Chapitre 33 : Une vieille connaissance/ An old acquaintance

Edward serra la main de la jeune femme, ce que je fis moi-même ensuite, puis Julien la prit par la taille.
« Je te présente la joyeuse Laetitia, nous sommes… très amoureux ! Elle va devenir ma compagne. »
Edward ne fit aucune remarque d'abord mais, comme elle tournait son visage vers lui d'un air un peu surpris, il déclara :
« C'est très bien. Tant mieux. »
Apparemment rassurée, Laetitia sourit et enlaça son ami. Elle était sous le charme… et le dévorait du regard. Comment aurait-elle pu ne pas l'être ?
D'un signe, Julien proposa à Edward de faire quelques pas, et nous nous mîmes à marcher, nonchalamment, dans une très vieille allée bordée de buissons. Julien ne me quittait pas des yeux.
« N'est-ce pas que Mme Cullen est ravissante, Laetitia ?, demanda-t-il. Elle a quelque chose… de différent. Qu'en penses-tu ? »
La jeune femme me lança quelques regards.
« Oui, tout à fait.
_ Nous pourrions peut-être…
_ N'y pense même pas, coupa Edward. »
Julien gloussa.
« Trop tard… Mais tu le sais, n'est-ce pas ? Tu as toujours su ce que j'avais dans la tête… remarque, cela ne m'a jamais dérangé.
_ Je sais.
_ J'aurais tellement adoré avoir accès aux pensées des autres, moi aussi. Quel don merveilleux !
_ La curiosité est un vilain défaut, Julien… Et oublie cette idée une bonne fois pour toutes. »
L'autre soupira.
« Tant pis. Toujours aussi rabat-joie à ce que je vois.
_ On ne se refait pas. »
Edward secouait la tête. Etait-il amusé ou agacé ? Je ne parvenais pas à le déterminer. Les deux peut-être. De toute évidence, quelque chose m'avait échappé.
« Alors… qu'as-tu fait durant toutes ces années, Edward, interrogea le vampire au costume clair. A part… te marier, bien entendu ! »
Il avait un ton très plaisant. Son ironie était perceptible. Son détachement aussi. Ses paroles sonnaient comme des répliques de théâtre. Je me demandais quel âge il pouvait avoir réellement et dans quelles circonstances Edward l'avait rencontré.
« Beaucoup de choses. Je suis retourné aux Etats-Unis. J'ai retrouvé ma famille, et je ne les ai plus quittés.
_ As-tu résolu ton… problème ? »
Edward sourit avec une petite moue.
« Oui. Carlisle avait raison. Je l'ai compris finalement, et cela a changé ma vie.
_ Ah ? Bon… Je vois, je vois… »
Il semblait dubitatif.

« Et toi ? Que fais-tu à Paris… Tu préférais Londres, n'est-ce pas ? Et l'Etoile d'Argent ?
_ Oh, ça ! »
D'une main, il fit un geste dans l'air.
« L'Aube Dorée, L'Etoile d'Argent… dissoutes depuis bien longtemps. Tensions internes, discordances… Pfff ! Mais tu sais, c'était simplement pour me désennuyer… il ne se passait jamais rien durant leurs cérémonies et leurs belles histoires ne rimaient pas à grand chose. Une pure invention que tout cela ! Nous le savons, nous autres. Et c'était justement ça qui était drôle… L'Etoile d'Argent était très amusante, cependant. Dommage que cela ait dégénéré. Il n'y a pas à dire… Aleister, c'était quand même quelqu'un ! Sans lui, plus rien n'a jamais été pareil… Enfin, aujourd'hui, pour ce qu'il reste… C'est d'un ennui mortel. Il n'y en a pas un pour rattraper l'autre. Vraiment déprimant. Aucune fantaisie ! J'ai bien failli me laisser tenter par les Illuminés de Thanateros, il y a quelque temps. En as-tu entendu parler ? Une philosophie très en accord avec ce que nous sommes, étrangement… Mais c'est un pur délire, au fond, et nous ne sommes pas vraiment conçus pour leurs pratiques, alors… Et puis j'ai mieux à faire. Mais je suis devenu une vraie référence en la matière, je pourrais vraiment donner des cours... D'ailleurs, j'ai écrit quelques petites choses. Sur internet. Tu connais ? C'est formidable.
