dessin de mes sourcils. Puis nos mains se plaquèrent, lentement, l'une contre l'autre.
Je voulais qu'il m'embrasse encore. Je savais qu'il allait le faire. Comment Edward aurait-il pu ignorer l'envie que j'éprouvais ? Il la connaissait. Et elle était particulièrement intense. Oh, qu'il ne cesse jamais de m'embrasser et mon bonheur n'aurait pas de fin ! Je murmurai :
« Edward… »
Son regard plongeait dans le mien, plongeait vers mon âme, j'en étais certaine. Il la touchait, sans doute.
« Edward ? Edward Masen ! Voyez-vous ça… Mais comme c'est charmant ! »
Une voix avait jailli au-dessus de nos têtes.
Sans que je comprenne comment, je me retrouvai debout, entre les bras d'Edward.
« Edward, mon ami ! Cela fait si longtemps… Comme je suis content ! »
La voix avait des accents de gaieté bien réelle. Je n'arrivais pas à savoir d'où elle provenait. C'était celle d'un homme, qui ne s'efforçait pas de parler discrètement. Mais pour autant, son ton n'avait rien d'agressif. La voix était douce. Ferme. Il posait ses mots, les uns après les autres, presque avec soin. Il s'exprimait en français. Je ne l'avais pas compris immédiatement, mais lorsqu'il avait prononcé « mon ami », je m'étais aperçu qu'il ne parlait pas anglais. Apparemment, le français ne m'était pas non plus une langue inconnue. Edward avait le visage tendu vers le toit d'un grand caveau qui ressemblait à une petite chapelle de style gothique.
« Julien ?
_ Mais oui ! Quel heureux hasard ! »
Effectivement, je découvris la silhouette bleue, accroupie sur une jambe au sommet de la tombe. Son bras était nonchalamment passé autour du cou d'une statue en prière. Sa main tenait quelque chose. Un chapeau peut-être. Soudain, il s'élança, et atterrit à quelques centimètres de nous, sans le moindre bruit. Sa main se posa sur l'épaule d'Edward.
« Cela fait bien longtemps… quelque chose comme un demi-siècle, non ?
_ Quelque chose comme ça. »
Même si je le sentais encore ému -autant que je pouvais l'être moi-même- Edward ne paraissait pas particulièrement inquiet ni méfiant. L'apparition inattendue de ce vampire ne le perturbait pas réellement. De toute évidence, il le connaissait, et ne le craignait pas.
Le nouveau venu fit un pas de côté, remit sur sa tête le chapeau clair qu'il tenait à la main, l'ajustant un peu d'un geste élégant, et se retourna comme pour accueillir quelqu'un. Malgré la nuit, la luminosité ambiante permettait d'y voir assez clairement lorsque l'on s'éloignait du couvert des arbres. Ou bien était-ce que mes yeux percevaient mieux qu'à l'habitude les choses dans l'obscurité ? L'homme tendit lentement un bras devant lui. Je remarquai alors le costume qu'il portait. Un complet beige, extrêmement chic. Un vrai costume trois pièces. Sur une chemise d'un blanc éclatant, le gilet fermait par de petits boutons nacrés, la veste était légèrement cintrée à la taille, le pantalon avait un plissé impeccable. Il portait une cravate large et soyeuse, piquée d'une épingle où brillait une pierre, et de petites lunettes rondes aux verres sombres. Il était assez jeune en apparence, mais plus âgé qu'Edward cependant. Un physique de vingt-cinq ou peut-être trente ans. Il était grand, de la même taille qu'Edward. Au-dessus de ses lunettes, ses sourcils bruns formaient deux accents circonflexes. Avant qu'il ne remette son chapeau, j'avais pu voir que son crâne était rasé. Mais ses cheveux repoussaient déjà et formaient une pointe noire au milieu de son front, comme une sorte de V très net. Des pattes coupées très court soulignaient ses pommettes d'un trait fin et creusaient un peu ses joues. Le reste de son visage était rasé de près. Si je ne pouvais voir ses traits avec plus de netteté, je sentais, en revanche, très précisément les notes du parfum qu'il portait. Il était assez capiteux et très raffiné. A l'image de son propriétaire. Il sentait le bois de cèdre et le cuir sucré. Cet être-là n'avait pas besoin de révéler sa vraie nature. Elle était inscrite sur sa personne. Son air avait un petit quelque chose de parfaitement diabolique et il paraissait tout droit sorti d'un roman de la fin du dix-neuvième siècle.
« Je suis là, Laeti. J'ai rencontré un vieil ami, fit-il à l'ombre qui approchait. Je suis fou de joie ! Viens donc que je te le présente. »
Une femme s'approcha. Elle était petite et très fine. Ses longues jambes perchées sur des talons immenses lui donnaient l'apparence d'une gazelle. Elle portait une robe très courte et scintillante. Sa peau était sombre comme celle d'une Africaine. Quand elle fut près de nous, je remarquai les minuscules tresses qui composaient sa coiffure et ses yeux de biche. Elle était humaine, et absolument magnifique. Sa bouche charnue s'étira en un sourire éclatant, un peu timide toutefois. Edward prit ma main.
« Julien, voici Bella. Bella Cullen. Mon épouse.
_ Comment ? »
Au-dessus des verres fumés, les sourcils du vampire remontèrent vers ses tempes.
« Tu as bien entendu. Nous nous sommes mariés il y a presque deux ans maintenant.
_ Eh bien, eh bien… C'est formidable. Je suppose que des félicitations s'imposent… Mais, euh… elle a l'air humaine. Tu es au courant, je suppose ? »
Edward sourit. Julien posa sa main sur la nuque de la jeune femme à ses côtés et retira ses lunettes. Il me fixa quelques secondes.
« Tes choix ont toujours été une énigme pour moi. Quoique là… je pourrais presque comprendre… Mais tu vis dangereusement. Note que la provocation n'a jamais été pour me déplaire… »
Ses yeux, légèrement en amandes, riaient. Ses pupilles paraissaient sombres.
Il ouvrit une main devant lui, m'invitant à lui tendre la mienne. Ce que je fis. Ses doigts étaient frais et délicats. Il s'inclina un peu, penchant son visage vers le dos de ma main, sans l'embrasser, mais je sentis le souffle de ses paroles.
« Eh bien… Madame Cullen, je suis tout à fait enchanté de vous rencontrer. »