_ Oui, je connais. Tout le monde connaît internet.
_ Ah non. Pas tout le monde. Moi je ne connaissais pas et je vivais très bien sans. Jusqu'à-ce que je comprenne l'intérêt… C'est comme ces vêtements… Tu as l'impression d'être habillé, toi ? Cela, je ne m'y ferai jamais. L'élégance a quitté ce monde. Et la qualité. Il n'y a plus que les grands couturiers… et encore, quand il font quelque chose de bien, c'est simplement une copie de ce qui se faisait avant. Quelle hypocrisie ! »
Edward étouffa un rire.
« Quel intérêt as-tu trouvé à internet alors ?
_ Eh bien, vois-tu, j'ai écrit un petit article, à prétentions historiques, une sorte de présentation… qui se veut très sérieuse. Mais j'ai changé certaines choses… J'adore faire d'une réalité un mythe, tu le sais. Je l'ai publié. Et tout le monde le lit ! Il fait autorité. C'est merveilleux. Voilà ce que j'adore avec ces moyens de communication moderne : n'importe qui peut écrire n'importe quoi, et tout le monde le croit. Quoi de mieux pour manipuler les esprits ? Les hommes ne savent plus réfléchir. Quand je pense qu'on nous qualifiait de décadents… Du coup, je tente toutes sortes d'expériences. Je m'amuse beaucoup. Et toi ? As-tu une adresse e-mail au fait ? Un pseudo ? Un… espace personnel ? Nous pourrions chatter… En ce moment, je sévis sur plusieurs forums. Je suis dans ma période « animaux mythologiques », après avoir épuisé les pseudonymes des « auteurs à succès » et des « courtisanes célèbres ». Je me fais appeler Nessie, ou Minotaure. Chiron, Phénix… enfin, il y en a tant ! Je change souvent. N'hésite pas à me contacter ! Avoue que ce serait dommage de se perdre encore de vue. J'adorerais te rendre visite, également. »
Il rit et fouilla à l'intérieur de sa veste, à la recherche de quoi noter ce qu'Edward lui répondrait, sans doute. Mais ce dernier changea de sujet. Même s'il avait l'air d'apprécier Julien, il me sembla qu'il ne souhaitait peut-être pas le voir débarquer à Forks.

« Où sont Jean-Baptiste et François ? Ils ne sont plus avec toi ? Vous étiez inséparables pourtant… »
Julien s'arrêta. Son bras quitta même les épaules de sa compagne.
« Oh, mon ami, mon cœur saigne… Jean-Baptiste -un nom prédestiné sans doute- nous a quittés depuis longtemps. Il a réellement perdu la tête : il est entré dans les ordres. Quelque part, loin de tout. Je n'ai plus eu aucune nouvelle. Tu sais qu'il était très préoccupé… Il a fini par le faire. Je n'y croyais pas, mais il l'a fait. Quel dommage ! Vraiment… vraiment dommage. Un tel poète ! Et un vrai musicien. Aucune Salomé n'a croisé sa route pourtant… »
Julien paraissait réellement affecté, ce qui ne l'empêchait pas de faire de l'humour. Cependant, il reprit son chemin. Mais Laetitia se tint un peu en arrière.
« Et François ?
_ François est en Espagne. Je le vois parfois. Il vit à Barcelone, la plupart du temps. Il a l'air d'y être très heureux. Plus qu'ici en tout cas. Toujours égal à lui-même… C'est un vrai bonheur de lui rendre visite. Tu devrais aller le voir, il serait ravi !
_ Peut-être… Nous n'étions pas toujours en accord.
_ Nous non plus ! Mais cela n'empêche pas de trouver un terrain d'entente. Vous étiez peut-être trop entiers, tous les deux. Ou trop jeunes… Avec le temps, on change un peu. On apprend à composer. Nous nous amusions bien tous les quatre ensemble, pourtant. C'était une belle époque ! Il n'y a plus qu'en Italie qu'on trouve encore la même qualité d'existence et de compagnie. »
Je sentis qu'Edward pressait le pas. Une légère tension parcourut le bras qui enlaçait ma taille.
« Vous voyagez beaucoup ?, demandai-je.
_ Vous parlez bien français, ma chère », remarqua-t-il sans répondre à ma question.
En un éclair, il fut à mon côté.
« Parlez-moi de vous. Dites-moi tout. »
Je remarquai qu'il respirait l'air autour de moi, détaillant mon odeur, sans doute. Devais-je m'en inquiéter ? Edward ne semblait pas s'en soucier.
« Quels sont vos peintres favoris ? Aimez-vous la littérature ? »
Nous avancions de plus en plus vite.
« J'aime Shakespeare… Mais il serait difficile de dire le contraire. Les sœurs Brontë, le style du Caravage… »
Mes goûts me semblaient manquer cruellement d'originalité tout à coup.
« Magritte, ajoutai-je après un petit temps de réflexion, ainsi que la musique de Debussy et Satie… »
« Erik Satie… mmhhh, très bien, très bien. Connaissez-vous la poésie d'Arthur Rimbaud ? Oisive jeunesse…, c'est mon credo. Et Charles Cros ? J'ai trois fenêtres à ma chambre : l'amour, la mer, la mort… Il avait tout compris, vous avouerez. Peut-être préféreriez-vous Byron, ou Shelley… J'ai personnellement un faible pour Rollinat et Mallarmé. En parlant de Salomé… savez-vous que le grand Oscar Wilde a sa tombe ici ?
_ Ah ? Je… je ne connaissais pas le lieu, répondis-je. C'est la première fois que je viens à Paris.
_ Allons-y donc, je vais vous la montrer. Elle vaut le détour. »
Il nous devança alors, et nous dûmes nous presser à sa suite.

Julien me paraissait un personnage tout à fait charmant. J'aurais beaucoup apprécié ce moment que nous passions ensemble si l'attitude d'Edward ne m'avait pas laissé entendre qu'il y avait sans doute certaines choses que j'ignorais et qui faisaient qu'il ne pouvait pas y avoir d'amitié réellement sincère entre eux.
Je courais presque à présent, le bras d'Edward enserrant toujours ma taille.
Au bout de quelques minutes, nous parvînmes devant un monument assez haut, sur lequel était sculpté une sorte de sphinx.
« La voilà, souffla notre guide. Venez voir ! »
Il tendit une main vers moi. C'est alors que je m'aperçus que la jeune femme qui accompagnait Julien n'était plus avec nous. Elle ne nous avait pas suivis. Je me tournais vers Edward, ouvrant la bouche pour faire la remarque, quand je le vis me fixer d'un regard appuyé comme s'il me signifiait que je devais me taire.
« Mais… », m'entendis-je simplement dire.
Et les mots s'éteignirent dans ma gorge.
« Va regarder de plus près, Bella. C'est assez surprenant, tu verras. »
Julien saisit ma main et la posa sur la paroi. Il fit glisser un de mes doigts sur les contours d'une forme brune imprimée dans la pierre. Il y en avait une autre assez semblable juste au-dessus. Et à côté encore… En fait, la tombe en était couverte.
« Qu'est-ce que cela, selon vous ? », demanda-t-il presque à mon oreille.
Son parfum m'étreignit comme s'il m'avait soudain enlacée. Cette odeur était particulièrement agréable. Mais très envahissante également. Je clignai des yeux.
« Je… je ne sais pas… des petites taches…
_ Madame Cullen… Ce sont des traces de lèvres. »
Ses yeux sombres luisaient dans l'obscurité. Il souriait. A nouveau, il humait l'air autour de ma personne. Durant quelques secondes, il fronça les sourcils. Il semblait réfléchir. Puis il ferma les yeux. Son visage se détendit, et il poursuivit :
« Les baisers de ses admiratrices venues lui rendre hommage. Très original, n'est-ce pas ? Mais, à mon avis, il ne repose pas ici.
_ Quoi ? Vous pensez… qu'il serait ailleurs ?
_ Très franchement, je doute qu'un homme aussi exceptionnel ait pu avoir le mauvais goût de mourir. »
Edward eut un petit rire.
« Julien espère que tous ses artistes favoris sont devenus des vampires…
_ Concernant Oscar, ce ne serait pas si étonnant… Ce genre de pirouette finale, cette esquive, ce serait tellement lui ! Laisse-moi mes illusions, Edward, je te prie, mes espérances... Je n'en ai plus beaucoup, tu sais… La science est impuissante face à la mort. Seuls l'art et les rêves nous offrent une consolation…
_ C'est une pensée très romantique, remarquai-je.
_ Et même romanesque… Mais enfin, j'ose croire que quelques-uns de mes désirs puissent être réalité.
_ Tu connais la règle… Il vaut mieux éviter de changer des humains trop célèbres : cela manque de discrétion et cause tôt ou tard des ennuis.
_ Encore une règle stupide !, s'exclama Julien en levant les yeux au ciel. Trop difficile à respecter. Certains humains ont des vampires parmi leurs admirateurs. Jean Cocteau avait lui-même suggéré qu'il avait l'intention de se survivre... Peut-être le lui avait-on proposé ? Il avait déclaré : « Trente ans après ma mort, je me retirerai, fortune faite ». J'avais pris cela comme un aveu à peine voilé !
_ C'était de l'humour, se moqua Edward.
_ Peut-être… sûrement. Mais je serais désolée qu'un homme si extraordinaire ait vraiment disparu. Tu te rappelles ? Il était si subtil… et d'une élégance ! Trop d'opium, cependant. Mais il avait ses raisons : il était triste.
_ Vous en parlez comme si vous l'aviez connu, fis-je intriguée.
_ Mais nous l'avons rencontré, effectivement, n'est-ce pas Edward ? A quelques reprises…
_ Vraiment ? »
Edward souriait. Il acquiesça.
« Mais c'est absolument formidable !, m'exclamai-je.
_ Il ne s'était jamais remis de la disparition prématurée de Raymond, poursuivit Julien. Desnos aussi était un chic type… comment tolérer que la mort fasse de tels ravages ?
_ Tu n'as jamais pensé que la mort pouvait être une étape nécessaire dans l'existence humaine ?, demanda Edward. »
Julien parut stupéfait. Il devint très sérieux tout à coup. Son ton changea, et le petit sourire en coin qu'il arborait en permanence disparut.
« La mort est une tragédie. Une erreur et un véritable échec. Surtout celle des grands hommes. Comment penser le contraire ? Mais… que t'est-il arrivé, Edward ?
_ Mon point de vue évolue, c'est tout. Tu devrais essayer… il paraît que c'est divertissant. »
Julien se mit à rire.
« En voilà un argument ! Mais c'est bien le seul qui me parle, après tout, tu as raison. Je devrais peut-être essayer d'y réfléchir. »
Durant un long moment, nous continuâmes notre conversation. Julien était réellement fascinant. Il paraissait intarissable. Son amour pour l'art n'avait pas de limite et son humour était particulièrement piquant. L'écouter était un vrai plaisir. Je comprenais qu'Edward ait pu apprécier sa compagnie, même si ce n'était que dans une certaine mesure.
Mais pourquoi ne m'en avait-il jamais parlé ? Combien de temps étaient-ils restés ensemble ? Et qu'avaient-ils fait durant cette période ? Je n'osais pas vraiment poser de questions.